Le quartier Oassis à Crissier, un îlot revisité en territoire hostile

Dans un territoire marqué par les infrastructures industrielles, Oassis revisite la forme de l’îlot et fait naître une urbanité hybride dans un territoire hostile.

Giorgianni Laura et Pereira Andrade Fabiano

Au premier regard, rien ne semble annoncer un quartier d’habitation. L’arrivée à Oassis passe par un paysage dominé par les infrastructures: échangeur autoroutier, axes de circulation fortement fréquentés et bâtiments industriels composent un territoire où le flux semble avoir davantage de place que l’habitant. L’humain devient presque secondaire. Seules quelques percées visuelles vers le Lac Léman et les Alpes rappellent, à distance, un paysage plus vaste.

Pourtant, au cœur de cet environnement fragmenté, plusieurs îlots bâtis tentent de produire une autre réalité. Derrière leurs fronts construits relativement fermés, des cours végétalisées accueillent des espaces de jeux, des cheminements et des lieux collectifs. Le contraste est immédiat : entre l’extérieur dominé par la circulation et l’intérieur plus calme, une autre échelle apparaît, plus domestique, plus appropriée.

Réalisé par Bauart pour la caisse de pension Patrimonium, se situant sur une ancienne friche industrielle de Crissier, Oassis ne constitue pas seulement une opération de densification supplémentaire dans l’Ouest lausannois. Le projet soulève une question plus large: comment fabriquer une forme d’urbanité dans un territoire pensé pendant des décennies pour la voiture, la logistique et l’industrie? Le quartier mobilise une figure urbaine presque inattendue: l’îlot. Héritée de modèles historiques mais ici réinterprétée, cette forme devient autant un outil de protection qu’une tentative de reconstruction urbaine. Une ambiguïté apparaît alors: Oassis produit-il un véritable morceau de ville ouvert sur son territoire ou fonctionne-t-il comme une oasis protégée, tournée principalement vers elle-même?

Fig. 2: ensemble du quartier Oassis

Le retour gagnant de l’îlot comme stratégie urbaine

« L’îlot, c’est vraiment une forme urbaine classique, présente dans toutes les villes européennes. Généralement très dense et avec cette cour intérieure, cette forme à un environnement autour plutôt, je dirais presque hostile.”

Reto Sulzer, chef de projet chez Bauart pour le quartier Oassis

L’îlot fait une apparition dans le paysage lausannois. Absent du vieux tissu lausannois à cause de la forte pente, il est utilisé par le bureau Bauart dans le MEP organisé en 2012 pour répondre aux différentes conditions du site. Loin des objets bâtis autonomes dispersés sur la parcelle ou encore des barres de logements, comme dans certaines propositions des autres concurrents, la figure historique de l’îlot devient une évidence. Elle permet de recréer des limites, des espaces collectifs protégés et offre une possible projection de continuité urbaine. Le quartier s’organise ainsi autour de plusieurs volumes définissant trois cœurs d’îlots protégés. Ces ensembles créent eux aussi un cœur d’îlot, devenant ainsi de véritables espaces de vie au milieu de cet environnement hostile et industriel.

Cette forme commence à regagner en popularité. En témoignent plusieurs développements récents, comme le quartier des Plaines-du-Loup sur les hauteurs lausannoises, ou encore certains ensembles genevois tels que la Cité Léopard et les Quais des Vernets.

Cette stratégie combat avant tout les nuisances environnantes. A l’image d’une carapace, selon Reto Sulzer, les bâtiments forment une couche protectrice face au bruit et aux flux routiers, tandis que les espaces intérieurs retrouvent une échelle plus domestique et appropriable. Une dualité forte se met alors en place. A l’extérieur, des façades minérales, relativement fermées, sombres et mal perçues par le voisinage, nous accueillent froidement et ont une fonction principale : répondre à la dureté du contexte. A l’intérieur, les cours végétalisées, les cheminements et les ouvertures cherchent à produire un environnement plus calme et source de vie.

Le projet s’inspire des idées des interventions historiques, comme les îlots haussmanniens à Paris, les Höfe viennoises ou encore le square Montchoisy à Genève. Cependant, le projet réinterprète l’îlot de manière contemporaine.

Fig. 3: îlot haussmannien à Paris

Fig. 4: square Montchoisy à Genève

Fig. 5:  Karl-Marx-Hof à Vienne

La géométrie abandonne l’orthogonalité rigide de la ville traditionnelle pour s’adapter aux contours irréguliers de la parcelle, fortement conditionnés par les infrastructures routières environnantes. Sa logique traditionnelle est également réinterprétée : les espaces intérieurs, autrefois plus privatifs ou résiduels, deviennent ici accessibles, traversés et pleinement investis par les habitants. Ces cœurs d’îlots sont largement végétalisés, faisant de la nature un élément structurant du projet. Cette présence du végétal se prolonge jusque sur les toitures, elles aussi retravaillées et intégrées aux usages collectifs du quartier Oassis.

Cette approche soulève cependant des interrogations. En utilisant une forme héritée de la ville historique, le projet cherche-t-il à reconstruire une véritable urbanité ou produit-il une forme d’intériorité protégée, presque autonome, à l’image d’une oasis au milieu du désert? Oassis donne parfois le sentiment de fonctionner comme une enclave maîtrisée, tournée davantage vers ses espaces intérieurs que vers son environnement immédiat. Dans un territoire encore fragmenté et dominé par l’industrie, le repli devient peut-être la réponse préalable à l’émergence d’une future vie collective en sécurité. Le quartier reste donc en latence.

Naissance d’une vie de quartier

Fig. 6: perspective des espaces verts extérieurs formés par les îlots

Oassis veut créer des conditions propices d’une véritable vie de quartier. Selon Reto Sulzer, le projet vient à l’encontre de la logique des cités dortoirs et ouvrières. Avec la participation de la caisse de pension Patrimonium et la Commune de Crissier, le projet tente ici d’introduire des dispositifs capables de favoriser les échanges, les usages collectifs et une activité continue au fil de la journée.

Cette volonté se traduit d’abord par l’importance accordée aux espaces extérieurs. Les cœurs d’îlots ne sont pas uniquement des vides résiduels, hérités des logiques hygiéniques historiques, entre les bâtiments, mais de véritables lieux de vie. Ces espaces sont habités par des enfants qui jouent dans les places de jeux, par des séniors qui se reposent sur des bancs ou encore par des espaces verts, où les familles peuvent venir pique-niquer, un jour ensoleillé. Dans un environnement entouré et dominé par l’asphalte et les industries, chaque espace végétalisé est une bouffée d’air frais et un espace qui devient précieux. Les cours deviennent alors des lieux de respiration, mais aussi des espaces de rencontre et de communion entre les différents habitants du quartier. Cette dynamique, fortement soutenue par la commune, est renforcée par plusieurs équipements collectifs, tels que la maison de quartier ou la bibliothèque, qui participent à activer les espaces communs tout en donnant au quartier une visibilité et un lien avec la vie environnante. Comme autre exemple, une association d’habitant est présente et très active. Soutenue financièrement par Patrimonium afin de préserver la qualité de vie du quartier, l’association des habitants cherche, selon Stefano Ginella, responsable de la gestion et du développement du projet Oassis, à promouvoir un véritable esprit de quartier à travers l’organisation d’événements et d’activités collectives, comme des raclettes conviviales ou des fêtes de quartier. Les toitures participent également à cette dynamique en accueillant des potagers partagés, eux aussi financés par Patrimonium.

Le projet veut s’éloigner de l’image du quartier dortoir. La mixité des programmes et des usagers montre la réelle envie de faire vivre le quartier. Au cœur du quartier, l’habitant peut profiter de la vue sur les alpes autour d’un verre au restaurant Itoya. Il peut également faire garder ces enfants dans une crèche ou encore se couper les cheveux. L’habitant peut s’amuser avec ses amis autour de parties de lancer de haches. Les rez-de-chaussée accueillent plusieurs commerces et services qui participent à activer les espaces publics. Cafés, restaurants ou équipements de proximité permettent d’introduire une activité quotidienne et fréquente dépassant le simple usage résidentiel. Cette présence programmatique était un réel souhait de Patrimonium, de la commune et des architectes. Cette position induit certes des pertes de rentabilité mais contribue à donner au quartier une certaine autonomie et favorise l’apparition d’une vie locale. Cela s’inscrit sur une vision à long terme. Ces programmes offrent également une visibilité et attirent des personnes venant de l’extérieur.

Pour attirer des personnes extérieures au quartier, il faut leur offrir au moins deux raisons de s’arrêter: un restaurant, un fitness ou encore des activités plus spécifiques, comme le lancer de haches. »

Stefano Ginella, responsable de la gestion et du développement du projet Oassis

Fig. 7: affectations publiques des rez-de-chaussée

Malgré quelques modifications pour des questions de rentabilité, les typologies se veulent traversantes, afin de pouvoir profiter de tous les bienfaits de l’îlot. Une diversité des typologies de logements participe également à une vie de quartier. En accueillant différents profils d’habitants, de la personne âgée de la résidence sénior, à l’étudiant du studio, en passant par la famille de l’appartement 3,5P traversant, le quartier tente de produire une forme de mixité sociale et intergénérationnelle, essentielle à la construction d’un véritable morceau de ville. Les habitants développent donc un sentiment d’appartenance et d’attachement au quartier.

Cependant, cette vie de quartier reste fortement dépendante de l’intériorité du projet. Les espaces collectifs se développent principalement à l’intérieur des îlots, protégés des nuisances extérieures. Cette organisation renforce la qualité d’usage des espaces communs, mais elle questionne également la relation du quartier avec son environnement proche. Le futur quartier “En chise” viendra créer un lien avec le centre du village de Crissier. Actuellement, le quartier Oassis se trouve isolé et la convivialité produite à l’intérieur du projet peut alors apparaître comme relativement autonome, presque déconnectée du territoire qui l’entoure.

Fig. 8: plan d’étage type

Une oasis ou un pionnier en latence?

Oassis est plus qu’une simple opération de densification. Le projet interroge plus largement la manière de concevoir un nouveau morceau de ville dans ce territoire de L’Ouest lausannois dominé par son triste passé industriel. À travers la réinterprétation de l’îlot, le quartier propose une solution, avec la création d’espaces remplis de vie protégés et diversifiés.

Cette intervention démontre une tension. Pour produire une vie collective de qualité, le projet choisit de se protéger du contexte existant. Oassis fonctionne par conséquent comme une forme de micro-ville introvertie, organisée autour de ses propres espaces publics, de ses usages et de ses rythmes quotidiens. Cette autonomie permet certes au quartier de générer une véritable qualité d’habiter, mais elle renforce parallèlement son caractère d’enclave au sein d’un territoire encore meurtri.

Le quartier peut être regardé sous un autre angle. Oassis apparaît ici comme un prototype, une réponse plausible aux conditions actuelles de l’Ouest lausannois. Selon Bauart, cette structure pourrait, à terme, devenir génératrice d’un futur tissu urbain. À travers cette vision, le quartier change de statut et devient une forme pionnière, capable de projeter les bases d’une transformation plus large du territoire. Actuellement, Oassis reste esseulé et dans l’attente de futurs petits frères et sœurs, une continuité urbaine capable de se prolonger, confirmer et révéler pleinement les qualités qu’il cherche aujourd’hui à introduire.

Au niveau de tout le contexte de l’Ouest lausannois, le projet soulève une question essentielle: le quartier est-il voué à rester une oasis isolée, noyée au milieu d’un désert industriel, ou représente-t-il les prémices d’une transformation urbaine plus profonde et juste?

Dans cette perspective, le quartier apparaît comme une forme urbaine achevée qui fonctionne, mais isolée. L’arrivée future de nouveaux quartiers et le développement progressif des connexions avec Crissier, comme la déviation de la ligne du bus, pourraient progressivement modifier cette perception et permettre au projet de s’intégrer dans une continuité urbaine plus vaste.

Oassis ne résout pas entièrement les contradictions de son contexte, le problème est plus profond, mais il a réussi à démontrer qu’il est possible de réintroduire une échelle de quartier, de redonner vie à un lieu étouffé par l’industrie. Malgré certaines limites, le projet réussit ainsi à proposer une alternative crédible aux nouveaux quartiers périphériques et pourrait constituer une référence pertinente pour les futures mutations de la périphérie lausannoise.

Fig. 9: vidéo des différentes ambiances du quartier de l’Oassis

Notes

Sources

MARCHAND, Bruno, 2024. Urbanité Hybride / Hybrid Urbanity : Entre Forme Urbaine Traditionnelle et Transition écologique / Between Traditional Urban Form and Ecological Transition. Basel/Berlin/Boston : Walter de Gruyter GmbH

BRELAZ, Alexandre. Habitant du quartier et membre du Conseil Municipal de Crissier. Entretien avec Alexandre Brélaz. Par Giorgianni Laura et Pereira Andrade Fabiano. Quartier Oassis, Crissier. 7 mai 2026.

GINELLA, Stefano. Responsable de la gestion et du développement du projet Oassis. Entretien avec Stephano Ginella. Par Giorgianni Laura et Pereira Andrade Fabiano. Quartier Oassis, Crissier. 28 avril 2026

SULZER, Reto. Chef de projet chez Bauart pour le quartier Oassis. Entretien avec Reto Sulzer. Par Giorgianni Laura et Pereira Andrade Fabiano. Quartier Oassis, Crissier. 27 avril 2026

Iconographie

Fig. 1: vue aérienne du quartier Oassis et ses alentours industriels
Source: Urbanité Hybride / Hybrid Urbanity : Entre Forme Urbaine Traditionnelle et Transition écologique / Between Traditional Urban Form and Ecological Transition

Fig. 2: ensemble du quartier Oassis
Source: Quartier Oassis – Projets d’architecture – swiss-arc.ch

Fig. 3: îlot haussmannien à Paris
Source: Paris Haussmann: Modèle de ville

Fig. 4: square Montchoisy à Genève
Source: Le Square Montchoisy – Fondation Braillard Architectes

Fig. 5: Karl-Marx-Hof à Vienne
Source: Vienne la Rouge : changer la ville pour changer la société | Espazium

Fig. 6: perspective des espaces verts extérieurs formés par les îlots
Source: Giorgianni Laura

Fig. 7: affectations publiques des rez-de-chaussée
Source: Giorgianni Laura

Fig. 8: plan d’étage type
Source: Quartier OASSIS, Crissier

Fig. 9 : vidéo des différentes ambiances du quartier de l’Oassis
Source: Giorgianni Laura

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