Auteur/autrice : Étudiant·e JMA-FR

  • Le quartier de l’Orée: un pari collectif

    Le quartier de l’Orée: un pari collectif

    Faire travailler ensemble huit bureaux d’architectes, l’idée est novatrice. Mais entre discours affiché et réalité du projet, le quartier de l’Orée à Crissier raconte une histoire plus complexe.

    Bussy Léane & Vilaysane Savannah

    Situé à Crissier (VD) dans l’Ouest lausannois, le quartier de l’Orée prend place sur l’ancienne friche industrielle de la Tuilerie Fribourg-Lausanne (TFL). Le site s’inscrit dans la stratégie de développement urbaine où d’anciennes parcelles industrielles se transforment progressivement en quartiers mixtes. C’est dans ce contexte que le maître d’ouvrage, Plazza Immobilien, lance un concours sous forme de mandats d’étude parallèle (MEP) remportés en 2012 par le bureau parisien AWP. Celui-ci élabore un plan de quartier ambitieux mêlant diversité architecturale forte en plus d’une mixité programmatique.

    Une diversité sous contrôle?

    (AWP)

    Schéma d’assemblage des différentes typologies bâties (AWP)

    La diversité architecturale affichée par le projet repose sur un équilibre soigneusement calibré. Le plan de quartier imaginé par AWP dicte une structure urbaine stricte avec des gabarits fixes, afin de garantir une cohérence lisible à l’échelle du quartier. La mixité programmatique est assurée à travers trois échelles emboîtées: le bâtiment, la barre et l’îlot.

    Cinq typologies bâties composent l’ensemble du quartier: l’immeuble collectif accueille des logements avec un rez-de-chaussée commercial. L’immeuble belvédère est dédié aux logements, il se distingue par une saillie autorisée en façade sous forme de balcon filants. La maison de ville propose de grands logements traversants dont la façade peut être creusée pour aménager des espaces extérieurs privés. L’immeuble remarquable marque ponctuellement la silhouette urbaine. Il s’agit de la seule typologie pouvant dépasser la hauteur du gabarit imposé.

    Au sein d’un même îlot, les deux barres qui le composent ne peuvent présenter le même ordre de composition de typologies bâties. La conception du quartier a été confiée à plusieurs équipes d’architectes, chacune prenant en charge deux îlots. Ainsi, une variété architecturale et programmatique entre les deux fronts bâtis est garantie.

    Néanmoins, par la suite ce contrôle s’est relâché, laissant chaque bureau libre dans le traitement des façades et la composition des typologies d’appartements, offrant à chaque équipe une liberté d’expression architecturale. Trop de contraintes risquaient de freiner la création, trop de liberté aurait conduit à une fragmentation rendant toute cohérence illisible. C’est précisément dans cet équilibre que le type de collaboration proposée dans ce projet devient décisive.

    Un quartier à plusieurs voix

    Organigrammme des équipes

    La collaboration est devenue l’un des enjeux majeurs pouvant faire basculer le résultat final du quartier. À l’issue des mandats d’étude parallèle, plusieurs bureaux d’architectes ont été sélectionnés puis invités à s’associer pour former quatre équipes, chacune accompagnée d’un ingénieur civil et d’un paysagiste de leur choix. Chaque équipe s’est vu confier deux îlots du quartier, avec pour objectif de travailler dans un cadre urbain commun tout en développant des réponses architecturales distinctes. L’objectif était d’éviter une approche trop uniforme rendant le résultat monotone. Dans ce système, la coordination s’opère à deux échelles: au sein de chaque binôme d’architectes, qui doit assurer la cohérence entre ses deux îlots, et entre les différentes équipes, dont les projets avancent en parallèle mais doivent produire un résultat harmonieux. Sans cette double coordination, c’est l’unité du quartier dans son ensemble qui serait mise en péril.

    Cette stratégie semble reposer sur un travail partagé, où la qualité architecturale dépend de la capacité des acteurs à dialoguer et à s’accorder entre eux. Reste à savoir comment cette collaboration entre les huit bureaux a réellement fonctionné une fois confrontée à la réalité du terrain.

    Schéma de la répartition des îlots

    Entre théorie et pratique

    Sur le papier, ce modèle novateur semble presque idéal. Confronté à la réalité du projet il révèle rapidement ses limites. Le bureau Pont12 fini par quitter l’aventure en cours de route, tandis que le bureau AWP, pourtant à l’origine de l’image directrice du quartier, se voit progressivement écarté par le maître d’ouvrage.  

    À travers les témoignages des architectes ayant participé au projet, une lecture plus nuancée du quartier se dessine. Avant de parler de la collaboration à l’échelle du quartier, c’est aussi au sein des binômes eux-mêmes que les premières difficultés commencent. Associé du bureau Architram, Dominik Buxtorf revient sur les premiers défis rencontrés au sein de son groupement avec LOCALARCHITECTURE. La compatibilité des outils de travail s’est rapidement imposée comme un obstacle: les deux bureaux ne partageant pas les mêmes logiciels, chaque échange de fichiers donnait lieu à des erreurs d’importation, rendant la coordination technique particulièrement difficile. Face à ces incompatibilités techniques, la collaboration imaginée au point de départ pour ce binôme doit rapidement être réadaptée. Ils finissent par se répartir les projets sur leur îlot.

    Derrière ce barrage technique se dessine déjà une première limite au dispositif: faire collaborer plusieurs bureaux suppose aussi d’harmoniser des manières de travailler, des outils et des méthodes parfois très éloignées d’un bureau à l’autre. Une réalité bien moins visible dans les discours proposés en ligne sur le site officiel du quartier de l’Orée. Antoine Barc, associé du bureau RDR à Lausanne, s’accorde à dire qu’une base commune aurait dû être transmise pour faciliter les échanges administratifs et faire gagner du temps à tout le monde: «Dans un monde idéal, le maître d’ouvrage aurait pu dire: les codes de dessin c’est ça, les fichiers de base c’est ça, les méthodes de calculs des coûts se font comme ça. En fait, on a participé à la construction de cette base commune, on a un peu été des cobayes dans un système.»

    Faute de cadre partagé, une part importante des séances s’est donc concentrée sur des questions de coordination technique et administrative, reléguant souvent les échanges architecturaux au second plan. Au fil du projet, les limites du dispositif ne se sont pas uniquement révélées dans la coordination technique. Buxtorf évoque notamment un dialogue limité sur l’expression architecturale entre les différents bureaux:

    «Il n’ya pas eu une vraie discussion de fond sur la juxtaposition des architectures.
    À la fin le résultat est ce qu’il est.»
    Dominik Buxtorf, ARCHITRAM1

    Si la cohérence générale était recherchée à travers les gabarits et certaines règles communes, notamment dans le choix d’utiliser des matériaux minéraux en référence à la tuilerie, le reste des échanges sur les façades ou les intentions architecturales semblent être restés en surface: «Il n’y avait pas vraiment de débat sur les bâtiments. Personne ne disait: “Tu devrais reprendre quelque chose de mon bâtiment pour créer un lien.” Chacun développait son projet, puis après ça faisait un patchwork […] Il y avait peut-être une sorte de tabou. On n’osait pas tellement critiquer les autres.»

    Un terme révélateur, montrant le quartier comme une juxtaposition de réponses individuelles, réunies davantage par un cadre urbain commun, que le fruit d’un véritable dialogue architectural. Cependant, toutes les équipes n’ont pas abordé cette diversité de la même manière. A. Barc évoque notamment sa collaboration avec Pierre-Alain Dupraz, dans laquelle plusieurs choix architecturaux ont été pensés conjointement afin d’atténuer, à leur échelle, cet effet de fragmentation perceptible en se promenant dans le quartier : «On a essayé de s’accorder sur plusieurs éléments. Les bâtiments sont contigus, certaines lignes se poursuivent […] Le but, c’était de calmer un peu la diversité du plan de quartier. »

    Derrière cette volonté assumée d’hétérogénéité apparaît aussi une inquiétude, celle d’un quartier trop fractionné. En cherchant à prolonger certains alignements, les deux architectes tentent alors de réintroduire une continuité qui n’était pas toujours garantie à l’échelle du quartier. Pour autant, A.Barc ne remet pas en cause ce parti pris de la diversité, mais la juge perfectible:

    «C’est un peu chaotique, mais je trouve ce processus beaucoup plus riche que d’imaginer qu’un seul bureau d’architectes fasse 500 logements […]. Peut-être qu’il faudrait un peu moins de diversité et un peu plus de cohérence.»

    Photo prise le 16.03.2026

    Une leçon collective

    Malgré la lourdeur administrative et les difficultés de coordination, A. Barc garde un souvenir positif de cette expérience. Au-delà du projet, cette collaboration inhabituelle a permis d’enrichir les rapports entre les différents participants: «Ce que j’ai trouvé extrêmement enrichissant, c’est d’être au contact pendant plusieurs années de tous ces collaborateurs-trices, qui sont généralement des concurrents […] Aucun n’a fait de rétention d’informations, personne ne refusait de partager une problématique. »

    «Aucun n’a fait de rétention d’informations, personne ne refusait de partager une problématique. »

    Antoince Barc, RDR Architectes2

    Dans ce milieu souvent dirigé par les concours, le projet de l’Orée a temporairement modifié les contacts habituels entre architectes. Les échanges ont permis de dépasser la simple coordination de projet pour devenir de véritables moments de partage. D. Buxtorf rejoint ce ressenti en soulignant la rareté de ces échanges dans la pratique quotidienne: «Ce qui était chouette, c’était de se côtoyer entre architectes […] normalement on travaille chacun un peu dans son coin et on n’échange peu sur nos méthodes de travail et sur nos visions de l’architecture.» Une solidarité s’est également construite face aux exigences du maître d’ouvrage, ouvrant des espaces de discussion et des positionnement collectif entre architectes confrontés aux mêmes contraintes.

    Pour conclure, M.Buxtorf interroge la notion de diversité architecturale. Selon lui, elle ne devrait pas uniquement reposer sur la multiplication d’expressions architecturales: «Il y a des réponses architecturales qu’on peut donner pour répondre à cette problématique de diversité, mais ce n’est pas forcément par l’architecture. Ça peut se faire par d’autres aspects, végétaux par exemples.» Dans sa vision, la végétation et le traitement des espaces extérieurs dans ce quartier auraient pu jouer un rôle bien plus fédérateur, créant du lien entre les bâtiments dont la présence s’impose de manière très prononcée:

    «Le végétal pourrait créer plus de lien et noyer un peu les bâtiments […]. Ils sont hyper présents, on ne voit que ça, ce sont des sacrées armoires.»

    Dominik Buxtorf, ARCHITRAM

    Photos prises le 16.03.2026

    Conclusion

    L’Orée apparaît comme une expérience aussi ambitieuse que révélatrice. Pensé comme un modèle de fabrication collective de la ville, le quartier a permis de réunir des architectes aux sensibilités variées autour d’un projet commun. Pourtant, derrière cette promesse de collaboration, les témoignages recueillis révèlent une réalité plus nuancée, faite d’ajustements permanents, de difficultés de coordination et parfois d’un dialogue architectural plus limité qu’attendu.

    Pour autant, réduire l’Orée à ses dysfonctionnements serait passer à côté de ce qu’il a également produit. Les échanges entre architectes, le partage d’expériences et les relations qui se sont créées au fil des années témoignent d’une richesse humaine rarement présente dans des processus plus conventionnels. Le projet montre ainsi que la réussite d’une collaboration ne se juge pas uniquement à travers le quartier construit, mais aussi à travers les échanges, les apprentissages et les relations qu’elle permet de créer entre les différents acteurs.

    La visite du quartier laisse toutefois une impression contrastée. La diversité architecturale est bien là, parfois même très affirmée, mais le lien entre les différentes interventions paraît plus difficile à percevoir. Cette cohérence aurait peut-être pu être recherchée ailleurs que dans l’architecture seule. Un traitement paysager plus généreux, des espaces extérieurs plus fédérateurs ou une présence végétale plus marquée auraient pu jouer ce rôle de médiateur entre les bâtiments et atténuer l’effet de juxtaposition ainsi que la volumétrie imposante ressentis à certains endroits.

    L’Orée soulève alors des questions qui dépassent largement le cadre de ce projet. Comment faire dialoguer plusieurs auteurs sans amoindrir leurs intentions ? À partir de quel moment la diversité architecturale cesse-t-elle d’enrichir le projet pour devenir une simple juxtaposition d’objets indépendants les uns des autres? La cohérence d’un quartier doit-elle nécessairement passer par l’architecture, ou peut-elle émerger d’autres éléments comme le paysage, les usages ou les espaces publics ?

    Une autre interrogation demeure pourtant à l’issue de cette analyse. Le quartier semble davantage répondre à une logique de projet autonome qu’à une logique de continuité morphologique avec le tissu urbain existant. Plus qu’une réponse définitive, le quartier de l’Orée offre finalement un terrain d’expérimentation. Et si la véritable réussite de ce projet résidait moins dans son résultat final que dans les questions qu’il pose aujourd’hui sur la manière de fabriquer collectivement la ville?

    NOTES

    1. Entretien datant du jeudi 07 mai avec Dominik Buxtdorf, associé du bureau ARCHITRAM, à Renens.
    2. Entretien datant du vendredi 22 mai avec Antoine Barc, associé du bureau RDR Architectes, à Lausanne.
    3. Entretien datant du samedi 02 mai avec Delphine Berger, habitante du quartier de l’Orée.

    SOURCES

    L’ORÉE CRISSIER. Interviews [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://loreecrissier.ch/interviews/ [consulté le 8 juin 2026].

    L’ORÉE CRISSIER. L’Orée de Crissier – Brochure de présentation [en ligne]. Décembre 2022. Disponible à l’adresse : https://loreecrissier.ch/wp-content/uploads/2022/12/Loree_crissier.pdf [consulté le 8 juin 2026].

    AWP ARCHITECTES. L’Orée de Crissier [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://awp.fr/project/loree-de-crissier/ [consulté le 8 juin 2026].

    IA, utilisée pour correction syntaxique.

  • Transformation lourde

    Transformation lourde

    La Creative Factory entre contraintes et intérêts

    La transformation d’un ancien centre de logistique en logements et activités mixtes vient de s’achever à Renens (VD). La Creative Factory peut être lue comme le résultat d’un système d’interaction entre acteurs, où les choix architecturaux traduisent une mise en relation d’intérêts et de contraintes multiples. 

    Ninon Fichet et Anna Chanez

    La Creative Factory à Renens naît de la reconversion d’un ancien centre logistique implanté en bordure directe des voies ferrées, au sein d’un territoire industriel en mutation à l’ouest de Lausanne. Le projet transforme ce bâtiment en immeuble multifonctionnel intégrant logements et activités, entouré d’un parc urbain.

    Ce type de transformation s’inscrit dans un contexte général où la rénovation du bâti existant constitue une alternative à la démolition, en réponse aux enjeux contemporains de densification et de réutilisation. S’inscrivant pleinement dans cette dynamique, le projet émane directement d’une volonté politique locale portée par la municipalité de Renens. Il réunit ainsi une diversité d’acteurs (architectes, maître d’ouvrage, entreprise générale et autorités) dont les objectifs et contraintes diffèrent, et dont la collaboration participe à sa mise en œuvre.

    «La Creative Factory est un exemple qui servira à lancer d’autres projets de transformation.»

    Reto Sulzer, responsable adjoint du bureau d’architectes Bauart.

    Dans ce cadre, on peut se demander comment les intérêts et les contraintes des différents acteurs interviennent dans la définition d’un projet de transformation lourde.

    La Creative Factory peut ainsi être lue comme le résultat d’un système d’interactions entre acteurs guidé par les architectes, où les choix architecturaux traduisent une mise en relation d’intérêts et de contraintes multiples, dont les effets peuvent être observés dans l’organisation des espaces et les usages qu’ils permettent.

    Façade principale, photographie, mai 2026, N. Fichet.

    Dès les premières phases, le projet s’inscrit dans une dynamique collective où différents acteurs sont associés à la définition du programme et de sa faisabilité. Ce programme, comporte un cahier des charges sortant des standards habituels. Il est composé de multiples ateliers, d’un espace restauration, d’un centre de formation et d’une partie de logements dont la seule et unique typologie est celle du loft, ce que l’on ne trouve pas dans le quartier alentour.

    Le maître d’ouvrage, Patrimonium, acquiert la parcelle et mandate le bureau Bauart, avec lequel elle entretient une relation de travail déjà établie, afin de développer une étude de faisabilité et un concept architectural. L’entreprise générale, Implenia, est intégrée en parallèle pour contrôler les coûts et garantir la viabilité économique de l’opération. Les autorités communales, enfin, soutiennent rapidement le projet, y voyant une opportunité d’amélioration de l’image du territoire.

    Un projet défini par les acteurs, leurs intérêts et les contraintes 

    Chaque acteur poursuit ainsi des objectifs spécifiques. Le maître d’ouvrage cherche avant tout à assurer le coût de l’opération qui s’avère à peine rentable, notamment grâce à la valorisation des surfaces développées telles que les ateliers, et à la production de logements. «Faire du neuf offrait moins de surface, explique Agnès Haulbert (Patrimonium), car les voies CFF imposaient leurs contraintes et le réemploi augmentait les coûts. Le parti était donc risqué, mais soutenu par Renens.»

    «Faire du neuf offrait moins de surface»

    Agnès Haulbert, Senior Director Real Estate, Patrimonium.

    Le bureau d’architectes voit dans le projet l’opportunité de réaliser un exemple de transformation lourde et de réemploi, capable de mettre en valeur l’existant et les qualités structurelles du bâtiment. L’entreprise générale s’inscrit, elle, dans une logique d’optimisation des coûts, tout en utilisant le projet comme vitrine de son savoir-faire et de son image.  «Ce projet de transformation lourde avec réaffectation est rare, explique Antoine Karbouski (Implenia). La Creative Factory est donc une vitrine pour nous.» 

     «La Creative Factory est une vitrine
    pour nous.» 

    Antoine Karbowski, Chef de projet senior, Implenia.

    Enfin, les autorités communales soutiennent l’opération comme un exemple de transformation lourde et de réemploi valorisant l’image verte de la Commune et participant à la requalification du territoire. Ces différents intérêts s’articulent avec plusieurs contraintes réglementaires, programmatiques et contextuelles qui influencent directement la définition du projet.

    Par conséquent, le projet ne peut être compris ni comme un geste architectural autonome, ni comme une simple réponse technique, mais comme le résultat d’un système d’interactions entre acteurs, intérêts et contraintes, qui participent conjointement à sa forme et à son organisation. Certains éléments du projet, comme le parc urbain ou la morphologie du bâtiment et son organisation intérieure, traduisent particulièrement cette logique d’interaction.

    Le parc urbain: un accord gagnant-gagnant 

    Le parc urbain constitue un premier exemple. Dans le cadre du plan d’affectation communal, les autorités souhaitent créer une rue-jardin le long de la route du Chêne, faisant du parc semi-public une composante importante de cette stratégie territoriale.

    Pour la Commune, cet espace participe ainsi à l’amélioration de l’image du quartier tout en permettant la création d’un espace vert accessible sans devoir en assurer directement le financement ou l’entretien.

    Pour le maître d’ouvrage, la réalisation de cet espace vert représente d’abord une contrainte liée aux attentes des autorités et au soutien politique nécessaire au développement du projet. Cependant, cette obligation devient également l’occasion de répondre à ses propres intérêts. Le choix d’un parc relativement peu aménagé permet de limiter les coûts d’aménagement et d’entretien, tout en évitant une appropriation trop importante par des usagers extérieurs susceptible de générer des nuisances pour les futurs habitants. L’espace reste ainsi ouvert au public, mais son caractère sobre et peu équipé oriente implicitement les usages vers des occupations temporaires plutôt qu’intensives.

    Le parc illustre ainsi une logique de donnant-donnant, où les intérêts de la commune et ceux du maître d’ouvrage convergent dans une même réponse spatiale.

    Composer avec la forme et les contraintes 

    La morphologie du bâtiment et son organisation intérieure révèlent également cette superposition d’intérêts et de contraintes. La première contrainte est ainsi liée à la forme du bâtiment: ce volume industriel présente une grande profondeur. Cela conduit à la création d’une rue intérieure traversante, pensée à la fois comme une réponse fonctionnelle et comme un élément du projet architectural. De plus, la structure existante est définie par une grande trame structurelle. Celle-ci a directement influencé la création de lofts. 

    Intérieur des lofts et trame structurelle, photographie, 2026. (Yves André)

    Ces derniers mettent en scène l’espace intérieur via sa propre réaffectation, à travers ses porteurs mis à nu. Entièrement libéré d’un bout à l’autre, le volume simule un appartement traversant bien qu’il ne s’organise qu’en façade; l’autre bout est constitué d’une pièce habillée de bois, dont la fenêtre s’ouvre sur la distribution intérieure, qualifiée ici de «rue intérieure». 

    Ces éléments servent simultanément les ambitions des architectes et les intérêts financiers du maître d’ouvrage. Pour le bureau d’architectes, la création de ces lofts offre l’opportunité de mettre en évidence la trame et la structure du bâtiment existant, renforçant ainsi l’expression et l’identité architecturale du projet. 

    Parallèlement, ces typologies atypiques, rares dans les environs, sont destinées à un type précis de ménage (entre 1 et 2 personnes). Elles répondent aux objectifs de rentabilité du propriétaire, lui permettant de générer une valorisation locative importante. 

    À ces contraintes physiques s’ajoutent des exigences réglementaires et politiques. L’Ordonnance sur la protection contre les accidents majeurs (OPAM)1, liée à la proximité des voies ferrées, impose la concentration des logements du côté du parc et des activités du côté des rails. Pour résoudre cette équation, la rue intérieure s’avère stratégique: elle justifie l’implantation des commerces face aux voies en garantissant leur accessibilité et leur attractivité depuis l’intérieur du bâtiment. À cela s’ajoute la volonté des autorités de maintenir une répartition équilibrée du programme, avec environ 45% de logements et 55% de surfaces commerciales, ce qui influence directement la configuration générale du projet. 

    Ces deux exemples montrent que les choix architecturaux résultent de cette collaboration.

    Rue intérieure et trame structurelle, photographie, mars 2026, A. Chanez.

    À travers la Creative Factory, la transformation lourde apparaît ainsi comme un processus où la forme architecturale met en évidence la manière dont l’architecture devient le support d’un équilibre entre ambitions économiques, image institutionnelle, intentions architecturales et réalités techniques.

    Les habitants, les nouveaux acteurs 

    Une fois la phase de transformation achevée, le projet architectural s’ouvre à de nouveaux acteurs: les habitants et les usagers du bâtiment. Par leurs pratiques quotidiennes et leurs modes d’appropriation, ils participent désormais à définir les usages réels des espaces conçus en amont.

    Tel le restaurant, dont le futur occupant a pu collaborer à la fois avec le maître d’ouvrage et l’architecte afin d’optimiser sa surface en l’organisant au mieux selon ses besoins. Ou encore le café de la rue intérieure, pensé comme un espace collectif favorisant les rencontres et la cohabitation.

    Cette rue verra sa fonction véritable déterminée moins par les intentions initiales du projet que par la manière dont ses usagers choisiront, ou non, de l’investir au quotidien.

    Sources

    DONNÉES CADASTRALES, consulté sur Canton de Vaud [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://www.rdppf.vd.ch/por- tail.aspx?egrid=CH514529837682 [consulté le 23.04.2026]. 

    Entretien A. KARBOWSKI, entreprise générale, Implenia Suisse SA, Crissier, 22.04.2026. 

    Entretien R. SULZER, architectes, Bauart Architectes et urbaniste SA, Neuchâtel, 22.04.2026. 

    Entretien B. OSANGO, concierge Creative Factory, 06.05.2026. 

    Entretien Patrick LANDOLT et Agnès HAULBERT, maitre d’ouvrage, Patrimonium Asset Management AG, 30.04.2026. 

    Entretien B. BIÉLER, directeur SDOL, 04.05.2026. 

    CHANTIERS MAGAZINE, Creative Factory, Renens – Lofts en stock, Chantiers magazine [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://www.chantiersmagazine.ch/reportages/creative-factory-renens-lofts-en- stock/ [consulté le 23.04.2026]. 

    VILLE DE RENENS, Plans et règlements d’urbanisme. Ville de Renens [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://www.re- nens.ch/urbaine/urbanisme/plans-et-reglements/ [consulté le 23.04.2026]. 

    PRIX SIA, Creative Factory Renens, Prix SIA 2026 [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://2026.prixsia.ch/fr/pro- jects/1459/Creative-Factory-Renens [consulté le 23.04.2026]. 

    DONNÉES CADASTRALES, consulté sur confédération suisse [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://map.geo.admin.ch/#/map?lang=fr&center=2534856.7,1153683.12&z=10&to- pic=ech&layers=&bgLayer=ch.swiss- topo.pixelkarte-farbe&featureInfo=default&catalogNodes=ech,457,527,687 [consulté le 23.04.2026]. 

    1. Ordonnance sur la protection contre les accidents majeurs. Réglementation fédérale visant à protéger la population et l’environnement des conséquences graves (catastrophes, incendie, pollution) pouvant résulter d’accidents industriels ou techniques.

  • Oassis: îlot dans une mer hostile

    Oassis: îlot dans une mer hostile

    Dans un territoire marqué par les infrastructures industrielles, Oassis revisite la forme de l’îlot et fait naître une «urbanité hybride» dans un territoire hostile.

    Laura Giorgianni et Fabiano Pereira Andrade

    Au premier regard, rien ne semble annoncer un quartier d’habitation. L’arrivée à Oassis passe par un paysage dominé par les infrastructures: échangeur autoroutier, axes de circulation fortement fréquentés et bâtiments industriels composent un territoire où le flux semble avoir davantage de place que l’habitant. L’humain devient presque secondaire. Seules quelques percées visuelles vers le Lac Léman et les Alpes rappellent, à distance, le grand paysage.

    Pourtant, au cœur de cet environnement fragmenté, quelques îlots bâtis tentent de produire une autre réalité. Derrière leurs fronts construits relativement fermés, des cours végétalisées accueillent des espaces de jeux, des cheminements et des lieux collectifs. Le contraste est immédiat: entre l’extérieur, dominé par la circulation, et l’intérieur plus calme, une autre échelle apparaît, plus domestique, plus appropriée.

    Ambiguïté typologique

    Réalisé par Bauart pour la caisse de pension Patrimonium, se situant sur une ancienne friche industrielle de Crissier (VD), Oassis ne constitue pas seulement une opération de densification supplémentaire dans l’Ouest lausannois. Le projet soulève une question plus large: comment fabriquer une forme d’urbanité dans un territoire pensé pendant des décennies pour la voiture, la logistique et l’industrie? Le quartier mobilise une figure urbaine presque inattendue: l’îlot. Héritée de modèles historiques mais ici réinterprétée, cette forme devient autant un outil de protection qu’une tentative de reconstruction urbaine. Une ambiguïté apparaît alors: Oassis produit-il un véritable morceau de ville ouvert sur son territoire ou fonctionne-t-il comme une oasis protégée, tournée principalement vers elle-même?

    Ensemble du quartier Oassis

    Le retour gagnant de l’îlot comme stratégie urbaine

    «L’îlot, c’est vraiment une forme urbaine classique, présente dans toutes les villes européennes, explique Reto Sulzer, chef de projet chez Bauart pour le quartier Oassis. Généralement très dense et avec cette cour intérieure, cette forme à un environnement autour plutôt, je dirais presque hostile.»

    L’îlot refait une apparition dans le paysage du grand lausanne. Pratiquement absent du tissu ancien en raison notamment de la forte pente, il est proposé par le bureau Bauart lors des mandats d’étude parallèle (MEP) organisés en 2012 pour répondre aux différentes conditions du site. Loin des objets bâtis autonomes dispersés sur la parcelle ou encore des barres de logements, comme dans certaines propositions des autres concurrents, la figure historique de l’îlot devient une évidence. Elle permet de recréer des limites, des espaces collectifs protégés et offre une possible projection de continuité urbaine. Le quartier s’organise ainsi autour de plusieurs volumes définissant trois cœurs d’îlots protégés. Ces ensembles créent eux aussi un cœur d’îlot, devenant ainsi de véritables espaces de vie au milieu de cet environnement hostile et industriel.

    Cette forme commence à regagner en popularité. En témoignent plusieurs développements récents, comme le quartier des Plaines-du-Loup sur les hauteurs lausannoises, ou encore certains ensembles genevois tels que la Cité Léopard et les Quais des Vernets.

    Cette stratégie combat avant tout les nuisances environnantes. À l’image d’une carapace, selon Reto Sulzer, les bâtiments forment une couche protectrice face au bruit et aux flux routiers, tandis que les espaces intérieurs retrouvent une échelle plus domestique et appropriable. Une dualité forte se met alors en place. À l’extérieur, des façades minérales, relativement fermées, sombres et mal perçues par le voisinage, nous accueillent froidement et ont une fonction principale: répondre à la dureté du contexte. À l’intérieur, les cours végétalisées, les cheminements et les ouvertures cherchent à produire un environnement plus calme et source de vie.

    Le projet s’inspire de certaines idées mises en œuvre dans des interventions historiques, comme les îlots haussmanniens de Paris, les Höfe viennoises ou encore le square Montchoisy à Genève. Cependant, le projet réinterprète l’îlot de manière contemporaine.

    Îlot haussmannien à Paris

    Square Montchoisy à Genève

    Karl-Marx-Hof à Vienne

    La géométrie abandonne l’orthogonalité rigide de la ville traditionnelle pour s’adapter aux contours irréguliers de la parcelle, fortement conditionnés par les infrastructures routières environnantes. Sa logique traditionnelle est également réinterprétée: les espaces intérieurs, autrefois plus privatifs ou résiduels, deviennent ici accessibles, traversés et pleinement investis par les habitants. Ces cœurs d’îlots sont largement végétalisés, faisant de la nature un élément structurant du projet. Cette présence du végétal se prolonge jusque sur les toitures, elles aussi retravaillées et intégrées aux usages collectifs du quartier Oassis.

    Oassis donne parfois le sentiment de fonctionner comme une enclave maîtrisée, tournée davantage vers ses espaces intérieurs que vers son environnement immédiat.

    Cette approche soulève cependant des interrogations: en utilisant une forme héritée de la ville historique, le projet cherche-t-il à reconstruire une véritable urbanité ou produit-il une forme d’intériorité protégée, presque autonome, à l’image d’une oasis au milieu du désert? Oassis donne parfois le sentiment de fonctionner comme une enclave maîtrisée, tournée davantage vers ses espaces intérieurs que vers son environnement immédiat. Dans un territoire encore fragmenté et dominé par l’industrie, le repli devient peut-être la réponse préalable à l’émergence d’une future vie collective en sécurité. Le quartier reste donc en latence.

    Naissance d’une vie de quartier

    Fig. 6: perspective des espaces verts extérieurs formés par les îlots

    Oassis veut créer des conditions propices d’une véritable vie de quartier. Selon Reto Sulzer, le projet s’oppose à la logique des cités dortoirs et ouvrières. Avec la participation de la caisse de pension Patrimonium et la Commune de Crissier, le projet tente ici d’introduire des dispositifs capables de favoriser les échanges, les usages collectifs et une activité continue au fil de la journée.

    Cette volonté se traduit d’abord par l’importance accordée aux espaces extérieurs. Les cœurs d’îlots ne sont pas uniquement des vides résiduels, hérités des logiques hygiéniques historiques, entre les bâtiments, mais de véritables lieux de vie. Ces espaces sont habités par des enfants qui jouent dans les places de jeux, par des séniors qui se reposent sur des bancs ou encore par des espaces verts, où les familles peuvent venir pique-niquer, un jour ensoleillé. Dans un environnement entouré et dominé par l’asphalte et les industries, chaque espace végétalisé est une bouffée d’air frais et un espace qui devient précieux. Les cours deviennent alors des lieux de respiration, mais aussi des espaces de rencontre et de communion entre les différents habitants du quartier. Cette dynamique, fortement soutenue par la commune, est renforcée par plusieurs équipements collectifs, tels que la maison de quartier ou la bibliothèque, qui participent à activer les espaces communs tout en donnant au quartier une visibilité et un lien avec la vie environnante. Comme autre exemple, une association d’habitants est présente et très active. Soutenue financièrement par Patrimonium afin de préserver la qualité de vie du quartier, l’association des habitants cherche, selon Stefano Ginella, responsable de la gestion et du développement du projet Oassis, à promouvoir un véritable esprit de quartier à travers l’organisation d’événements et d’activités collectives, comme des raclettes conviviales ou des fêtes de quartier. Les toitures participent également à cette dynamique en accueillant des potagers partagés, eux aussi financés par Patrimonium.

    Pour attirer des personnes extérieures au quartier, il faut leur offrir au moins deux raisons de s’arrêter: un restaurant, un fitness ou encore des activités plus spécifiques, comme le lancer de haches. »

    Stefano Ginella, responsable de la gestion et du développement du projet Oassis

    Le projet veut s’éloigner de l’image du quartier dortoir. La mixité des programmes et des usagers montre la réelle envie de faire vivre le quartier. Au cœur du quartier, l’habitant peut profiter de la vue sur les alpes autour d’un verre au restaurant Itoya. Il peut également faire garder ces enfants dans une crèche ou encore se faire couper les cheveux. L’habitant peut même s’amuser avec ses amis autour de parties de lancer de haches, activité proposée par une entreprise sise dans l’un des immeubles. Les rez-de-chaussée accueillent plusieurs commerces et services qui participent à activer les espaces publics. Cafés, restaurants ou équipements de proximité permettent d’introduire une activité quotidienne et fréquente dépassant le simple usage résidentiel. Cette présence programmatique était un réel souhait de Patrimonium, de la commune et des architectes. Cette position induit certes des pertes de rentabilité mais contribue à donner au quartier une certaine autonomie et favorise l’apparition d’une vie locale. Cela s’inscrit sur une vision à long terme. Ces programmes offrent également une visibilité et attirent des personnes venant de l’extérieur.

    Fig. 7: affectations publiques des rez-de-chaussée

    Malgré quelques modifications pour des questions de rentabilité, les typologies se veulent traversantes, afin de pouvoir profiter de tous les bienfaits de l’îlot. Une diversité des typologies de logements participe également à une vie de quartier. En accueillant différents profils d’habitants, de la personne âgée de la résidence sénior, à l’étudiant du studio, en passant par la famille de l’appartement 3,5P traversant, le quartier tente de produire une forme de mixité sociale et intergénérationnelle, essentielle à la construction d’un véritable morceau de ville. Les habitants développent donc un sentiment d’appartenance et d’attachement au quartier.

    Cependant, cette vie de quartier reste fortement dépendante de l’intériorité du projet. Les espaces collectifs se développent principalement à l’intérieur des îlots, protégés des nuisances extérieures. Cette organisation renforce la qualité d’usage des espaces communs, mais elle questionne également la relation du quartier avec son environnement proche. Le futur quartier “En chise” (refusé en referendum par la population, et dont le projet a redémarré) viendra créer un lien avec le centre du village de Crissier. Actuellement, le quartier Oassis se trouve isolé et la convivialité produite à l’intérieur du projet peut alors apparaître comme relativement autonome, presque déconnectée du territoire qui l’entoure.

    Fig. 8: plan d’étage type

    Une oasis ou un pionnier en latence?

    Oassis est plus qu’une simple opération de densification. Le projet interroge plus largement la manière de concevoir un nouveau morceau de ville dans ce territoire de L’Ouest lausannois, dominé par son passé industriel. À travers la réinterprétation de l’îlot, le quartier propose une solution, avec la création d’espaces remplis de vie protégés et diversifiés.

    Cette intervention démontre une tension. Pour produire une vie collective de qualité, le projet choisit de se protéger du contexte existant. Oassis fonctionne par conséquent comme une forme de micro-ville introvertie, organisée autour de ses propres espaces publics, de ses usages et de ses rythmes quotidiens. Cette autonomie permet certes au quartier de générer une véritable qualité d’habiter, mais elle renforce parallèlement son caractère d’enclave au sein d’un territoire encore meurtri.

    Le quartier peut être regardé sous un autre angle. Oassis apparaît ici comme un prototype, une réponse plausible aux conditions actuelles de l’Ouest lausannois. Selon Bauart, cette structure pourrait, à terme, devenir génératrice d’un futur tissu urbain. À travers cette vision, le quartier change de statut et devient une forme pionnière, capable de projeter les bases d’une transformation plus large du territoire. Actuellement, Oassis reste esseulé et dans l’attente de futurs petits frères et sœurs, une continuité urbaine capable de se prolonger, confirmer et révéler pleinement les qualités qu’il cherche aujourd’hui à introduire.

    Au niveau de tout le contexte de l’Ouest lausannois, le projet soulève une question essentielle: le quartier est-il voué à rester une oasis isolée, noyée au milieu d’un désert industriel, ou représente-t-il les prémices d’une transformation urbaine plus profonde et juste?

    Dans cette perspective, le quartier apparaît comme une forme urbaine achevée qui fonctionne, mais isolée. L’arrivée future de nouveaux quartiers et le développement progressif des connexions avec Crissier, comme la déviation de la ligne du bus, pourraient progressivement modifier cette perception et permettre au projet de s’intégrer dans une continuité urbaine plus vaste.

    Oassis ne résout pas entièrement les contradictions de son contexte, le problème est plus profond, mais il a réussi à démontrer qu’il est possible de réintroduire une échelle de quartier, de redonner vie à un lieu étouffé par l’industrie. Malgré certaines limites, le projet réussit ainsi à proposer une alternative crédible aux nouveaux quartiers périphériques et pourrait constituer une référence pertinente pour les futures mutations de la périphérie lausannoise.

    Fig. 9: vidéo des différentes ambiances du quartier de l’Oassis

    Notes

    Sources

    MARCHAND, Bruno, 2024. Urbanité Hybride / Hybrid Urbanity : Entre Forme Urbaine Traditionnelle et Transition écologique / Between Traditional Urban Form and Ecological Transition. Basel/Berlin/Boston : Walter de Gruyter GmbH

    BRELAZ, Alexandre. Habitant du quartier et membre du Conseil Municipal de Crissier. Entretien avec Alexandre Brélaz. Par Giorgianni Laura et Pereira Andrade Fabiano. Quartier Oassis, Crissier. 7 mai 2026.

    GINELLA, Stefano. Responsable de la gestion et du développement du projet Oassis. Entretien avec Stephano Ginella. Par Giorgianni Laura et Pereira Andrade Fabiano. Quartier Oassis, Crissier. 28 avril 2026

    SULZER, Reto. Chef de projet chez Bauart pour le quartier Oassis. Entretien avec Reto Sulzer. Par Giorgianni Laura et Pereira Andrade Fabiano. Quartier Oassis, Crissier. 27 avril 2026

    Iconographie

    Fig. 1: vue aérienne du quartier Oassis et ses alentours industriels
    Source: Urbanité Hybride / Hybrid Urbanity : Entre Forme Urbaine Traditionnelle et Transition écologique / Between Traditional Urban Form and Ecological Transition

    Fig. 2: ensemble du quartier Oassis
    Source: Quartier Oassis – Projets d’architecture – swiss-arc.ch

    Fig. 3: îlot haussmannien à Paris
    Source: Paris Haussmann: Modèle de ville

    Fig. 4: square Montchoisy à Genève
    Source: Le Square Montchoisy – Fondation Braillard Architectes

    Fig. 5: Karl-Marx-Hof à Vienne
    Source: Vienne la Rouge : changer la ville pour changer la société | Espazium

    Fig. 6: perspective des espaces verts extérieurs formés par les îlots
    Source: Giorgianni Laura

    Fig. 7: affectations publiques des rez-de-chaussée
    Source: Giorgianni Laura

    Fig. 8: plan d’étage type
    Source: Quartier OASSIS, Crissier

    Fig. 9 : vidéo des différentes ambiances du quartier de l’Oassis
    Source: Giorgianni Laura

  • Une Tour de magie à Malley

    Une Tour de magie à Malley

    En cours de finalisation, la Tour Tilia prend place à Malley-Gare, un lieu stratégique au centre des mobilités de l’Ouest lausannois. Au cœur des enjeux urbains, le projet engendrera-t-il réellement ses promesses demain ?

    Sophie Laurent & Vincent Osmont

    La tour Tilia se dresse à 85 mètres de haut, 26 étages. Dominant ses environs, elle fait parler d’elle. Au sein du quartier, elle n’est pas seule. Cette scène se répète à quelques pas de Tilia avec d’autres tours en cours de construction. L’équipe de la maîtrise d’ouvrage ayant orchestré la réalisation de cet ouvrage précise la volonté primordiale du promoteur, qui voulait créer un bâtiment «fort en apparence.»

    Mise en scène mondiale

    En pleine expansion, le quartier se dresse de ses verticales habitées mais Tilia contraste. Tilia se veut «iconique et intemporelle», d’après la plaquette de présentation. Tilia s’habille de béton pour recouvrir sa structure bois. Tilia se pare de verres pour ses balcons filants ponctués par des bow-windows1, répétitifs : ils rythment la façade entre vitrage et terrasse. Ce théâtre urbain spectaculaire suscite des commentaires, Christophe, utilisateur du quartier, nous raconte : « La tour Tilia me fait déjà penser à Dubaï ! »

    Émergence du quartier Malley-gare
    ⒸChantiers Magazine, 2025

    Ce bâtiment semble perdu, hors contexte, il est ici comme il pourrait être ailleurs. Une esthétique internationale dans une ville en développement. Malgré une alternance de typologies un niveau sur deux, la répétition des étages, issue d’un plan carré, pèse. Les proportions restent harmonieuses, car différents retraits volumétriques en base allègent la masse de la tour. Plus à échelle humaine, le rez-de-chaussée s’ouvre vers l’extérieur et la rend vivante et perméable. Une mise en scène urbaine volontaire pour une apparence réaliste trompeuse?

    Apparence horizontale

    La tour Tillia se veut traversable depuis ses quatre côtés. Aujourd’hui, son axe Est-Ouest a été abandonné et sa perpendiculaire semble compromise. En effet, une superposition d’usages dans un hall exigu risque de poser problème. Tilia se veut créatrice de rencontre et de partage en planifiant des espaces dynamiques, comme la place de la danse, des restaurants et un kiosque pour animer l’espace public adjacent. Mais le kiosque ne sera pas construit.

    Une architecture connectant les promenades extérieures
    ⒸItten+Brechbühl SA et 3XN, S. 53 présentation en ligne Tilia : un lieu de vie innovant au cœur de Malley, 19 janvier 2022

    En juxtaposant ce vide urbain, la desserte intérieure ne sera certainement qu’un lieu de passages, qui semble contredire la volonté d’agir comme un lieu «rassembleur et fédérateur» , pour reprendre la communication. Initialement imaginée comme une place, la nouvelle centralité risque alors de n’être qu’une simple accumulation ponctuelle d’éléments. Se fier aux apparences promises remet-il en question aujourd’hui la valeur de ce lieu. Pourrons-nous alors encore parler d’une place? L’article “Ceci n’est pas une place.”2 pose des questionnements similaires pour la place Cosandey à l’EPFL.

    Spectacle vertical

    Place maintenant à la vie du bâtiment. Les nombreux balcons exposés en façades de la tour s’apparenteront à un véritable tableau vivant vertical. Mais face aux vents du Léman, la peur du vide avec ses garde-corps translucides, sans protection solaire et pas assez large, la pleine utilisation de ces terrasses laisse planer le doute.

    Façade animée
    ⒸItten+Brechbühl SA et 3XN, S. 66 présentation en ligne Tilia : un lieu de vie innovant au cœur de Malley, 19 janvier 2022

    Cette enveloppe du paraître cache également une incertitude interne au cœur de la tour. Concentré de divers usages, Tilia souhaite rayonner en animant tout un nouveau monde autonome et déclare : « Habiter, travailler, créer, faire du sport, se rencontrer, se restaurer, se promener, se détendre et bien plus encore : Tilia, c’est tout ça à la fois ! »

    On retrouve à Malley un concept similaire décrit dans l’ouvrage de Rem Koolhaas, New York Délire (1978)4: une multitude d’activités empilées verticalement et totalement déconnectée de la rue. Le rapport au sol, avec son espace public direct, se retrouve affaibli et participe à une autonomie déconnectée de son environnement.

    Une diversité de programme au service de l’animation du quartier
    ⒸItten+Brechbühl SA et 3XN, S. 66 présentation en ligne Tilia : un lieu de vie innovant au cœur de Malley, 19 janvier 2022

    Le projet déploie pourtant un programme complet: restaurant, espaces sportifs, casino, hôtel, logements, co-living, et coworking. C’est l’intention de la maîtrise d’ouvrage, qui souhaite concevoir une activité continue 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 pour la tour. Or cette volonté contraste car le dimanche est un jour de de repos et l’ouverture des commerces dominicale fait débat en Suisse.

    Ces ambitions programmatiques révèlent une volonté d’ouverture à l’international de Tilia. Cette notion de co-living est récente, elle est décrite par le promoteur comme un argument novateur: «une nouvelle manière de concevoir l’habitat avec des espaces privés meublés et fonctionnels articulés autour de généreux espaces communs, notamment des cuisines tout équipées, avec une terrasse favorisant les rencontres et les échanges, le tout avec une offre de services digitaux et hôteliers. L’idéal pour une clientèle à la recherche d’un « home sweet home » flexible pour une durée intermédiaire.»

    Peut-être est-ce là une nouvelle définition d’une auberge destinés à des travailleurs et non des touristes. Ces 160 unités de co-living adjacent aux 1400 m2 d’espaces de coworking semblent qualitatifs et garantissent des espaces productifs. L’émergence de cette nouvelle combinaison architecturale a du potentiel et annonce un nouveau mode de vie. Certainement, dans les années à venir, une prolifération de cette composition prendra place dans les projets de demain. Mais cette conception est certainement contradictoire au besoin de faire la ville car cela cible un visiteur temporaire. Un usager ponctuel, plutôt en déplacement professionnel, passager, comme on le retrouve dans le rapport de Tilia en rez-de-chaussée avec son espace public. C’est une nouvelle dynamique qui sera apportée par la tour. Elle créera un lieu fort en activités et probablement un lieu fédérateur de vies comme un cœur de quartier. Visionnaire avec cette approche, serait-ce le début d’une forme d’illusion avec un “programwashing” (à l’image du “greenwashing”5) pour les projets de demain ?

    Cette mixité d’usages s’oriente plus spécifiquement vers une classe affaires. Soulignée dans son discours de vente, l’intention lucrative de la maîtrise d’ouvrage qui vise un public fortuné est claire. Encore aujourd’hui, en visitant les appartements disponibles à la location, ils sont composés d’un ameublement coûteux.

    Illusion internationale

    Photo intérieure d’un appartement agencé lors de la visite le 25 avril, montage avec une idée des prix
    ⒸSophie Laurent

    Ces éléments renforcent cette idée d’attirer une clientèle qui peut se le permettre. Cela dote également la ville d’une nouvelle dimension internationale, attractive pour l’économie du territoire. Avec l’ensemble de ce potentiel décrit précédemment, Tilia compte directement sur l’investissement des professionnels, avec son panel de services. C’est une stratégie logique, explicable par sa proximité directe avec différentes mobilités, pour attirer un maximum de futurs usagers. Connectée au train, au tram, aux bus, la tour est au centre des mobilité de son territoire, proche et lointain. Elle poursuit donc la logique de son attractivité hors des frontières. Avec ces éléments, le projet de la tour Tilia s’inscrit dans le modèle de la «ville du quart d’heure»6. Mais le public international ciblé par le promoteur convient-il au rythme de la ville? Autrement dit, verrons-nous seulement ces travailleurs fortunés fouler Malley?

    GIF Tilia croisées à pleines vitesses
    Ⓒ Vincent Osmont et Sophie Laurent

    Image titre: rencontre entre passé et futur ⒸVincent Osmont, 2026

    Notes :

    1. bow-windows : ouvrage architectural de baie vitré s’avançant de la façade, formant généralement un arc en prolongeant l’espace intérieur.

    2. L’article “Ceci n’est pas une place.” pose des questionnements similaires pour la place Cosandey à l’EPFL.CRITIQUES.CH. Ceci n’est pas une place. [en ligne]. 2025. Disponible à l’adresse : https://critiques.ch/ceci-nest-pas-une-place/ [consulté le 06.06.2026].

    3. Rem Koolhaas : né en 1944, est un architecte, théoricien et urbaniste néerlandais, fondateur du bureau international OMA, il a publié en 1978 “Delirious New York : A Retroactive Manifesto for Manhattan”.

    4. voir bibliographie ci-dessous

    5. Greenwashing : est une stratégie marketing qui consiste à utiliser des arguments écologiques souvent trompeurs pour donner à une entreprise ou un produit une image écoresponsable.

    6. Ville du quart d’heure : est un concept urbanistique. Elle préconise une organisation urbanistique où les besoins essentiels du quotidien (se loger, travailler, se nourrir, se soigner, apprendre et se divertir) sont dans un rayon de 15 min. Cela permet d’avoir tous les éléments essentiels vitaux accessibles à pied ou à vélo.

    Tour Tilia :

    Lieu : Malley, Lausanne

    Architectes : 3XN & Itten+Brechbühl AG, Copenhague & Lausanne

    Concours : mars 2020 – janvier 2021

    Maîtres d’ouvrages : Insula SA :

    Hauteur : 85 mètres (26 étages)

    Programme :

    ·    222 Appartements – 18’426 m2

    ·    Hôtel – 4’557 m2

    ·    Co-living, espaces commun Co-Living – 2’606 m2

    ·    Coworking et bureaux – 5’517 m2

    ·    Sport et loisir – 3’710 m2

    ·    Magasins – 1’512 m2

    ·    Parking, technique, cave, parking vélo – 628 m2

    ______________________________________________________________________________________________

    Sources :

    TILIA TOWER. Tilia Tower – Iconique et intemporel [en ligne]. 9 décembre 2025. Disponible à l’adresse : https://tiliatower.ch/#tilia [consulté le 27 mai 2026]

    ESPAZIUM. Tilia Tower – Concours décidé [en ligne]. 1 mars 2021. Disponible à l’adresse : https://competitions.espazium.ch/fr/concours/decisi/tilia-tower [consulté le 27 mai 2026]

    3XN. Tilia Tower [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://3xn.com/project/tilia-tower [consulté le 27 mai 2026]

    ITTEN+BRECHBÜHL. Tilia Tower© [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://www.ittenbrechbuehl.ch/fr/projets/tilia-tower/ [consulté le 27 mai 2026]             

    DIN, Chloé, 2026. «Belle» ou «étrange»? La tour iconique de Malley fait parler les architectes. 24 heures. 14 février 2026. Disponible à l’adresse : https://www.24heures.ch/tilia-tower-la-tour-de-malley-fait-parler-les-architectes-104089874553 [consulté le 27 mai 2026]

    EPFL – SCIENCE ET GÉNIE DES MATÉRIAUX, 2024. Un gratte-ciel plus durable. Actualités EPFL. 12 août 2024. Disponible à l’adresse : https://actu.epfl.ch/news/un-gratte-ciel-plus-durable-2/ [consulté le 27 mai 2026]

    INSULA SA. Tilia Tower. Présentation publique [en ligne]. Lausanne : Insula SA / Realstone Group, 19 janvier 2022. Disponible sur : https://tiliatower.ch/wp-content/uploads/2022/01/TILIA_pre%CC%81sentation_publique_220119.pdf [consulté le 14 avril 2026]

    KOOLHAAS, Rem, 2002. New York délire. Parenthèses Éditions.

    travail garanti sans IA 😉

  • Côté Gare: de friche industrielle à densité de logement

    Côté Gare: de friche industrielle à densité de logement

    Les belles images reflètent-elle la réalité ? Exploration à la frontière entre promotion immobilière et réalisation.

    Noa Jaunin et Salomé Selva

    Un lundi midi ensoleillé, en se promenant entre les immeubles du projet «Côté Gare» à Bussigny on remarque quelque chose d’étrange. Dans la cour, personne. Sur les coursives, personne. Autour des commerces, personne! Certes, lundi midi n’est pas le moment où les rues sont les plus animées, mais nous nous attendions tout de même à croiser quelques personnes qui mangent au soleil, surprendre la pause cigarette d’un·e employé·e d’à côté, ou simplement le passage d’un·e cycliste qui part manger. 

    Figure 1 (gauche): cours intérieure, photo personnelle – Figure 2 (droite): cours intérieure «prairie», image de synthèse, publiée sur le site de l’entreprise totale HRS

    Il faut dire qu’avant de passer par là, nous avions vu des images de synthèse des conceptrices-eurs du quartier qui faisaient rêver. Entre les images de synthèses publiées par l’entreprise totale HRS et celles mises en avant par le site du quartier Coté Gare (site vitrine de mise en location des appartements), nous ne manquons pas de relever que ces images de promotions sont purement commerciales. Les espaces entre les bâtiments semblent généreux grâce à la perspective et au grand angle, à la lumière et la désaturation ainsi qu’à la vie ajoutée par les personnages. Ces images se veulent douces, pour inviter les utilisatrices-eurs dans un quartier agréable à vivre. Nous nous rendons vite compte que ces intentions ne sont pas vraiment garanties dans la réalité.

    Ce projet du bureau CCHE, lauréat d’un MEP de 2017, de 471 logements, arcades et surfaces commerciales est mis en avant par sa promesse de créer des rencontres, un cadre de vie idéal et agréable. Implanté contre la voie ferrée de la gare de Bussigny, le parking de 441 places met à distance et protège les logements du bruit et du risque OPAM1 liés aux rails CFF. 

    Figure 3: Plan d’enquête de 2017, par CCHE, annotations personnelles

    Premières impressions

    «Vivre la vue, vivre la collectivité et vivre de plain pied»; voici la description des trois strates du projet conçu par le bureau pluridisciplinaire CCHE. Si la vue est garantie sans aucun doute pour les derniers niveaux, on s’est penché sur les notions de collectivité et de rez-de-chaussée, mentionnées par les architectes.

    La «collectivité», selon CCHE, se retrouve sur la coursive surélevée représentant le niveau intermédiaire qui offre un parcours, depuis la rue, dans les airs entre les cinq bâtiments, appartenant à l’Anlagestiftung Turidomus et Basler Leben SA. Cette fameuse coursive, témoin d’une volonté de proposer une balade architecturale, ne ressemble pas à ce à quoi on pourrait s’attendre. Rien ne traîne, pas de vélos, pas de végétation débordante, pas de vie. Cette collectivité mise en avant ne nous semble pas convaincante: elle se veut fédératrice et propice aux rencontres, or ce n’est pas ce que l’on ne constate ni ne ressent sur place. Mais où sont les avantages de la coursive, d’habitude si vivante et bénéfique, comme dans la coopérative Zwicky Süd (2016) à Zürich? 

    Figure 4: Coursive habitée à Zwicky Süd – Figure 5 et 6: Coursive inhabitée à Côté Gare, photos personnelles

    Cette balade architecturale est un élément de projet génial, qui peut aussi faire penser au projet 8 House à Copenhague, de 2010, du bureau BIG. Ce projet propose un vrai chemin offrant une coursive partagée, mais aussi un espace extérieur pour chaque logement comme, à Zwicky Süd, qui en a probablement été influencée 6 ans plus tard. Le jardin extérieur offre un espace de transition entre le collectif et le privé, tout en préservant l’intimité des habitantes-ts. Les rencontres peuvent se faire au gré des usagères-ers avec leur voisinage tout en protégeant leur intimité, ce qui n’est pas tout à fait réussi à Côté Gare.

    Figure 7 : Coursive habitée, espace de transition, 8 House

    Coordination et typologie VS intimité

    On doute d’autant plus de la réussite de créer des rencontres entre habitantes-ts quand on voit tous les stores fermés et terrasses ou balcons barricadés. On se demande alors ce qui se passe dans le bâtiment; et c’est en se penchant sur deux des bâtiments qu’on trouve des hypothèses. Bien que le plan complet (master plan) ait été conçu par CCHE, deux immeubles au sud de la parcelle (M-06 et M-08, voir Figure 3) ont été délégués aux bureaux Favre et Guth et Atelier Simplon.

    Le bureau genevois Favre et Guth, nomme leur contribution au projet «Les Fèvres», et ont déjà collaboré avec CCHE à plusieurs reprises, notamment pour le quartier de l’Étang à Genève, autre quartier à forte densité.

    2e prix du MEP de Bussigny, jbmn et associés à Atelier Simplon, l’atelier franco-suisse met au centre de leur pratique l’usage, l’utilisateur et surtout la typologie selon nos premières lectures. Mais alors pourquoi les résidentes-ts s’enferment-ils, alors qu’ils vivent dans des appartements conçus par des bureaux qui sont d’habitudes si concentrés sur la qualité des espaces? La réponse: ils n’ont pas tout conçu eux-mêmes. En effet, les architectes ont dû concevoir des typologies à l’intérieur d’une coquille de bâtiment déjà projetée par CCHE.

    «La volumétrie dont nous avons héritée sont des barres très profondes. Les typologies que nous avons dû développer ont dû s’adapter à cette contrainte principale.»

    Atelier Simplon2

    Figure 8: plan redessiné d’un appartement type du bâtiment M-06

    Le long de la coursive, qui n’est pas habitée, ni décorée, sans aucun objet au sol, les stores restent fermés. Avec les chambres le long de la coursive, difficile de ne pas en arriver là. Même les bacs de fleurs posés contre la façade empêchent de sortir sur la coursive directement. Les bacs de fleurs, le long de la coursive, servent à mettre à distance le voisinage par rapport à l’intimité de la chambre. On se demande pourquoi l’appartement ne pourrait-il pas bénéficier d’un accès direct à la coursive et profiter pleinement d’un logement traversant? Depuis la cuisine par exemple, pour profiter d’un deuxième prolongement extérieur. Ceci appuierait davantage la notion de collectivité, et la volonté de provoquer des rencontres chère à CCHE, d’après sa description. Le bel avantage d’un espace extérieur privé ou partagé est perdu sur cette coursive. Est-ce une voie de fuite, empêchant toute chose d’y être installée? À nouveau, la référence à la 8 house de BIG se heurte à la limite de l’intimité et du collectif.

    Figure 9: stores fermés sur coursive et barricade des rez de jardins, vidéo personnelle

    Confort

    On comprend donc que la coordination entre de nombreux acteurs a peut-être été compliquée, et crée des malentendus sur les volontés du projet, ce qui peut expliquer les promesses non tenues. Les conséquences se font sentir sur le confort des habitantes-ts; on en parlait plus haut: les problèmes d’intimité créés par l’envie de provoquer des rencontres, le confort thermique, amené par un label Minergie-P qui sert d’argument fort pour la «durabilité» du projet, ou encore le confort lumineux, appuyé par des études solaires qui s’avèrent un peu trompeuses.

    En discutant avec un habitant sur place, celui-ci nous parle de sa terrasse, qu’il a enfermée avec une légère palissade, «afin de moins être dérangé par le passage des gens et d’avoir plus d’intimité». Et il est loin d’être le seul: partout les stores, terrasses ou balcons sont fermés aux regards extérieurs.

    Figure 10: Rez-de-chaussée barricadés, photo personnelle

    La densité de la parcelle peut être à l’origine de cette gêne; certaines fenêtres sont devant un passage ou proche d’une autre façade.

    Figure 11: Proximité et vis-à-vis, photo personnelle

    Rez-de-chaussée, les oubliés du soleil hivernal?

    Comme la balade architecturale ou la volonté de créer des espaces réunissant les personnes, certaines intentions de projet semblent ne pas être arrivées au bout.

    On constate notamment les apports lumineux désavantageux au rez-de-chaussée, alors que CCHE assure une étude de la lumière dans les logements, par le schéma en Figure 12. Sans plans fournis par CCHE, il nous est difficile d’étudier les typologies des bâtiments M-04 et M-10 le long de la voie ferrée et leur apport solaire. Cependant, nous pouvons supposer que les appartements du rez-de-chaussée soient des duplex mono-orientés dû à la position du parking qui se trouve juste derrière. Peut-être que les analyses solaires n’ont pas été faites sur les immeubles M-06 et M-08, de Favre & Guth et Atelier Simplon?

    À midi, en mars, les bâtiments M-06 et M-08 de 6 niveaux le long du chemin de la Mochettaz projettent déjà une ombre sur une partie des rez-de-chaussée à l’intérieur de la cour (voir Figure 11). Bien que les appartements du rez-de-chaussée soient des duplex, nous restons sceptiques sur les qualités solaires apportées dans ces typologies pourtant qualitatives sur le papier.

    Figure 12 : Ombrage sur le rez, photo personnelle prise à midi en mars

    «[…] l’hiver nous avons très peu de soleil direct. L’été, cela va un peu mieux.»

    Un habitant du rez-de-chaussée3

    Figure 13 : schéma de l’apport solaire de CCHE

    Plus de promesses

    Comme pour l’apport solaire, ce même habitant nous confie qu’en hiver il fait froid dans l’appartement. Selon lui, le label Minergie-P ne lui permettrait pas d’augmenter le chauffage à sa guise. Ce label est aussi l’occasion pour le projet de mettre en avant une facette de durabilité. Ce dernier est décrit comme un «pilier» du concept, sur le site des architectes. Beaucoup de moyens sont mis en œuvre afin d’assurer une bonne qualité de ce lieu de vie: des sondes géothermiques, panneaux photovoltaïques ou encore un monitoring des techniques du bâtiment. Toutes ces techniques assurent une labellisation Minergie-P et révèlent une faible consommation du bâtiment, ce qui est un bon pas vers la durabilité. Cependant, rien qu’un simple coup d’œil au détail de mur nous laisse voir une belle couche d’EPS (isolant de polystyrène expansé) sur toutes les façades et des murs en béton armé. On ne peut évidemment pas demander de faire attention à tout, mais une mise en avant des prouesses du bâtiment semble cacher d’autres incohérences selon nous, même si ce label ne prend pas en compte l’énergie grise.

    Conclusion

    Malgré les avis reçus sur cet ensemble, nous tentons d’analyser les qualités promises par les architectes en les confrontant à la réalité vécue par les utilisatrices-eurs et habitante-ts du quartier. 

    De l’intimité au collectif, en passant par les «rencontres provoquées», ces cinq bâtiments sortis de terre en 2024 nous montrent de belles intentions de projet qui, selon nous, n’aboutissent que difficilement aux attentes. Néanmoins ce quartier est relativement récent, il faut laisser le temps aux habitantes-ts de s’approprier les lieux. Bien que quelques-une-s se soient déjà baricadée-es derrières leurs stores, la vie de quartier semble pointer le bout de son nez grâce aux infrastructures proposées: coiffeur, fitness, restaurant.

    Nous attendons encore avec impatience le résultat des qualités paysagères mises en avant par les images de synthèses. Laissons d’abord le temps à la nature de prendre sa place avant de porter un regard critique sur le sujet. La «prairie» mise en avant sur les images de synthèse aura-t-elle une chance de voir le jour? La coursive sera-t-elle animée par la vie de quartier?

    Notes


    1. OPAM: Ordonnance sur la Protection contre les Accidents Majeurs
    2. Extrait d’une interview avec les architectes de l’Atelier Simplon
    3. Extrait d’un entretien avec un habitant du quartier
  • Le Parc du Simplon: la friche bien rangée

    Le Parc du Simplon: la friche bien rangée

    Transformer une friche industrielle en un morceau de ville connecté et affranchi de la voiture est une ambition rare en Suisse. Le Parc du Simplon est l’un des quartiers pionnier à avoir tenté de le réaliser.

    Matteo Duchosal & Pauline Terrapon

    Le projet de reconversion des friches industrielles s’inscrit dans les grandes ambitions de la stratégie de développement de l’ouest lausannois SDOL. D’après Xavier Blaringhem, du bureau KCAP, c’était « un site potentiellement bien placé, mais qu’il fallait pouvoir révéler »1, à travers un projet rassemblant les volontés des CFF, propriétaires de la parcelle, et de la commune. Pourtant une fois sur place, une impression plus ambiguë s’impose. Le quartier semble se tenir à distance de la ville; une mise à distance subtile, presque involontaire, comme si le projet avait été pensé de l’intérieur vers l’extérieur, suivant ses propres règles plutôt que celles de la ville.

    C’est à Renens, sur l’ancienne plateforme ferroviaire des CFF, à quelques minutes à pied de la gare, que cette ambition a pris forme. Les entrepôts et les infrastructures logistiques ont été démolis, le nouveau projet a fait tabula rasa. Seul le bâtiment «Cervin» conserve une affectation héritée du passé, son rez-de-chaussée abrite le centre d’exploitation chargé du contrôle du réseau ferroviaire. Sur le reste du site, un parking souterrain a été entièrement créé ex-nihilo. C’est cette dalle qui définit la nature même du projet : non pas un quartier posé sur un terrain, mais un morceau de ville suspendu au-dessus de lui.

    Vue du site depuis l’accès à la gare de Renens © Terrapon Pauline

    Un quartier arrimé à la ville, connecté mais distant

    Comme le dit si bien Xavier Blaringhem, «dans le cas de Renens, je  décris souvent le projet  comme « arrimé » à la ville, comme si il avait dérivé le long du rail et est accroché là  où il a trouvé de la place, donnant souvent un certain degré de déconnection». Cette distance est d’abord physique. Le quartier piéton repose un niveau au-dessus de la route du Simplon, comme posée sur son socle. Depuis la route, les franchissements renforcent la sensation d’entrer dans un quartier isolé plutôt que dans une continuité urbaine. Les connexions les plus directes se font latéralement, depuis la passerelle de la gare ou depuis la station-service. Ana Carvalho décrit cette situation dans Tracés comme «un étrange sentiment de distance avec son environnement, tel un morceau de ville qui, pour ordonner le tissu urbain, se voit obligé de s’en éloigner»2.

    Escalier reliant la route du Simplon avec le quartier © Terrapon Pauline

    Le projet a crée un nouveaux parking souterrain, aujourd’hui largement sous-exploité. Son implantation réduit fortement la pleine terre, limite l’arborisation et transforme le paysage en une simple couverture technique. Ce qui était considéré comme de la pleine terre il y a dix ans, lors du concours, ne répond plus aux exigences actuelles, révélant ainsi les limites du projet.

    Cour entre les bâtiments HHF, vue depuis la rue des Entrepôts @ Duchosal Matteo

    La végétation délimite plus qu’elle n’habite : les bandes plantées servent à ponctuer les espaces plutôt qu’à créer de véritables filtres. Les jeunes arbres, ne jouent pas encore leur rôle; leur développement étant limité par le manque de pleine terre. Comme le reconnaît Xavier Blaringhem : « Je regrette qu’il n’y ait pas eu de véritable collaboration avec les architectes paysagistes. »

    Schémas illustrant les vides sur l’axe principal (rue des Entrepôts)

    Le quartier et sa configuration produisent malgré tout une qualité urbaine rare. En bordure immédiate de la route et des voies, il est protégé des nuisances routières et ferroviaires grâce à la forme du bâti: Les bureaux CFF font front au voies, tandis que les bâtiments au sud s’implantent le long de la route du Simplon, créant ainsi un quartier calme et libéré des voitures.

    Vue sur les voies @ Duchosal Matteo

    Schéma illustrant le principe bâti du quartier

    La séparation avec la route profite aux usagers. Un habitant3, architecte de formation, le reconnaît lui-même : « La rue du Simplon, […] ce n’est pas une rue très intéressante. Il faut être honnête. Alors que la connexion vers la gare permet de monter vers le village […] on arrive au marché, aux commerces, aux centres administratifs. » À l’intérieur du quartier, l’axe piéton est-ouest offre un confort quotidien apprécié. « C’est génial de pouvoir laisser les enfants jouer dehors !», confirme-t-il. Mais ce confort a une contrepartie: à force de se protéger de la ville, le quartier finit par lui tourner le dos.

    Vue sur l’axe principal (rue des Entrepôts) depuis l’ouest du site ©Duchosal Matteo

    Espaces collectifs sans centralité forte

    Après la distance physique du socle, ce sentiment de distance se manifeste dans le manque de cohérence des transitions entre bâtiments, espaces publics et espaces privés, dont les articulations restent abruptes. Les seuils sont peu qualifiés et les petites places intermédiaires peu valorisées. Au rez-de-chaussée, les logements gardent leurs stores constamment baissés, révélant un rapport mal géré entre axe piéton, vie collective et logements. Les surfaces commerciales en souffrent également, peinant à trouver preneur et restent aujourd’hui partiellement occupées.

    Vue sur l’axe principal (rue des Entrepôts) depuis l’est du site ©Duchosal Matteo

    Le quartier dispose pourtant des ingrédients nécessaires à une vie collective. Toutefois, les aires de jeux, de sport ou d’assise, ainsi que la salle commune peinent à faire lieu. Est-ce une question de temps? Pas seulement, les espaces de jeux pour enfants ont été « installés, puis grillagés, fermés », note l’habitant. La salle de quartier, sans équipement suffisant ni toilettes, ressemble davantage à un local résiduel qu’à un véritable espace partagé. Guillaume Dekkil4, ancien représentant du maître d’ouvrage, révèle un autre point : « Il manque un espace public identitaire, un lieu central. » Ces manques suggèrent une appropriation peu encouragée et une forme de contrôle des usages spontanés.

    Schéma illustrant le programme du site

    Densité prudente, rez-de-chaussée négligés

    La troisième distance est programmatique. Comme l’explique Xavier Blaringhem : «Si la densité ne se trouve pas en hauteur, elle se retrouve au niveau du sol». A posteriori, un choix stratégique  aurait été de construire des bâtiments plus hauts, qui aurait permis de dégager davantage d’espace public et de mieux qualifier les rez-de-chaussée. 

    Ces choix s’expliquent par les contraintes économiques et programmatiques du cahier des charges. Le quartier devait répondre simultanément aux attentes de la commune et aux objectifs de valorisation foncière des CFF, principaux promoteurs immobiliers de Suisse. Guillaume Dekkil le reconnaît : «Il y avait la volonté du maître d’ouvrage de valoriser sa parcelle». Frédéric Meisser de Ferrari Architectes5 appuie: «On devait être hyper efficaces pour répondre au cahier des charges.»

    Comment te sens-tu, Parc du Simplon ?

    Le Parc du Simplon est loin d’être un échec. La qualité des mobilités douces et certaines situations résidentielles bien résolues, tel que les typologies des bâtiments conçus par HHF Architects, produisent de réelles qualités d’usage. Mais il révèle une difficulté contemporaine: produire de véritables espaces collectifs dans un urbanisme où la rentabilité foncière conditionne fortement la forme bâtie.

    Bien que le projet soit achevé et que certaines situations soient figées, l’ensemble offre encore des opportunités d’amélioration pour réduire ce sentiment de distance. La solution réside dans la capacité à laisser aux habitants une plus grande liberté d’appropriation de l’espace, afin qu’ils puissent eux-mêmes faire émerger ce centre identitaire que le quartier peine aujourd’hui à trouver.

    Notes

    1 Entretien datant du 4 mai 2026 avec Xavier Blaringhem du Bureau KCAP Zurich, gagnant du concours du plan urbanistique du Parc du Simplon.

    2 Carvalho, A. (2022, 9 mai). Nur scheinbar alles wie immer. Espazium. https://www.espazium.ch/de/aktuelles/hhf-entrepots-renens. Consulté le 15 avril 2026. 

    3 Entretien datant du 11 mai 2026 avec un habitant du quartier du Parc du Simplon.

    4 Entretien datant du 11 mai 2026 avec Guillaume Dekkil, ancien représentant des CFF Immobilier, dans le cadre du développement du quartier.

    5 Entretien datant du 24 avril et du 1 mai 2026 avec Frédéric Meisser, responsable du projet et associé chez Ferrari Architectes, Lausanne.

  • Bussigny à 65°: un village vertical ?

    Bussigny à 65°: un village vertical ?

    Dans un contexte de densification urbaine, peut-on imaginer un village vertical ? Analyse d’une tentative intéressante, à Bussigny.


    Salomé Faure et Lamiae Khalloufi 

    Le projet Bussigny à 65° prend place dans le quartier de Bussigny Ouest, une zone longtemps restée en friche, aujourd’hui engagée dans un processus de densification à l’échelle de l’Ouest lausannois. Réalisé parmi les premières constructions du site, il s’élève dans un contexte encore vierge, sans tissu urbain préexistant pour le guider ou l’ancrer.

    Au-delà de cette situation particulière, le projet porte une ambition plus large: réinterpréter la figure du village dans un territoire en pleine densification. Qualifié de «village vertical», il cherche à réconcilier densité, sentiment d’individualité et vie collective à travers une forme architecturale intermédiaire: ni tout à fait immeuble, ni tout à fait maisons.

    Cette intention s’inscrit dans une problématique qui traverse l’histoire de l’architecture moderne. Dès l’Après-guerre, des figures comme Mario Ridolfi (à travers des réalisations telles que le Quartier Tiburtino à Rome), ou les membres de Team X (Georges Candilis avec le projet des Carrières Centrales à Casablanca), ont interrogé la capacité de l’architecture à produire des formes de vie collective dans des contextes densifiés. Bussigny à 65° prolonge ainsi une question jamais totalement résolue: comment recréer du commun sans tomber dans l’anonymat du logement de masse ?

    Axonométrie éclatée : Bussigny à 65°.

    C’est à partir de là que se pose la question qui nous occupe: le projet parvient-il réellement à construire un «village vertical», ou en propose-t-il principalement une traduction formelle? Pour y répondre, il faut examiner les dispositifs concrets du projet et comprendre comment ils organisent ou non, les relations entre habitants.

    Le choix d’une échelle intermédiaire: Une barre d’immeuble qui refuse d’en être une

    Le principe du projet repose sur une fragmentation en dix volumes orientés à 65° depuis la route, afin d’optimiser l’orientation de la façade au sud-ouest, combinée à une superposition de typologies variées. L’un des objectifs de cet angle est de rompre avec la linéarité d’un bâtiment de 100 m de long, et d’éviter l’effet de barre que cette longueur aurait inévitablement produit, une démarche qui n’est pas sans évoquer certaines réalisations de Marc-Joseph Saugey, et notamment l’Immeuble Miremont-le-Crêt. À travers cette stratégie, le bureau Bertola & Cie cherche à produire une forme d’habitat intermédiaire, capable de brouiller la frontière entre logement individuel et collectif. Cette approche propose une véritable alternative, ni villas individuelles, ni barre d’immeuble classique, mais un entre-deux qui contribue notamment à construire l’image de ce «village vertical». 

    En rejetant la logique répétitive de la barre moderne, le projet favorise une appropriation plus forte de chaque logement par ses habitants, là où l’immeuble en bande tend à uniformiser et à effacer toute singularité. L’angle devient donc un outil d’individualisation, permettant une appropriation de chaque unité tout en maintenant une cohérence d’ensemble. L’habitant ne se reconnaît plus dans une répétition anonyme, mais dans un volume distinct.

    Cette stratégie révèle cependant ses limites à l’échelle du quartier. Le projet n’a pas servi de modèle pour les constructions environnantes, majoritairement organisées en barres ou en blocs conventionnels. Ce décalage s’explique en partie par les réticences exprimées lors des phases de concertation, certains acteurs refusant de se voir imposer une orientation similaire. Le projet se retrouve ainsi isolé dans ses principes, sans continuité urbaine pour les prolonger.

    Une tension fondamentale apparaît alors : si le projet parvient à individualiser fortement les logements, il peine en revanche à produire un véritable paysage collectif au-delà de ses propres murs.

    Une mixité typologique peut-elle influencer la mixité sociale? 

    La mixité typologique constitue un autre pilier du projet. Les dix volumes proposent une gamme allant du simplex au duplex, du 2.5 au 5.5 pièces, permettant d’accueillir des profils d’habitants variés. Une certaine diversité intergénérationnelle s’observe effectivement, avec la coexistence de jeunes couples, de personnes âgées ou d’autres générations, ce qui participe directement à l’image de village.

    Cependant, le statut de copropriété et des loyers alignés sur le marché introduisent une forme de sélection socio-économique indirecte. Sans être exceptionnellement élevés, ces prix restent peu accessibles aux ménages les plus précaires. Certains logements sont mis en location, ce qui ouvre théoriquement le projet à une plus grande diversité, mais les mécanismes classiques du marché continuent d’opérer. La communauté qui se forme est relativement stable, mais socialement filtrée. Cette situation s’explique toutefois par la logique même d’un développement porté par un promoteur privé, dont la priorité reste avant tout la rentabilité, à la différence des coopératives ou acteurs publics, qui ont la possibilité de poursuivre des objectifs sociaux ancrés dans leurs statuts. 

    Le projet diversifie donc les formes d’habiter, mais ne garantit pas pour autant une véritable diversité sociale.

    Une forme nouvelle forme d’habitat propices aux rencontres? Les terrasses entre vie partagée et surveillance mutuelle.

    La façade sud-ouest est traitée comme une succession de grandes terrasses, pouvant atteindre 40 à 45 m² selon les étages, parfois près de la moitié de la surface d’un appartement. L’intention des architectes est claire: prolonger le logement vers l’extérieur et créer des occasions de rencontres entre voisins.

    Le décalage des volumes joue ici un rôle central. Il génère des vues croisées entre niveaux, en contre-plongée et en plongée, où chacun voit et peut être vu. Lors de notre visite sur site, les terrasses apparaissaient comme de véritables espaces de vie, chacune marquée par des traces d’appropriation propres à leur habitant. L’architecte Davide Di Capua rapporte avoir observé des échanges spontanés entre voisins, de terrasse à terrasse.

    Mais cette proximité reste ambivalente. Si le dispositif rend possibles des interactions, il instaure aussi une forme de visibilité permanente, où la frontière entre intimité et exposition s’entremêle. L’architecture crée ici une possibilité de lien, pas une certitude.

    Les potagers: du commun au privé

    L’arrière du bâtiment accueille 25 jardins potagers individuels, attribués directement à chaque logement. La référence assumée est celle des jardins familiaux de Bussigny, des espaces que l’architecte a connus dans son enfance comme des lieux de culture partagée et de sociabilité. Ces jardins existent toujours à Bussigny, gérés par trois associations distinctes, avec des listes d’attente pour y accéder. Lors de notre visite en mars, nous avons croisé le fils d’une propriétaire en train de préparer la parcelle de sa mère pour la saison à venir, témoignage concret d’un usage bien réel.

    La logique des jardins familiaux est toutefois réinterprétée dans le projet. Les parcelles ne relèvent plus d’une gestion associative, mais sont attribuées directement aux logements à titre individuel. Regroupées dans un même espace, elles n’en conservent pas moins une dimension collective, par la proximité qu’elles créent entre les habitants. Le jardinage devient alors un support potentiel d’échanges informels et de voisinage, prolongeant à sa façon l’esprit des jardins familiaux, tout en l’adaptant au cadre résidentiel du projet.

    Espaces communs intérieurs: là où le collectif échoue 

    C’est sans doute sur ce thème que l’ambition du «village vertical» se heurte à son obstacle le plus concret : l’absence d’espaces communs intérieurs. Dans la logique d’un vrai village, ces espaces jouent un rôle structurant. Ils permettent la rencontre quotidienne, presque involontaire, celle qui crée du lien sans même qu’on l’ait cherché. Dans les villages traditionnels, ce rôle est souvent joué par des lieux comme la salle communale, le café, l’épicerie ou encore certains espaces associatifs. Pourtant, le projet ne propose aucun espace intérieur véritablement collectif, ce qui laisse peu de place aux moments de rassemblement et aux échanges du quotidien entre habitants. 

    Le point le plus critique réside peut-être précisément dans ce qui n’existe pas. Les buanderies, situées au sous-sol, auraient pu jouer ce rôle. Avec leurs 12 à 15 m², elles dépassent la simple fonction technique et auraient pu devenir des lieux de passage, de croisement, d’échanges informels. Cependant, leur conception strictement privative empêche toute mutualisation et neutralise leur potentiel social. La maîtrise d’ouvrage nous a notamment confié que ce choix réside dans la volonté d’éviter tout sujet de disputes qui pourraient apparaître dans les buanderies communes. Ce choix s’éloigne toutefois de certaines traditions de l’habitat collectif, notamment dans les coopératives, où les buanderies communes restent très répandues. Il révèle plus largement un écart entre l’imaginaire du “village”, historiquement associé au partage d’espaces et d’équipements, et un modèle résidentiel qui mise sur une forte individualisation des usages.

    Cette absence renvoie à une question plus fondamentale. Georges Candilis et les membres de Team X l’avaient formulé clairement : le collectif ne naît pas des logements seuls. Il a besoin d’espaces intermédiaires, paliers habités, circulations partagées, seuils. En privatisant ces espaces, le projet ne limite pas seulement les interactions, il retire les conditions matérielles mêmes qui permettraient à une vie collective de s’installer durablement.

    Bussigny à 65° s’inscrit dans une longue histoire de projets qui cherchent à recréer des formes de vie collective au sein de la ville dense. Des expériences de l’INA-Casa en Italie aux critiques du modernisme portées par Team X, la question du «village dans la ville» traverse tout le XXe siècle. Mario Ridolfi avait montré que la qualité du collectif ne tient pas uniquement à la forme bâtie, mais à l’articulation fine entre espaces privés et espaces partagés, entre intimité et lieux de rencontre.

    À Bussigny, cette articulation reste partielle. Certains dispositifs comme les terrasses ou les potagers, créent des occasions d’interaction, mais aucune structure spatiale ne vient réellement soutenir une vie collective continue. Le lien social reste davantage dépendant des usages et des initiatives individuelles que de la configuration de l’espace.

    Le projet illustre ainsi une tension caractéristique de beaucoup de productions contemporaines: vouloir produire du collectif par la forme, tout en laissant aux habitants la responsabilité de le faire vivre. Le «village vertical» existe, mais de façon limitée, moins comme un modèle stabilisé que comme un cadre possible, activé de manière inégale selon les pratiques de chacun.

    Ce constat mérite toutefois d’être resitué dans le contexte de la production immobilière courante. Comparé à la grande majorité des opérations de logements réalisées aujourd’hui, le projet intègre des dispositifs d’usage et de transition ( jardins, orientations, espaces extérieurs ), qui vont souvent au-delà des standards habituels de la promotion privée. Les limites observées tiennent alors moins à un manque de qualité qu’à l’écart entre un imaginaire du collectif, historiquement nourri par les expériences coopératives, et les contraintes inhérentes au modèle de la promotion immobilière. 

    Bussigny à 65° ne peut donc être réduit ni à la réussite d’un modèle de village vertical, ni à son échec. Il révèle plutôt une condition contemporaine de l’habitat collectif: un équilibre toujours instable entre ce que l’architecture propose et ce que ses habitants décident d’en faire.

    Sources

    • Bertola Architecture, 311 / Bussigny, 2021
    • Candilis, Georges ; Josic, Alexis ; Woods, Shadrach, Candilis-Josic-Woods, Electa, 1990.
    • Swiss Arc Digital – Habitat groupé à 65°
    • Periton, Diana, The Housing Project of INA-Casa (1949–1963).
    • Observations de terrain réalisées à Bussigny, mars 2026.
    • Entretien avec Davide Di Guappa, Mars 2026.
    • Entretien avec Mme Devaux, maitre d’ouvrage, Avril 2026 
    • Entretien avec le fils d’une habitante 
    • La commune de Bussigny – Plans d’affectation
    • Aristote, La Politique, Paris, 1995, I, 2, 1252b, p. 26
  • Espaces communs: Utopie des architectes

    Espaces communs: Utopie des architectes

    Les trois atriums du bâtiment Amy à la gare Renens opèrent une transition entre le tumulte des quais et l’intimité des appartements. Mais pourquoi ces espaces peinent-ils à produire les usages collectifs envisagés?

    Téo Chardenoux et Loan Quinche

    En 2014 le bureau FRES architectes remporte le concours qui vise transformer la gare de Renens en un nouveau pôle majeur de l’Ouest lausannois. Le projet est composé de deux édifices, de part et d’autre du bâtiment existant de la gare (bâtiment voyageurs). Dans cet article nous nous attarderons plus particulièrement sur le projet «AMY», le plus à l’Ouest.

    L’ouvrage cherche à s’intégrer dans son contexte en répondant à différentes contraintes, liées notamment à sa proximité aux voies de chemin de fer. Le volume se découpe en strates en fonction des programmes qu’il abrite: soit des commerces en lien avec la rue, des bureaux et locaux commerciaux dans les deux niveaux supérieurs (en dialogue avec l’échelle des bâtiments voisins) et, pour finir, les cinq niveaux de logements qui couronnent l’ensemble et dialoguent avec une échelle plus territoriale.

    De l’extérieur, le projet renvoie un aspect homogène sur ses quatre façades, la trame régulière et répétitive permettant d’unifier l’ensemble du bâtiment. Les programmes se révèlent très discrètement par un changement de rythme des montants verticaux. Les près de 90 logements s’organisent de manière rayonnante autour de trois grands atriums, imaginés comme des espaces tampons entre le tumulte extérieur et l’intimité des appartements. Ces espaces généreux ont été conçus pour permettre les rencontres et le partage entre habitants. Toutefois ces espaces sont, selon nos constatations, immaculés, presque stériles.

    Les atriums, une fausse bonne idée?

    Au moment où les architectes rendent le projet, ils imaginent que la majorité des logements seront occupés par des étudiants et doctorants, usagers des campus estudiantins à proximité de la gare de Renens. Les atriums couverts sont donc conçus pour donner l’opportunité aux habitants d’avoir des espaces dédiés au partage et aux échanges, en plus de leur fonction purement fonctionnelle de distribution.

    Les dimensions des vides centraux sont généreuses pour permettre un apport de lumière naturelle agréable. Lors d’un entretien avec Sara Martín Cámara (FRES architectes), celle-ci évoque un questionnement des architectes:

    Les qualités se sont-elles perdues pendant la réalisation?

    Durant la phase de réalisation et construction du projet, certains choix ont influencé la qualité architecturale des atriums. Dans le projet initial, des escaliers permettaient des relations riches entre les différents niveaux de coursives. Ils ont été abandonnés pour des raisons économiques.

    Les espaces construits sont caractérisés par des matériaux de qualités, prévus pour durer dans le temps, le parquet et les portes palières sont en chêne, tandis que les murs sont laissés en béton apparent.

    Comment les règles de construction modifient un espace?

    Les normes AEAI imposent des exigences strictes en matière de protection incendie, particulièrement difficiles à satisfaire dans les grands volumes des atriums. Compartimentages coupe-feu, dimensionnement des systèmes de désenfumage et choix des matériaux doivent répondre à des critères strictes qui s’appliquent à l’ensemble des éléments présents dans ces espaces. Cette accumulation d’obligations techniques rend tout aménagement des espaces communs complexe et coûteux. La vie commune des usagers est fortement impactée par ces normes rendant très complexe toute appropriation des lieux par les habitants.

    Crédits: Yves André

    Les habitants ne vivent-ils pas comme il le faudrait?

    En Suisse romande, la volonté de se réunir et de partager des espaces conviviaux reste peu ancrée dans les modes d’habiter, contrairement à la Suisse alémanique où la culture de l’espace communautaire est davantage intégrée dans les pratiques quotidiennes. Les résidents alémaniques manifestent une plus grande disposition à investir les espaces partagés, qu’il s’agisse de salles communes, de jardins collectifs… En Suisse romande, l’attachement à la sphère privée et une certaine réserve vis-à-vis du voisinage freinent l’appropriation spontanée de ces lieux. Les atriums, pourtant conçus comme des espaces de rencontre et de transition, peinent ainsi à trouver leur usage faute d’une culture collective suffisamment affirmée. Cette réalité sociologique pose la question de l’adéquation entre les intentions architecturales et les modes de vie des habitants.

    La gestion locative empêche-t-elle l’appropriation des espaces communs ?

    Les régies immobilières jouent un rôle déterminant dans la définition et l’usage des espaces partagés, souvent au détriment de leur vitalité. Les règlements, imposés par les régies, encadrent strictement les usages autorisés dans les parties communes, limitant toute appropriation spontanée ou activité susceptible de générer du bruit, des dégradations ou des conflits entre locataires. À cela, s’ajoute la question du nettoyage et de l’entretien: les coûts liés à la maintenance de grands espaces communs comme les atriums sont répercutés sur les charges locatives, ce qui incite les régies à en limiter l’usage. Cette logique gestionnaire, privilégiant la neutralité et la standardisation, entre en contradiction directe avec les intentions architecturales qui visent à faire de ces espaces des lieux de vie et de rencontres.

    Propositions sarcastiques d’utilisation des atriums.

    Pour donner plus de sens à ces espaces, faites glisser (en maintenant activer votre curseur) les aménagements sur la photo, pour en révéler le potentiel.

    Proposition n°1 – Eglise (à glisser sur la photo d’origine). Crédits de l’image de droite: Yves André

    Proposition n°2 – Musée d’art (à glisser sur la photo d’origine). Crédits de l’image de droite: Yves André

  • Malley Phare: du signal urbain à l’architecture contextualisée

    Malley Phare: du signal urbain à l’architecture contextualisée

    Pensé comme un point de repère dans un quartier en pleine mutation, le projet s’élevant au-dessus du centre «Malley Lumière» peut-il encore être un phare dans une mer de tours?

    Saad Dost et Velican Orge

    N.B. Malgré nos nombreuses démarches visant à obtenir des entretiens avec les différents acteurs impliqués dans ce projet, aucune de nos sollicitations n’a reçu de réponse favorable. Par conséquent, cet article a été rédigé principalement à partir de sources documentaires et d’informations accessibles en ligne.

    Un repère urbain, une surélévation innovante

    À l’heure où les villes se densifient de manière croissante, le quartier de Malley Viaduc connaît une transformation rapide, notamment à travers le développement du secteur de Malley, considéré comme «l’une des plus importantes friches urbaines de Suisse»1. Cette mutation, amorcée entre autres par la construction de la Vaudoise aréna, s’accompagne d’une intensification progressive du tissu bâti et d’une évolution vers des formes plus verticales.

    C’est dans ce contexte que s’inscrit le projet Malley Phare, conçu par le bureau lausannois CCHE. Le bâtiment prend place au-dessus du centre commercial de Malley Lumière, dans une logique de surélévation visant à exploiter un foncier déjà construit, tout en participant à la densification du site.

    S’élevant sur 14 étages supplémentaires et atteignant plus de 60 mètres de hauteur, la tour accueille près d’une centaine de logements, qui vont du studio au 4,5 pièces. À cela s’ajoutent des espaces partagés, tels qu’un rooftop et des zones de coworking, venant compléter les fonctions déjà présentes dans le centre existant2.

    Au-delà de ses aspects programmatiques, le projet se distingue également par son approche constructive. L’utilisation majoritaire du bois, représentant environ 80% de la structure, constitue un élément central du projet3. Ce choix technique marque une évolution importante dans les modes de construction en hauteur, là où ce matériau était encore récemment limité pour des raisons réglementaires et techniques.

    Image de synthèse de la façade de la tour © CCHE

    Une architecture emblématique

    Dans un territoire en pleine transformation, la question du repère devient essentielle. L’apparition d’un élément de cette envergure permet de structurer la perception du lieu, en offrant un point d’ancrage visuel et une nouvelle dimension symbolique dans un environnement en constante mutation.

    Malley Phare s’inscrit pleinement dans cette logique. Par sa hauteur, sa position et son expression architecturale, il se présente comme un élément identifiable, capable de signaler la présence d’un nouveau pôle urbain.

    Cette volonté se traduit également dans le traitement de sa façade, dont l’expression apparaît, au premier abord, particulièrement pragmatique. Contrairement à de nombreuses tours résidentielles contemporaines, où l’image architecturale repose principalement sur une recherche de l’esthétique, la façade de Malley Phare semble davantage guidée par des considérations techniques et environnementales. La présence marquée de panneaux photovoltaïques, faisant écho aux objectifs du label 2000 Watts appliqué à l’ensemble du site, participe activement à l’identité visuelle du bâtiment4.

    La façade de Malley Phare semble davantage guidée par des considérations techniques et environnementales qu’esthétiques.

    Ainsi, bien que son apparence puisse surprendre au premier regard et s’éloigne des standards que l’on retrouve fréquemment dans les tours résidentielles contemporaines, cette singularité contribue à rendre l’édifice immédiatement reconnaissable au sein d’un tissu urbain de plus en plus dense. Sa façade atypique devient alors un élément distinctif qui participe à son rôle de repère urbain.

    On peut dès lors se demander si cette identité architecturale participe également à la notion de «phare» revendiquée par le projet.

    Image de synthèse de la structure et de la façade de la tour © CCHE

    La symbolique du phare 

    Le bâtiment fait explicitement référence à cette notion, ce qui ouvre la porte à plusieurs interprétations. En prenant en compte ces différents éléments, le terme de «phare» apparaît particulièrement significatif. Il renvoie à une image forte, celle d’un objet visible de loin, capable de guider, de signaler et d’orienter.

    Dans le domaine maritime, le phare a toujours été perçu comme une lumière permettant de retrouver son chemin malgré l’instabilité de la mer. Par analogie, la tour pourrait ainsi être envisagée comme un point fixe dans un environnement urbain en mouvement, offrant un repère commun et une forme de stabilité dans un contexte en constante transformation.

    L’idée du projet est d’ailleurs de prolonger symboliquement la lumière du centre commercial situé en dessous, en venant amplifier sa présence et en permettant à l’ensemble de rayonner à une échelle plus large, contribuant ainsi à l’activation du site.

    Néanmoins, l’analogie avec le phare implique une condition essentielle, pour exister en tant que tel, un phare doit pouvoir se distinguer clairement de son environnement. Sa force réside dans sa singularité et dans sa capacité à être immédiatement identifiable dans le paysage.

    Pour exister, un phare doit pouvoir se distinguer clairement de son environnement.

    Toutefois, la symbolique portée par la tour peut être nuancée. L’apparition de tours voisines tend à atténuer son caractère de repère, tandis que la référence au phare relève davantage d’une métaphore urbaine que d’une réelle correspondance architecturale.

    Phare de la vieille © Bastenbas

    Une icône banalisée

    Lors de sa conception, Malley Phare s’imposait comme un élément majeur du quartier grâce à sa forte verticalité. En effet, dans un secteur en pleine mutation, la tour constituait un repère facilement identifiable, visible depuis de nombreux points de vue. Elle participait ainsi activement à la construction de la nouvelle image de Malley et à l’affirmation de son renouveau urbain.

    Par sa hauteur, son implantation au-dessus du centre commercial Malley Lumière et son architecture singulière, le projet incarnait les ambitions du développement du quartier. Plus qu’une simple tour de logements, il aspirait à devenir le symbole d’une nouvelle étape dans l’évolution de Malley-Viaduc.

    Cette position dominante participait directement à la métaphore du phare. À l’image d’un signal dans le paysage, la tour se distinguait clairement de son environnement immédiat et affirmait sa présence à l’échelle du territoire. Sa visibilité et sa singularité lui permettaient alors d’assumer pleinement son rôle de repère urbain.

    Photo de chantier © DR

    Une densification qui redéfinit son statut

    Néanmoins, le développement du quartier a progressivement modifié cette situation. En effet, l’émergence de nouvelles constructions de grande hauteur, telles que la Tilia Tower ou encore la tour Central Malley, a profondément transformé la silhouette urbaine du secteur.

    Bien que la tour conserve une identité architecturale forte, notamment grâce à sa façade et à son système constructif, sa domination visuelle s’est progressivement atténuée. Là où elle devait à l’origine occuper une position privilégiée et presque solitaire dans le paysage, elle s’inscrit aujourd’hui dans un ensemble de tours qui participent collectivement à la nouvelle «skyline» du quartier.

    Cette évolution soulève ainsi une question intéressante, une icône urbaine peut-elle réellement conserver son statut lorsque les éléments qui faisaient sa singularité deviennent progressivement communs et standardisés ?

    La valeur symbolique de la tour semble ainsi s’être déplacée. D’objet exceptionnel incarnant le renouveau du quartier, elle est devenue l’un des éléments constitutifs d’un paysage urbain plus vaste. Son rôle de repère solitaire apparaît désormais plus nuancé, au profit d’un système de repères multiples qui structurent collectivement l’identité du quartier.

    Ainsi, plutôt que d’être l’unique signal urbain du secteur, Malley Phare participe aujourd’hui à la construction d’un ensemble cohérent d’émergences verticales. Le quartier fonctionne alors comme une nouvelle centralité métropolitaine, dont l’identité ne repose plus sur un seul bâtiment emblématique, mais sur la complémentarité de plusieurs repères urbains.

    Axonométire du quartier © Fabrique de Malley

    Une ambition paradoxale, un paradoxe écologique

    Si l’on se penche sur les ambitions du bâtiment, et donc sur le discours porté par les concepteurs de la tour, on constate que celle-ci se présente comme un projet  «phare en matière de développement durable» 5. En effet, sa structure majoritairement réalisée en bois, ainsi que son respect des objectifs du label 2000 Watts, participent fortement à cette image de bâtiment écologique.

    Néanmoins, cette ambition peut être quelque peu remise en question. Bien que le bois permette de réduire une partie de l’empreinte carbone liée à la construction, la question de la typologie du bâtiment demeure. Peut-on réellement considérer une tour de plus de 60 mètres de hauteur comme un modèle d’écologie?

    Un paradoxe apparaît, le projet cherche à promouvoir une démarche écologique grâce à son système constructif, tout en privilégiant une forme bâtie dont la hauteur engendre inévitablement d’importantes contraintes sécuritaires, techniques et structurelles.

    Peut-on réellement considérer une tour de plus de 60 mètres de hauteur comme un modèle d’écologie?

    Par ailleurs, le projet repose sur le socle en béton du centre commercial existant. Bien que la surélévation permette de valoriser une infrastructure déjà construite et d’éviter d’impacter de nouveaux sols, elle s’appuie néanmoins sur un bâtiment dont l’impact environnemental demeure lui aussi conséquent.

    Ainsi, sans remettre en cause les qualités environnementales du projet, cette réflexion invite alors à s’interroger sur les limites de l’architecture durable lorsqu’elle est confrontée aux logiques de densification verticale.

    Photo de la tour sur son scole © CCHE

    Le paradoxe socio-culturel6

    Un autre paradoxe réside dans la volonté des architectes de promouvoir la tour comme un nouveau pôle socio-culturel pour le quartier.

    Si ce terme paraît pertinent à l’échelle du quartier de Malley-Viaduc dans son ensemble, il semble plus difficile à appliquer à la tour seule. En effet, celle-ci accueille principalement un programme résidentiel, complété par quelques espaces partagés. Cela ne paraît pas suffisant pour en faire un véritable pôle socio-culturel.

    La centralité du quartier repose davantage sur la complémentarité des infrastructures environnantes, telles que le centre commercial de Malley Lumière, la Vaudoise aréna ou encore les nouveaux développements urbains, que sur la tour elle-même.

    Ainsi, l’ouvrage est difficilement qualifiable de pôle socio-culturel à lui seul. Il participe néanmoins à la création d’une nouvelle centralité allant dans ce sens.

    Et demain?

    Finalement, au travers de ses qualités comme de ses paradoxes, Malley Phare illustre les ambitions et les défis de la ville contemporaine. Initialement pensé comme un signal urbain, l’ouvrage voit aujourd’hui son rôle évoluer au rythme des transformations de son environnement.

    Ainsi, la question n’est peut-être plus de savoir si la tour agit encore comme un phare, mais plutôt de comprendre comment un ouvrage conçu comme un symbole peut continuer à exister lorsque son contexte évolue et se construit autour de lui. 

    Dessin du futur quariter © DR/Tribune de Genève, 2018

    Notes

    1. https://www.chantiersmagazine.ch/dossiers/tour-malley-phare/
    2. https://cche.com/fr/projets/malley-phare/
    3. https://www.rts.ch/info/regions/vaud/14195281-la-premiere-tour-residentielle-en-bois-de-suisse-romande-se-construit-a-malley.html
    4. https://solarchitecture.ch/fr/malley-phare/
    5. https://solarchitecture.ch/fr/malley-phare/
    6. https://cche.com/fr/projets/malley-phare/

    Sources 

    https://cche.com/fr/projets/malley-phare

    https://www.rts.ch/info/regions/vaud/14195281-la-premiere-tour-residentielle-en-bois-de-suisse-romande-se-construit-a-malley.html

    https://www.tdg.ch/deuxieme-test-pour-le-bouquet-de-tours-de-malley-227829649389

    Iconographies

    https://cche.com/fr/projets/malley-phare

    https://www.admagazine.fr/galerie/plus-beaux-phares-monde

    https://www.tdg.ch/deuxieme-test-pour-le-bouquet-de-tours-de-malley-227829649389

    Données générales 

    Architecte : CCHE

    Site architecte : https://cche.com/fr/

    Maître d’ouvrage : SUVA

    Lieu du projet : Lausanne

    Année du projet : 2022 – en cours

    Année de livrai du projet : Prévu 2027                            

    Localisation : 46.52757085754987, 6.60149799778735

    Ensemble

    Forme urbaine : Tour

    Grandeur de l’ensemble (m2) (SP selon SIA 416) : 13’187 m2     

    Nombre de logements : 96        

    Surface de la parcelle : –

    CUS : –

    COS : –

    Immeuble

    Nombre de niveaux : 14 – 15

    Diversité d’appartement : 1,5 – 4,5 pièces

    Forme de distribution : –

    Profondeur morphologique (ml) : 30

    Profondeur moyenne :  30

    Typologie

    Profondeur typologique max (ml) : –

    Figure typologique représentative : –

    Organisation en coupe : –

    Orientation des/du logement(s) : 4

    Infos

    Structure – matériau : Bois

    Structure – type : Légère

    Façade – type : Non-porteuse

    Façade – matériau : Panneaux photovoltaïques

    Usage de l’Intelligence artificielle

    L’IA a été utilisée pour la correction orthographique, syntaxique et stylistique du texte, notamment afin de limiter les répétitions. L’image de titre a également été modifiée grâce à l’IA, notamment pour créer l’effet de tableau.

  • Balade à la campagne devenue ville

    Balade à la campagne devenue ville

    Adrien Bugnon et Florian Schibler

    Cours de l’ilot des Chênes

    «Maintenant on essaie de s’orienter vers des espèces qui sont plus acclimatées. On reste sur le continent européen, mais peut-être un peu plus des pays de l’Est ou ceux du Sud.»

    John-Alexandre Favre, architecte paysagiste.3

    Valoriser la pluie

    Une des noues du site

    Potager de l’ilot des Pommiers

    La place de jeu

    Rue de la Baumettaz

    Les demeures de ce parc

    Si Arbora se révèle d’abord comme un paysage, il se découvre ensuite comme une collection d’architectures, chacune racontant à sa manière une histoire différente.

    Cours de l’ilot des Saules

    «Ce sont des petites maisonnettes qui sont aussi qui ont leur propre identité et qui sont reconnaissables par leurs parements, en bois ou briques.»

    Vincent Zollinger, Ferrari Architectes5

    La fin de la promenade

    Bassin de rétention au sud est du site

    Notes

    1 Entretien du 11 mai 2026 avec John-Alexandre Favre, architecte paysagiste du bureau Atelier du Paysage

    2 Entretien du 2 avril 2026 avec un habitant du quartier

    3 Entretien du 11 mai 2026 avec John-Alexandre Favre, architecte paysagiste du bureau Atelier du Paysage

    4 Entretien du 2 avril 2026 avec une habitante du quartier

    5 Entretien du 21 mai 2026 avec Vincent Zollinger, architecte EPFL associé chez Ferrari Architectes