Le quartier de l’Orée : un pari collectif

Faire travailler ensemble huit bureaux d’architectes, l’idée est novatrice. Mais entre discours affiché et réalité du projet, le quartier de l’Orée à Crissier raconte une histoire plus complexe.

Bussy Léane & Vilaysane Savannah

Situé à Crissier dans l’Ouest lausannois, le quartier de l’Orée prend place sur l’ancienne friche industrielle de la Tuilerie Fribourg-Lausanne (TFL). Le site s’inscrit dans la stratégie de développement urbaine où d’anciennes parcelles industrielles se transforment progressivement en quartiers mixtes. C’est dans ce contexte que le maître d’ouvrage, Plazza Immobilien, lance un concours sous forme de mandats d’étude parallèle remporté, en 2012, par le bureau parisien AWP, qui élabore un plan de quartier ambitieux mêlant diversité architecturale forte en plus d’une mixité programmatique.

Une diversité sous contrôle?

Schéma d’assemblage des différentes typologies bâties

La diversité architecturale affichée par le projet repose sur un équilibre soigneusement calibré. Le plan de quartier imaginé par AWP dicte une structure urbaine stricte avec des gabarits fixes, afin de garantir une cohérence lisible à l’échelle du quartier. La mixité programmatique est assurée à travers trois échelles emboîtées: le bâtiment, la barre et l’îlot.

Cinq typologies bâties composent l’ensemble du quartier: l’immeuble collectif accueille des logements avec un rez-de-chaussée commercial. L’immeuble belvédère est dédié aux logements, il se distingue par une saillie autorisée en façade sous forme de balcon filants. La maison de ville propose de grands logements traversants dont la façade peut être creusée pour aménager des espaces extérieurs privés. L’immeuble remarquable marque ponctuellement la silhouette urbaine. Il s’agit de la seule typologie pouvant dépasser la hauteur du gabarit imposé.

Au sein d’un même îlot, les deux barres qui le composent ne peuvent présenter le même ordre de composition de typologies bâties. La conception du quartier a été confiée à plusieurs équipes d’architectes, chacune prenant en charge deux îlots. Ainsi, une variété architecturale et programmatique entre les deux fronts bâtis est garantie.

Néanmoins, ce contrôle s’est relâché, laissant chaque bureau libre dans le traitement des façades et la composition des typologies d’appartements, offrant à chaque équipe une liberté d’expression architecturale. Trop de contraintes risquaient de freiner la création, trop de liberté aurait conduit à une fragmentation rendant toute cohérence illisible. C’est précisément dans cet équilibre que le type de collaboration proposée dans ce projet devient décisive.

Un quartier à plusieurs voix

Organigrammme des équipes

La collaboration est devenue un des enjeux majeurs pouvant faire basculer le résultat final du quartier. À l’issue des mandats d’étude parallèle, plusieurs bureaux d’architectes ont été sélectionnés puis invité à s’associer pour former quatre équipes, chacune accompagnée d’un ingénieur civil et d’un paysagiste de leur choix. Chaque équipe s’est vu confier deux îlots du quartier, avec pour objectif de travailler dans un cadre urbain commun tout en développant des réponses architecturales distinctes. L’objectif était d’éviter une approche trop uniforme rendant le résultat monotone. Dans ce système, la coordination s’opère à deux échelles : au sein de chaque binôme d’architectes, qui doit assurer la cohérence entre ses deux îlots et entre les différentes équipes, dont les projets avancent en parallèle mais doivent produire un résultat harmonieux. Sans cette double coordination, c’est l’unité du quartier dans son ensemble qui serait mise en péril.

Cette stratégie semble reposer sur un travail partagé, où la qualité architecturale dépend de la capacité des acteurs à dialoguer et à s’accorder entre eux. Reste à savoir comment cette collaboration entre les huit bureaux a réellement fonctionné une fois confrontée à la réalité du terrain.

Schéma de la répartition des îlots

Entre théorie et pratique

Sur le papier, ce modèle novateur semble presque idéal. Confronté à la réalité du projet il révèle rapidement ses limites. Le bureau Pont12 fini par quitter l’aventure en cours de route, tandis que le bureau AWP, pourtant à l’origine de l’image directrice du quartier se voit progressivement écarté par le maître d’ouvrage.  

À travers les témoignages des architectes ayant participé au projet une lecture plus nuancée du quartier se dessine. Avant de parler de la collaboration à l’échelle du quartier c’est aussi au sein des binômes eux-mêmes que les premières difficultés commencent. Associé du bureau Architram, Dominik Buxtorf revient sur les premiers défis rencontrés au sein de son groupement avec LOCALARCHITECTURE. La compatibilité des outils de travail s’est rapidement imposée comme un obstacle: les deux bureaux ne partageant pas les mêmes logiciels, chaque échange de fichiers donnait lieu à des erreurs d’importation, rendant la coordination technique particulièrement difficile. Face à ces incompatibilités techniques, la collaboration imaginée au point de départ pour ce binôme doit rapidement être réadaptée. Ils finissent par se répartir les projets sur leur îlot.

Derrière ce barrage technique se dessine déjà une première limite au dispositif, faire collaborer plusieurs bureaux suppose aussi d’harmoniser des manières de travailler, des outils et des méthodes parfois très éloignées d’un bureau à l’autre. Une réalité bien moins visible dans les discours proposés en ligne sur le site officiel du quartier de l’Orée. M. Antoine Barc, associé du bureau RDR à Lausanne, s’accorde à dire qu’une base commune aurait dû être transmise pour faciliter les échanges administratifs et faire gagner du temps à tout le monde:

«Dans un monde idéal, le maître d’ouvrage aurait pu dire: les codes de dessin c’est ça, les fichiers de base c’est ça, les méthodes de calculs des coûts se font comme ça. En fait, on a participé à la construction de cette base commune, on a un peu été des cobayes dans un système.»

Faute de cadre partagé, une part importante des séances s’est donc concentrée sur des questions de coordination technique et administrative, reléguant souvent les échanges architecturaux au second plan. Au fil du projet, les limites du dispositif ne se sont pas uniquement révélées dans la coordination technique. M.Buxtorf évoque notamment un dialogue limité sur l’expression architecturale entre les différents bureaux:

«Il n’ya pas eu une vraie discussion de fond sur la juxtaposition des architectures. À la fin le résultat il est ce qu’il est.»

Dominik Buxtorf, ARCHITRAM1

Si la cohérence générale était recherchée à travers les gabarits et certaines règles communes, notamment dans le choix d’utiliser des matériaux minéraux en référence à la tuilerie, le reste des échanges sur les façades ou les intentions architecturales semblent être restés en surface:

«Il n’y avait pas vraiment de débat sur les bâtiments. Personne ne disait: «Tu devrais reprendre quelque chose de mon bâtiment pour créer un lien.» Chacun développait son projet, puis après ça faisait un patchwork […] Il y avait peut-être une sorte de tabou. On n’osait pas tellement critiquer les autres.»

Un terme révélateur, montrant le quartier comme une juxtaposition de réponses individuelles, réunies davantage par un cadre urbain commun, que le fruit d’un véritable dialogue architectural. Cependant, toutes les équipes n’ont pas abordé cette diversité de la même manière. M. Barc évoque notamment sa collaboration avec M. Pierre-Alain Dupraz, où plusieurs choix architecturaux ont été pensée conjointement afin d’atténuer, à leur échelle, cet effet de fragmentation perceptible en se promenant dans le quartier :

«On a essayé de s’accorder sur plusieurs éléments. Les bâtiments sont contigus, certaines lignes se poursuivent […] Le but, c’était de calmer un peu la diversité du plan de quartier. »

Derrière cette volonté assumée d’hétérogénéité apparaît aussi une inquiétude, celle d’un quartier trop fractionné. En cherchant à prolonger certains alignements, les deux architectes tentent alors de réintroduire une continuité qui n’était pas toujours garantie à l’échelle du quartier. Pour autant, M.Barc ne remet pas en cause ce parti pris de la diversité, mais la juge perfectible:

«C’est un peu chaotique mais, je trouve ce processus beaucoup plus riche que d’imaginer qu’un seul bureau d’architectes fasse 500 logements […] Mais peut-être qu’il faudrait un peu moins de diversité et un peu plus de cohérence.»

Photo prise le 16.03.2026

Une leçon collective

Malgré la lourdeur administrative et les difficultés de coordination, M. Barc garde un souvenir positif de cette expérience. Au-delà du projet cette collaboration inhabituelle a permis d’enrichir les rapports entre les différents participants :

«Ce que j’ai trouvé extrêmement enrichissant, c’est d’être au contact pendant plusieurs années de tous ces collaborateurs-trices, qui sont généralement des concurrents […] Aucun n’a fait de rétention d’informations, personne ne refusait de partager une problématique. »

Antoince Barc, RDR Architectes2

Dans ce milieu souvent dirigé par les concours, le projet de l’Orée a temporairement modifié les contacts habituels entre architectes. Les échanges ont permis de dépasser la simple coordination de projet pour devenir de véritables moments de partage. M. Buxtorf rejoint ce ressenti en soulignant la rareté de ces échanges dans la pratique quotidienne:

«Ce qui était chouette, c’était de se côtoyer entre architectes […] normalement on travaille chacun un peu dans son coin et on n’échange peu sur nos méthodes de travail et sur nos visions de l’architecture.»

Une solidarité s’est également construite face aux exigences du maître d’ouvrage, ouvrant des espaces de discussion et des positionnement collectif entre architectes confrontés aux mêmes contraintes.

Pour conclure, M.Buxtorf interroge la notion de diversité architecturale. Selon lui elle ne devrait pas uniquement reposer sur la multiplication d’expressions architecturales:

«Il y a des réponses architecturales qu’on peut donner pour répondre à cette problématique de diversité, mais ce n’est pas forcément par l’architecture. Ça peut se faire par d’autres aspects, végétaux par exemples.»

Dans sa vision, la végétation et le traitement des espaces extérieurs dans ce quartier auraient pu jouer un rôle bien plus fédérateur, créant du lien entre les bâtiments dont la présence s’impose de manière très prononcée :

«Le végétal pourrait créer plus de lien et noyer un peu les bâtiments […] ils sont hyper présents, on ne voit que ça, ce sont des sacrées armoires.»

Dominik Buxtorf, ARCHITRAM

Photos prises le 16.03.2026

Conclusion

L’Orée apparaît comme une expérience aussi ambitieuse que révélatrice. Pensé comme un modèle de fabrication collective de la ville, le quartier a permis de réunir des architectes aux sensibilités variées autour d’un projet commun. Pourtant, derrière cette promesse de collaboration, les témoignages recueillis révèlent une réalité plus nuancée, faite d’ajustements permanents, de difficultés de coordination et parfois d’un dialogue architectural plus limité qu’attendu.

Pour autant, réduire l’Orée à ses dysfonctionnements serait passer à côté de ce qu’il a également produit. Les échanges entre architectes, le partage d’expériences et les relations qui se sont créées au fil des années témoignent d’une richesse humaine rarement présente dans des processus plus conventionnels. Le projet montre ainsi que la réussite d’une collaboration ne se juge pas uniquement à travers le quartier construit, mais aussi à travers les échanges, les apprentissages et les relations qu’elle permet de créer entre les différents acteurs.

La visite du quartier laisse toutefois une impression contrastée. La diversité architecturale est bien là, parfois même très affirmée, mais le lien entre les différentes interventions paraît plus difficile à percevoir. Cette cohérence aurait peut-être pu être recherchée ailleurs que dans l’architecture seule. Un traitement paysager plus généreux, des espaces extérieurs plus fédérateurs ou une présence végétale plus marquée auraient pu jouer ce rôle de médiateur entre les bâtiments et atténuer l’effet de juxtaposition ainsi que la volumétrie imposante ressentis à certains endroits.

L’Orée soulève alors des questions qui dépassent largement le cadre de ce projet. Comment faire dialoguer plusieurs auteurs sans amoindrir leurs intentions ? À partir de quel moment la diversité architecturale cesse-t-elle d’enrichir le projet pour devenir une simple juxtaposition d’objets indépendants les uns des autres ? La cohérence d’un quartier doit-elle nécessairement passer par l’architecture, ou peut-elle émerger d’autres éléments comme le paysage, les usages ou les espaces publics ?

Une autre interrogation demeure pourtant à l’issue de cette analyse. Le quartier semble davantage répondre à une logique de projet autonome qu’à une logique de continuité morphologique avec le tissu urbain existant. Plus qu’une réponse définitive, le quartier de l’Orée offre finalement un terrain d’expérimentation. Et si la véritable réussite de ce projet résidait moins dans son résultat final que dans les questions qu’il pose aujourd’hui sur la manière de fabriquer collectivement la ville ?

NOTES

  1. Entretien datant du jeudi 07 mai avec Dominik Buxtdorf, associé du bureau ARCHITRAM, à Renens.
  2. Entretien datant du vendredi 22 mai avec Antoine Barc, associé du bureau RDR Architectes, à Lausanne.
  3. Entretien datant du samedi 02 mai avec Delphine Berger, habitante du quartier de l’Orée.

SOURCE

  1. L’ORÉE CRISSIER. Interviews [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://loreecrissier.ch/interviews/ [consulté le 8 juin 2026].
  2. L’ORÉE CRISSIER. L’Orée de Crissier – Brochure de présentation [en ligne]. Décembre 2022. Disponible à l’adresse : https://loreecrissier.ch/wp-content/uploads/2022/12/Loree_crissier.pdf [consulté le 8 juin 2026].
  3. AWP ARCHITECTES. L’Orée de Crissier [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://awp.fr/project/loree-de-crissier/ [consulté le 8 juin 2026].
  4. IA, utilisée pour correction syntaxique.

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