Auteur/autrice : Étudiant·e JMA-FR

  • Journal de bord – Anthropole

    Journal de bord – Anthropole

    En l’an 1987, après trois ans de construction, l’Anthropole voit le jour. Magnifique vaisseau de béton conçu par Mario Bevilaqua, Jacques Dumas et Jean-Luc Thibaud, qui voulaient, par cet objet, créer une « machine à échanges ». Ce lieu aura servi pendant de longues années.

    Benoît Boegli et Zohra Geinoz

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    Départ en mission
    Le capitaine Alex March Fourc nous a appelés pour une mission, celle-ci consiste à explorer l’Anthropole¹. En ce jour du 17 Mars, nous arrivons face à une impressionnante masse. Cette forme nous évoque un sentiment d’agressivité. La coque, avec sa géométrie à redents, semble être là pour défendre le mécanisme intérieur.

    Lorsque nous franchissons la grande porte de verre qui se replie à l’intérieur de sa masse, un sentiment d’immensité s’installe. La prédominance du béton nous paraît austère. Un réseau de tuyaux bleus parcourt le plafond, il semble alimenter une machine. Le lieu paraît vivant.
    Photo porte, 2049_03_17

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    Rencontre avec le lieu
    Cela fait maintenant quelques jours que nous parcourons la station. Nos premières interactions avec la population qui y réside sont minimes. Nous avons l’impression de leur paraître invisibles. C’est à l’heure des repas que le monde s’active. En dehors de ces moments-là, ils reprennent leur quartier et nous nous retrouvons seuls. Quelques externes, venus de Géopolis ou d’Internef², utilisent ponctuellement les lieux mais retournent très rapidement chez eux.

    Nous ne savons pas encore très bien où nous nous trouvons. Nous errons à travers de rampes, d’escaliers, de passerelles: des éléments qui se mélangent et qui brouillent notre orientation.
    Photo interstice, 2049_03_24
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    Labyrinthe
    Nous descendons pour remonter et montons pour redescendre. Une rampe grimpe, nous l’empruntons. Nous pensons être au rez-de-chaussée supérieur. Des vitrines, des bruits de caisses enregistreuses, des affiches recouvrent les murs. Le plafond est plus bas ici, comme si la gravité s’accentuait. 

    Puis les escaliers, deux en demi-cercle. Nous choisissons l’un d’eux, il nous mène à un palier, puis au niveau supérieur et s’arrêtent brusquement.

    D’ici, deux autres escaliers, centraux et plus monumentaux. L’un en spirale et l’autre en croix, nous choisissons le premier, celui qui nous fait face. Nous comprenons peu à peu que l’escalier est une double hélice. Les deux volées parallèles, qui ne se rencontrent jamais, nous confirment que même les escaliers sont imaginés pour nous désorienter. C’est comme si l’architecture nous refusait les rencontres spontanées³.

    La lumière zénithale située au sommet des escaliers nous entraîne au dernier niveau, le plus lumineux jusqu’ici, les autres étages étant quelque peu sombres. Un immense couloir s’étire; des angles en béton, inclinés à 45°, rompent systématiquement la perspective et se déroulent comme l’intérieur d’un squelette⁴.

    L’architecture du lieu ne semble pas conçue pour faciliter nos déplacements. Elle nous perturbe; notre perception de l’espace est biaisée, nos sens sont brouillés.
    Photo escalier, 2049_03_28

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    Les salles de travail 
    Nous remarquons des modules de travail filant sur toute la périphérie de l’enveloppe. Un couloir étroit sépare une deuxième ceinture de modules, qui se répètent à l’intérieur du plan. Ces derniers sont particulièrement exigus, ne bénéficient d’aucune fenêtre et sont tournés vers l’intérieur. L’extérieur est effacé. Nous nous questionnons sur la viabilité de ces espaces.

    La configuration du plan génère des géométries de salles variables, toutes soumises à une volonté formelle. Comme si l’architecte avait sculpté une idée plutôt que pensé un usage.
    Photo plan, 2049_03_28

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    Rencontre avec un usager

    L’espace devait alors être éclairé artificiellement tout au long de la journée, peu importe les saisons.

    Nous avons discuté pour la première fois avec un résident.  Comme nous, à son arrivée, il était désorienté. Il avait du mal à se repérer au milieu des couloirs et des numérotations de salles quelque peu complexes. Parfois, il lui arrivait de partir dans la mauvaise direction, comme tout est quasi symétrique ici. Et même après plusieurs années à bord, il lui arrivait encore de se tromper d’escalier. Il le définissait comme «un labyrinthe, sans vraiment en être un, un endroit dans lequel tu es toujours perdu tout en sachant plus ou moins où tu es»⁵.

    Il nous raconte aussi qu’à mesure qu’il avançait dans les couloirs, il constatait la fragmentation répétitive des espaces. Partout, des petites salles. L’aménagement de ces dernières, dicté par la forme globale, plus que par ceux qui y vivent. Il se demandait si la conception des plans n’aurait pas pu être pensée plus simplement et pour les usagers.

    Lorsqu’il parcourait les couloirs, nous dit-il, il sentait constamment la lourde ambiance du lieu s’imposer à lui, sombre et constante. L’espace devait alors être éclairé artificiellement tout au long de la journée, peu importe les saisons.

    À ses mots, nous comprenons que quelque chose l’intriguait ici: L’esthétique⁶ du lieu, qui, malgré le temps restait belle et intacte.
    Photo couloir, 2049_04_02

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    Orientation au sein du lieu
    Cela fait quelques temps que nous voyageons, nous sommes familiarisés avec les lieux. Nous avons nos points de repère, que ce soit la signalétique colorée ou les formes des escaliers. Nous avançons désormais sereinement.

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    Galerie marchande 
    Dans la partie inférieure, quelques commerces y sont installés. On y trouve le nécessaire pour le voyage. L’un des vendeurs nous a expliqué que les choses ont bien changé, et que cela ne fonctionne plus comme à l’époque. Les résidents ne restent plus à bord en permanence et, souvent ils repartent vers d’autres stations environnantes. 

    Tout comme le premier résident que nous avons vu, il raconte son expérience ici, ses premiers souvenirs à bord, et notamment comment il s’est perdu au milieu de ce «labyrinthe»⁷.

    Lui qui est là depuis de longues années déjà, trouve également que le lieu a été pensé d’une drôle de façon, avec beaucoup d’espaces inutilisés, dans lesquels il ne se passe presque rien.
    Photo galeries marchandes, 2049_12_20

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    Machinerie
    Aujourd’hui, nous avons fait la rencontre de la personne qui s’occupe de la machinerie. Il nous a raconté le fonctionnement du lieu. Malgré ses nombreuses années d’utilisation, l’Anthropole a été très bien entretenu. La majorité des pièces sont d’origine et fonctionnent encore. L’éclairage a dû être changé il y a quelques années. Les anciens tubes néon ont été remplacés par un équipement plus optimal⁸. Les prochaines interventions prévues concernent le changement des monoblocs de ventilation. La structure interne n’a subi aucun choc contrairement à sa coque qui, elle connaît quelques infiltrations. En bref, sa mécanique fonctionne bien, mais par sa taille et ses traces du temps, l’objet est particulièrement énergivore⁹.

    l’Anthropole a été très bien entretenu. La majorité des pièces sont d’origine et fonctionnent encore.

    Maintenance 
    C’est à ce niveau-là également, que nous avons discuté avec l’homme en charge de l’entretien de la station. Un homme attachant, qui a appris à connaître ce lieu et qui le chérit tant. Avant d’arriver ici, il a fait quelques années ailleurs, et depuis qu’il a posé pied à bord, il n’a jamais souhaité changer d’endroit. Il se sent si bien entre ces murs, qu’il parcourt chaque jour. Ces murs, placardés d’affiches de propagande diverses¹⁰, dont il est seul à devoir se débarrasser.
    Pour que chacun se sente aussi bien que lui, il a décidé d’aménager les interstices inutilisés pour que les résidents puissent y séjourner de manière un peu plus intime et plus tranquille que dans les espaces communs. À sa manière, il prend aussi soin du lieu que des gens qui y vivent.
    Photo affiches, 2049_12_28

    Notes d’observations_
    1. Analyse psycho-spatiale; science du futur basé sur la psychologie de l’espace       pour vérifier l’habitabilité d’un lieu.

    2. Exemple de stations qui gravitent à proximité d’Anthropole.

    3. Sentiment contraire à la volonté des architectes de créer une «machine à échanges», mentionné dans l’ouvrage «du BFSH2 à l’Anthropole»

    4. Observations basées sur les plans de la station.

    5. citation tiré de notre première rencontre avec un usager.

    6. L’Anthropole, immense et labyrinthique, nous évoque une esthétique sublime technologique, sensation de vertiges et de perte de repères.

    7. citation tiré de notre rencontre avec le marchand.

    8. Rénovations mentionnés lors de l’échange avec l’homme en charge de la machinerie.

    9. informations sur la consommation des différents bâtiments de l’UNIL tiré du document «EMPD Centrale de chauffe - UNIL»

    10. Affichage autorisé au deux premiers niveaux de l’Anthropole, débarrassé une fois par semaine par le concierge.
  • Topographie critique des usages : Le Rolex Learning Center, 15 ans plus tard.

    Topographie critique des usages : Le Rolex Learning Center, 15 ans plus tard.

    Depuis son ouverture en 2010, le Rolex Learning Center, œuvre emblématique du bureau japonais SANAA, alimente un récit flatteur: celui d’un manifeste spatial libre et visionnaire pour le campus de l’EPFL. Quinze ans plus tard, l’icône est toujours là — mais qu’en est-il de son usage réel ?

    Pierre-Loïc Carron et Loïc Perrin

    Plutôt que d’ajouter une lecture formelle de plus, cette critique se place du côté des usagers, de ceux qui arpentent au quotidien ses pentes et ses creux. Les ambitions des architectes résistent-elles à l’épreuve du temps? Le bâtiment, sous ses courbes parfaites, révèle-t-il des fragilités ou des qualités inattendues? C’est à travers sa topographie vécue que nous avons tenté de répondre.

    Entrée du Rolex Learning Center, photographie © Pierre-Loïc Carron, 2025

    Le Rolex Learning Center est l’œuvre du bureau d’architecture japonais SANAA, fondé par Kazuyo Sejima et Ryue Nishizawa. Lauréats du Pritzker Prize en 2010, les deux architectes ont construit une œuvre marquée par la continuité des plans, la transparence, la légèreté, et une volonté constante d’éviter les hiérarchies spatiales. La même année, Kazuyo Sejima était commissaire de la 12e Biennale d’architecture de Venise, placée sous le titre People meet in Architecture1. Cette édition, marquante, posait les bases d’une architecture conçue comme «champ de relations» plutôt que comme objet figé — un espace où les corps se croisent, cohabitent, improvisent dans de larges espaces ouverts. Le Rolex Learning Center, inauguré à Lausanne cette même année, peut être lu comme une traduction concrète de cette position théorique.

    Situé au cœur du campus de l’EPFL, le bâtiment n’est pas une bibliothèque au sens classique, mais un paysage construit: un vaste plan continu, sans cloisonnement, qui se déploie en vagues successives, percées de patios, de seuils flous. Le sol y est en pente constante, sans angle droit, appelant à la déambulation autant qu’au repos. On y trouve une médiathèque, des espaces de travail, des lieux de rencontre, un café — mais la programmation, diluée dans un espace sans séparation, laisse place à l’invention.

    Photographie argentique © Pierre-Loïc Carron

    Espace de travail Rolex Learning Center, photographie © Pierre-Loïc Carron, 2025

    Cette ouverture formelle se traduit dans les usages. Lors de notre visite sur place, nous avons pu observer une grande variété de pratiques, certaines attendues, d’autres plus inattendues: des étudiants y travaillent, dorment, déjeunent sur les pentes. Des sans-abris y passent parfois la nuit. Ces usages hybrides, non prescrits, révèlent la porosité du Rolex Learning Center — sa capacité à accueillir sans filtrer, à être investi sans mode d’emploi.

    Un paradoxe: malgré ses volumes généreux, le bâtiment offre une capacité de travail insuffisante

    Le premier constat est paradoxal : malgré ses volumes généreux, le bâtiment offre une capacité de travail insuffisante, surtout lors des périodes de révision. « Si on n’arrive pas super tôt, on est sûr de ne pas avoir de place », confie une étudiante2. En parallèle, de vastes zones restent sous-utilisées, faute d’aménagement, d’accès à l’électricité ou de signalisation claire. Le bibliothécaire précise que «les livres peuvent uniquement être placés sur les zones planes», ce qui limite la densité des rayonnages et concentre les usages dans quelques zones. Le transport des chariots se complique aussi à cause des pentes, les ascenseurs étant «peu visibles ou mal adaptés»3. Autrement dit, l’esthétique continue du sol devient une entrave logistique.

    Cette contrainte se retrouve ailleurs. Le choix initial d’un sol en béton ciré a été abandonné au profit de la moquette, plus absorbante : un geste acoustique révélateur. Le bâtiment a dû être corrigé pour répondre à son propre écho. Cette nécessité d’ajustement se retrouve à une autre échelle : dans sa gestion quotidienne. Le responsable concierge parle d’un «très gros bateau», difficile à manœuvrer4. La forme fluide, la surface continue, la multiplicité des usages imposent une organisation et une maintenance lourdes, révélant les limites pratiques d’un bâtiment pensé comme paysage.

    Photographie argentique © Pierre-Loïc Carron

    Entrée du Rolex Learning Center, photographie © Pierre-Loïc Carron, 2025

    Pourtant, malgré ces contraintes, le Rolex Learning Center continue d’exercer une forme de fascination. Sa topographie douce, ses pentes continues, sa lumière diffuse composent un paysage intérieur unique. Des étudiants y trouvent une liberté rare : «on peut s’y asseoir n’importe où, même se coucher dans les pentes, c’est agréable», rapporte une usagère5. Le bâtiment permet une appropriation souple, hors des cadres traditionnels de la bibliothèque universitaire. On y travaille, on s’y repose, on y discute, parfois on y mange. Cette liberté d’usage, même si elle désoriente certains, constitue l’un de ses atouts les plus durables.

    Mais cette liberté a un prix : elle exige des ajustements. À défaut d’intervenir sur l’architecture elle-même, il serait possible d’améliorer l’usage par des dispositifs légers. Le bibliothécaire évoque la possibilité d’aménager certaines pentes sous forme de terrasses, d’y ajouter des prises électriques, et de renforcer la signalétique pour fluidifier les parcours6. Le concierge, quant à lui, souligne les effets secondaires d’un bâtiment pensé comme une œuvre continue: «il fonctionne, mais au prix d’un effort logistique constant»7. En somme, il ne s’agit pas de corriger le Rolex, mais de le soigner — comme on entretient un grand jardin public.

    «Il fonctionne, mais au prix d’un effort logistique constant»

    Le concierge

    Peut-être est-ce là le véritable enjeu d’un tel bâtiment: ne pas le figer dans une image iconique, mais l’accepter comme un espace vivant, traversé, éprouvé, modifié. Le Rolex Learning Center ne demande pas d’être préservé, mais accompagné. Ce n’est pas une forme à contempler, mais un milieu à habiter. Sa topographie, comme ses usages, appelle une lecture continue, une critique active, une attention partagée. C’est à cette condition qu’il pourra continuer à incarner ce qu’il prétend être : un lieu d’apprentissage — et d’expérience.

    Notes

    [1] Sejima, K., & Nishizawa, R. (2010). People meet in architecture. 12th International Architecture Exhibition. Venise : La Biennale di Venezia.

    [2]  Entretien avec une usagère du Rolex Learning Center, avril 2025.

    [3]  Entretien du bibliothécaire du Rolex Learning Center, avril 2025.

    [4] Entretien avec le responsable concierge du Rolex Learning Center, avril 2025.

    [5] Entretien avec une usagère du Rolex Learning Center, avril 2025.

    [6] Entretien du bibliothécaire du Rolex Learning Center, avril 2025.

    [7] Entretien avec le responsable concierge du Rolex Learning Center, avril 2025.

  • Campus RTS : édifice transparent au service de l’information

    Campus RTS : édifice transparent au service de l’information

    Après une décennie de projet et de réalisation tout en intégrant plusieurs étapes majeures de transformation, le nouveau campus de la RTS touche bientôt à sa fin.  Comment et pourquoi a-t-il évolué ?

    Kathleen Bernasconi et Tom Narjoud

    La SSR (Société suisse de radiodiffusion et télévision) lance en 2014 une procédure de mandats d’étude parallèles pour la construction du futur édifice du grand média public suisse de la RTS. Le bâtiment est situé au cœur du campus UNIL-EPFL, à l’est du Rolex Learning Center. 

    Désigné lauréat en 2015, le bureau belge Kersten Geers David Van Severen (KGDVS) est responsable du projet. Deux années plus tard, le projet se gèle complètement suite à l’initiative No Billag1 qui remet directement en cause la mission du média public. 

    A la suite d’une redéfinition stratégique de la SSR et de nouvelles priorisations, le projet du campus reprend vie et on observe des modifications au projet. Les mots d’ordre maintenus  sont transparence et flexibilité.  Effectivement, le projet prend une grande importance sur le désir d’ouvrir le bâtiment et d’accueillir le public. Comment ce discours se retranscrit-il architecturalement au sein du chantier, ouvert en 2020 et qui se terminera en 2026?

    Du savoir à l’écran: la rencontre entre éducation et information

    © Office Kersten Geers David Van Severen (KGDVS)

    Au moment du lancement du mandat d’étude parallèle, Gilles Marchand, ancien directeur de la RTS, et Patrick Aebischer, ancien président de l’EPFL, exposent leur intention de faire du nouveau campus RTS un bâtiment pluridisciplinaire, incarnant l’idée de mettre le savoir au service du public.

    L’emplacement stratégique du campus RTS, à proximité de l’UNIL et de l’EPFL, permet une collaboration bénéfique entre les domaines scientifiques et les médias. La recherche universitaire est implantée au sein d’une plateforme médiatique. Selon le chef de projet auprès de la SSR, Marc Bueler2, «Il y a le savoir et l’enseignement du côté de l’EPFL et de l’UNIL. Et nous, finalement, dans les médias, on est un partenaire pour raconter des histoires, porter ce savoir, et être aussi challengé.» Ce choix s’inscrit dans une démarche «visionnaire», où l’interaction avec le milieu académique devient un pilier du média moderne : aujourd’hui, la question du fact-checking est au cœur de la diffusion d’informations. «On n’est pas juste des porte-parole […], mais on devient un acteur de relais pour toute cette complexité sociétale», ajoute Marc Bueler.

    Cette collaboration est réfléchie non seulement pour les contenus produits, mais aussi pour les formats et les modes de diffusion. Par exemple, l’Initiative for Media Innovation (IMI), un laboratoire commun entre l’EPFL et la RTS, se consacre à l’intégration de technologies de pointe dans le journalisme. Cette proximité permet à la RTS de s’adapter plus rapidement aux évolutions technologiques, tout en offrant aux étudiants un espace d’apprentissage au cœur même de la production médiatique.

    Transparence architecturale et médiatique

    © Office Kersten Geers David Van Severen (KGDVS)

    Dès la procédure de MEP du Campus RTS, la transparence est un pilier fondamental du projet, autant dans son concept architectural que dans sa valeur sociétale. Elle s’inscrit dans une volonté de rendre visible le processus de création médiatique. Marc Bueler nous dit :  «Après, il y a aussi une symbolique, la transparence fait partie du service public, de donner de la visibilité à nos activités. Ça commence par le foyer, et d’exposer ce qu’on fait. Le média n’est plus un élément où on fait les choses en coulisses, où on est un petit peu replié sur soi-même. On a un devoir d’ouverture, de transparence.» 

    Au rez-de-chaussée du bâtiment se trouve un vaste espace vitré, conçu pour accueillir le public de manière attractive. Cette esplanade intérieure, baignée de lumière naturelle, est le point de rencontre central entre la RTS et ses visiteurs. L’espace est pensé pour permettre aux invités de découvrir les coulisses de la production médiatique en direct, sans barrières physiques ni symboliques. Effectivement, on peut observer les activités au sein des studios et régies vitrés, directement connectés au foyer. Les plateaux de tournage, qui sont des boîtes fermées, sont également accessibles à travers des sas. À l’étage, le «Champ» représente un espace de travail innovant et totalement ouvert. Ce vaste plateau, dépourvu de cloisons rigides, est pensé pour optimiser la collaboration des usagers et la circulation des idées. Marc Bueler décrit cet espace comme un lieu de «visibilité au travail», permettant une interaction constante entre les différentes équipes.

    L’architecture au service de l’évolution des médias

    © Office Kersten Geers David Van Severen (KGDVS)

    Le bâtiment de la RTS ne se contente pas d’héberger des bureaux ou des studios, il a été pensé comme un outil de travail évolutif, capable de s’adapter aux changements constants du monde des médias. Marc Bueler explique même que «Le bâtiment est capable de répondre aux demandes et aux évolutions constantes des modes de production, c’est une qualité que le projet a su relever». De l’organisation spatiale jusqu’à l’infrastructure technique, tout a été conçu pour permettre des reconfigurations rapides, anticiper les changements de formats, d’équipes ou de technologies.

    Le bâtiment a été pensé comme un outil de travail évolutif, capable de s’adapter aux changements constants du monde des médias

    Autour des noyaux de circulation des quatre émergences, les architectes ont imaginé des espaces libres, facilement modulables. L’architecte en charge du projet, Antonios Prokos3 le décrit ainsi : «Un des thèmes forts du projet, c’est la flexibilité et la transformation. Le projet a changé de fond en comble plusieurs fois.» Des studios peuvent être agrandis en supprimant des cloisons, ou divisés pour accueillir plusieurs petites unités. Lors de la visite de chantier, Antonios Prokos nous montre des studios presque finalisés où le matériel est si coûteux que déplacer les cloisons étaient en effet moins onéreux que de changer l’équipement médiatique. 

    À la suite de l’initiative No Billag et de diverses séquences de repriorisations stratégiques de la SSR, qui a fortement secoué la SSR, le projet a été modifié et a subi des ajustements majeurs, notamment avec l’intégration du pôle Actualité. Des mezzanines ont été ajoutées, les affectations ont été révisées, et certaines zones ont été reconverties, parfois même en pleine construction. Même le «Tarmac», situé au rez-de-chaussée et destiné à accueillir les camions de production, est conçu de manière à pouvoir être converti un jour en studios ou en bureaux.


    Questions d’usage

    L’approche d’ouverture conçue dans ce projet du campus RTS répond, selon nous, intelligemment aux désirs de représentation des valeurs du média. Cependant, ce concept de visibilité, très présent dans le projet, peut soulever certaines questions. Les collaborateurs·trices du «champ» seront-ils pleinement satisfaits d’un open space aux places volantes ou demanderont-ils des cloisons supplémentaires ? Marc Bueler souligne : «C’est un vrai défi pour l’entreprise et nos organisations que de travailler dans des espaces de travail dynamiques. Chacun·e trouvera son port d’attache avec sa rédaction et ses collègues, c’est prévu. Mais c’est vrai que c’est un changement qu’il faut préparer et accompagner. C’est ce que nous faisons en ce moment avec des zones « tests » dans nos bâtiments actuels à Genève et Lausanne. Au final, nous sommes certains que cela favorisera les échanges et la collaboration des équipes et au final nos contenus pour le public». Cependant, le principe de visibilité du travail cité par Marc Bueler n’induirait-il pas un possible manque d’intimité pour les travailleurs ? Seul le temps et l’usage des employé·es nous le dira.

    Notes

    1. Initiative populaire « Oui à la suppression des redevances radio et télévision (suppression des redevances Billag) » rejetée en votation populaire le 4 mars 2018
    https://www.rts.ch/info/suisse/9167284-linitiative-no-billag-sur-la-fin-de-la-redevance-soumise-en-votation.html

    2. Entretien datant du vendredi 16 mai avec Marc Bueler, un ancien journaliste, chef de projet global pour le Campus RTS depuis 2017

    3.  Visite du chantier datant du vendredi 2 mai avec Antonios Prokos, architecte et chef du projet Campus RTS chez Office KGDVS

  • Écoquartiers : une écologie de façade ?

    Écoquartiers : une écologie de façade ?

    Le nouveau quartier en Dorigny se présente comme un «écoquartier», durable et innovant. Mais quels critères se cachent réellement derrière ce terme?

    Mickael Grosso et Sylvain Jaquenoud

    Vue de la place pricnipale du quartier et du futur restaurant, © Sylvain Jaquenoud

    Le quartier de Dorigny, anciennement appelé quartier Horizon, est l’un des plus grands projets d’aménagement entrepris ces dernières années dans la région. Initialement conçu autour d’un simple centre commercial, le site n’exploitait pas pleinement son potentiel stratégique au cœur de la commune de Chavannes-près-Renens. Pour répondre aux enjeux de développement, un concours d’architecture a été lancé afin d’élaborer un Masterplan pour un quartier à affectations mixtes, combinant logements, commerces et bureaux. Le bureau bernois Rudolf Rast a remporté ce concours avec un projet ambitieux intégrant notamment une tour de 60 mètres, pensée comme un repère visuel fort et une porte d’entrée symbolique à la ville. Cependant, cette tour emblématique n’a finalement jamais vu le jour, en raison de contraintes techniques, économiques et politiques1. Le projet a été adapté, conservant l’idée d’un quartier vivant et multifonctionnel, mais sans cet élément vertical qui devait initialement le marquer.

    Parler de ce projet peut sembler intimidant, la taille du projet et son nombre d’intervenants n’aide pas à trouver le bon angle à questionner ou critiquer. Pourtant, les questionnements ne manquent pas lors de la visite sur place. Pourquoi une telle densité bâtie? Pourquoi les matériaux en façade sont-ils si différents? Quelles qualités ont les appartements? etc. Les discussions avec le bureau d’architecture, la société immobilière et l’entreprise gérant l’exploitation n’ont pas soulevées de réelles problématiques. Tout le monde a l’air satisfait de ce projet et même une discussion avec un habitant confirme cet avis.

    Pourtant quelques sujets peuvent être intéressants à approfondir. L’autoroute qui borde le quartier est une réelle problématique qui dépasse même l’échelle de ce quartier2. Ce tronçon est une épine pour le développement des projets aux alentours et scinde actuellement le site en deux. La passerelle qui devrait se construire prochainement (elle aussi pourrait être un sujet de discussion tant elle pose problème) résout partiellement cette scission. Les discussions autour de cette autoroute tournent en rond et l’idée de remplacer cette voie rapide par une route cantonale à deux vois ou même une voie à mobilité douce semble être pour l’instant une utopie. L’autoroute est la propriété de la confédération et le prix à payer pour ces travaux retient ces changements. On connaît la longueur et la difficulté de ce genre de discussions et le projet du quartier en Dorigny a du assumer la proximité avec une voie rapide. Des barres de logements servent de mur anti-bruit pour le reste du quartier, ce qui affirme durablement ce tronçon d’autoroute. Mais peut-on en vouloir aux acteurs de ce projet de l’avoir réalisé ainsi ?

    Un autre sujet semble intéressant à interroger: les écoquartiers. On entend ce terme depuis bien des années pour les nouveaux quartiers, sans trop questionner son utilisation, certainement abusive. Il est peut-être légitime de discuter les critères liés au certificats établis comme Minergie ou autres. Mais peut-on réellement qualifier de «durable» un quartier construit sur un immense parking souterrain couvrant toute la parcelle, nécessitant une consommation massive de béton, l’un des matériaux les plus énergivores et émetteurs de CO2 ? L’utilisation de technologies performantes pour l’exploitation énergétique, même basées sur des énergies renouvelables, suffit-elle à compenser l’impact environnemental initial très lourd lié à la construction ?

    Des critères pertinents ?

    Sur site, le quartier En Dorigny (anciennement quartier Horizon) présenté comme un écoquartier novateur semble peu« écologique ». Le complexe est construit sur un immense parking couvrant la quasi totalité de la parcelle. Les beaux parterres arborés des différents espaces extérieurs peuvent faire oublier ce monde souterrain mais les entrées parking et les différentes bouches d’aération nous rattrape vite. Le terme écoquartier n’étant pas protégé en Suisse, il serait intéressant de vérifier si l’utilisation de ce nom n’est pas abusive. En France le gouvernement a créer une liste de 20 critères3 à respecter pour obtenir le label écoquartier. Cette liste peut donner une idée et des arguments pour juger ce projet.

    image aérienne des travaux importants de terrassement, © Orllati

    Sobriété

    Sur le plan de la sobriété, le projet affiche un bilan mitigé. Dès la phase de chantier, l’ensemble de la parcelle a été terrassé, supprimant presque toute surface de pleine terre au profit notamment d’un vaste parking souterrain. Cette artificialisation nuit à la biodiversité et au fonctionnement écologique du sol. Toutefois, cet impact est à nuancer : avec environ 3 000 habitants attendus, le quartier atteint une forte densité qui limite l’étalement urbain et optimise l’usage du foncier — un point en faveur d’une sobriété territoriale.

    Les bâtiments sont intégralement réalisés en béton coulé sur place, sans recours à des matériaux biosourcés, géosourcés ou issus du réemploi.

    En revanche, la construction elle-même manque clairement de sobriété matérielle. Les bâtiments sont intégralement réalisés en béton coulé sur place, sans recours à des matériaux biosourcés, géosourcés ou issus du réemploi, à l’exception d’un bâtiment doté de façades en bois. Ce choix accentue l’empreinte carbone du projet.

    Du côté de l’exploitation, les performances sont plus convaincantes. Les bâtiments répondent aux normes actuelles et, selon le label Greenproperty, atteindraient un niveau équivalent à Minergie. Les toitures végétalisées et les panneaux photovoltaïques contribuent à une certaine autonomie énergétique, renforcée par un système de gestion intelligente de l’énergie.

    Mais est-ce assez pour parler d’«écoquartier» ?

    Inclusion

    Le quartier comprend près de 900 logements, avec une diversité de typologies allant du studio au 5,5 pièces, ce qui permet de répondre aux besoins d’une population variée en termes de composition familiale. Cette mixité de formats est un point positif en faveur de l’inclusion. Cependant, aucune mesure spécifique n’a été mise en place pour proposer des logements protégés, adaptés aux personnes âgées ou en situation de handicap, ni de logements en cluster, qui pourraient favoriser des modes d’habitat plus collaboratifs ou intergénérationnels. L’approche reste donc conventionnelle, sans innovation notable en matière d’habitat inclusif.

    Quant aux typologies en elles même, ces dernières, tout comme le projet en globalité finalement, soufflent le froid et le chaud. Certaine typologie traversante, offre une qualité spatiale et lumineuse, spécialement pour les appartements situés le long de l’autoroute. Ceux-ci sont caractérisé par un patio central autour duquel s’organise les appartements, permettant une certaine privacité. D’un autre côté, d’autres typologies, mono-orientées, n’offrent que très peu de luminosité – et que dire de la qualité spatiale. Ces dernières sont mal orientées, avec souvent une ouverture qui se fait uniquement sur patio ou sour cour.

    schéma montrant la différence de typologie et de qualité dans un volume similaire (dessin: Mickael Grosso)

    Sur le plan économique, les loyers pratiqués semblent se situer dans la moyenne du marché, permettant à une diversité de classes sociales d’accéder aux logements. Cette accessibilité relative contribue à une certaine mixité socio-économique, même si elle n’est pas activement favorisée par des mécanismes comme des logements subventionnés ou des quotas sociaux.

    Les logements eux-mêmes sont pensés pour répondre à des attentes classiques: fonctionnels, sans excès. Les premiers retours d’habitants indiquent un bon accueil de cette simplicité, malgré la présence de dispositifs domotiques relativement avancés, qui, dans les faits, semblent peu utilisés, perçus par certains comme des gadgets plus que de réels leviers d’inclusion ou de confort4.

    En résumé, le quartier propose une offre relativement accessible et variée, mais reste dans un modèle standard, sans intégrer de véritables leviers pour favoriser une inclusion plus large qu’elle soit sociale, générationnelle ou fonctionnelle.

    Est-ce assez pour parler d’écoquartier ?

    Création de valeurs

    Pour les critères représentant la création de valeur, le projet atteint pleinement les objectifs. Le quartier est conçu de manière à offrir tous les services et commerces nécessaires à la vie quotidienne des habitants. La densité bâtie est également plus que respectée, critère discutable si on parle de qualité de vie. Le taux de cyclabilité est également un critère et lui aussi est plus qu’atteint mais à quel prix. Les cyclistes et piétons sont rois dans le quartier car les automobiles sont aux sous-sols, grâce à l’immense parking souterrain. Quand on sait le prix énergétique de l’excavation en situation urbaine ou périurbaine, les moyens mis en place pour ce critère sont discutables. La proximité avec les transports publics, que ce soit le métro ou le bus offre une qualité de vie supplémentaire et une alternative à la voiture individuelle

    Mais est-ce assez pour parler d’écoquartier ?

    photo aérienne du site en cours d’achèvement, (Photodrone.pro, Pedro Gutiérrez)

    Résilience

    Le premier point à relever concerne la part du quartier impacté par des nuisances sonores. Pour ce projet, le bruit est un facteur important et le plan de site a été réfléchi pour atténuer les nuisances liées à l’autoroute. Les barres de logements fonctionnent comme mur anti-bruit pour le reste du quartier.

    Le deuxième point concerne le coefficient de pleine terre et de biotope par surface. L’écoquartier analysé est assis sur un parking souterrain, ce coefficient est donc limité. La terre se trouvant sur une dalle en béton est limitée au niveau de l’épaisseur et la qualité de la surface en dépend. Le dernier point à relever serait la surface d’espaces vert par habitants. Là où la densité était positive dans un critère précédent, elle joue un rôle négatif pour celui-ci.

    Mais est-ce assez pour parler d’écoquartier ?

    Marly comme exemple de labellisation

    L’écoquartier de l’ancienne papeterie est le premier écoquartier certifié SEED du canton de Fribourg. Mais que siginfient ces labels?

    Le nouveau quartier de Marly (ecoquartier-marly)

    L’éco-quartier de l’Ancienne Papeterie à Marly, près de Fribourg, est un projet urbain durable certifié SEED et One Planet Living. Développé sur plus de 13 hectares, il accueillera environ 1 000 logements pour 2 300 à 2 500 habitants d’ici fin 2026. Ce quartier allie mixité sociale (étudiants, familles, seniors), commerces, services (crèche, piscine, cabinets médicaux), espaces partagés (potagers, maison de quartier) et mobilité douce (bus fréquents, abonnements offerts, car-sharing électrique, vélos en libre-service). Conçu en trois phases, il met l’accent sur la qualité de vie, la proximité, et le respect de l’environnement grâce à des bâtiments basse consommation, une gestion durable des déchets et la protection de la biodiversité.

    Les différents labels pour des écoquartiers

    En Suisse, plusieurs labels encadrent la conception d’écoquartiers, chacun avec ses priorités. SEED est un label national centré sur la durabilité globale (environnementale, sociale et économique) avec une forte dimension participative. One Planet Living, soutenu par le WWF, propose une approche internationale basée sur 10 principes de durabilité, souvent complémentaire aux autres labels. SNBS Quartiers, développé par la Confédération, offre une évaluation systémique et standardisée des projets, intégrant gouvernance, mobilité et qualité de vie. Minergie-Areal se concentre principalement sur l’efficacité énergétique et le confort des bâtiments à l’échelle du quartier. Enfin, le label 2000-Watt-Site visait à réduire drastiquement la consommation énergétique et les émissions carbone, en ligne avec les objectifs climatiques suisses. Désactivé en 2024, ses principes ont été en partie redéployés dans SNBS Quartiers.

    Le label green property est lié au maître d’ouvrage privé, ce qui permet de le décerner sans intervention d’un expert externe

    Le label concerné par le quartier en Dorigny est le green property. Ce dernier est lié au maître d’ouvrage privé, ce qui permet de le décerner sans intervention d’un expert externe contrairement au labels cités précédemment.

    Conclusion

    Le projet de Dorigny, à Chavannes-près-Renens, illustre bien les tensions entre ambitions durables et réalités de la production urbaine contemporaine. Présenté comme un « écoquartier », il en reprend certains codes : densité maîtrisée, mixité fonctionnelle, bonne accessibilité aux transports publics, espaces extérieurs végétalisés et gestion énergétique performante. Sur ces points, le projet semble répondre aux attentes d’un urbanisme contemporain, compact et orienté vers la mobilité douce.

    Mais à y regarder de plus près, cette labellisation reste largement discutable. La construction repose massivement sur le béton, notamment en raison d’un parking souterrain couvrant l’ensemble de la parcelle, en contradiction avec les principes de sobriété et de préservation du sol. L’inclusion sociale et fonctionnelle est limitée, malgré une certaine diversité de typologies. Et la qualité écologique des aménagements extérieurs est fortement réduite par l’absence de pleine terre.

    Le terme « écoquartier », non protégé en Suisse, est ici utilisé de manière discutable, davantage comme outil de communication et de commercialisation que comme garantie de qualité environnementale. Dorigny est un quartier fonctionnel, dense, bien desservi, mais qui soulève la question suivante : peut-on se revendiquer « écologique » en misant sur des performances techniques, tout en négligeant les fondements mêmes de la sobriété, de l’inclusion et de la résilience ?

    À travers ce projet, c’est toute la nécessité d’une définition plus rigoureuse et plus ambitieuse des écoquartiers en Suisse qui se dessine.

    Notes
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    1. entretien avec le bureau d’architectes Pezzoli & associés, 10.04.25 ↩︎
    2. article du 24heures, “Zizanie dans un projet autoroutier à 1,2 milliard“, Chloé Din ↩︎
    3. “Les 20 indicateurs nationnaux Écoquartiers“, ministère de la transition écologique et de la cohésion des territoires, 2024 ↩︎
    4. entretien avec un habitant du quartier, 24.04.25 ↩︎

  • Le Géopolis

    Le Géopolis

    Une architecture entre rigueur environnementale et inconfort usager.

    Implanté dans le quartier de la Mouline, au Nord du Campus Universitaire de Lausanne (UNIL), le bâtiment Geopolis, longeant l’autoroute E23, marque l’entrée de l’agglomération Lausannoise. Inauguré en octobre 2013, après trois ans de chantier, il ouvre ses portes aux facultés des géosciences et de l’environnement (GSE) mais aussi aux sciences sociales et politiques (SSP).

    Fabio Pozza Pena et Laura Michalak

     Vue du bâtiment depuis la sortie du M1 de l’arrêt Mouline, © Laura Michalak

    Ses débuts mouvementés

    Né d’un concours lancé en 2008, le projet Géopolis a été confié aux architectes Robin Kirschke, du puissant bureau Itten Brechbühl SA, et Marc Werren, de GWJ Architectes SA à Berne. Avec une force de frappe de 400 collaborateurs, Itten Brechbühl dispose alors d’une structure imposante qui lui permet de répondre à des projets d’envergure. 

    À l’origine, il était question de faire une transformation de l’ancienne usine Leu, une entreprise de meubles rembourrés fondée en 1964. Constituée d’une équipe de 58 personnes, l’entreprise va cesser son activité pour cause de difficultés économiques, en 2004. À la fin de cette même année, l’Etat de Vaud se procure la parcelle dans le but de répondre au besoin croissant de l’expansion du campus universitaire de Lausanne1.  À l’origine, il était question de travailler avec le bâtiment existant mais les contraintes techniques et structurelles ont finalement mené à la démolition totale du bâtiment2. Les architectes ont néanmoins tenu à conserver certains éléments tels que la volumétrie ou l’apport de lumière naturelle. Mais le choix de reconstruire sur les anciens gabarits de l’usine n’a t’il pas finalement reporté des contraintes typologiques sur l’ouvrage actuel?

    Implantation de l’ancienne usine Leu, ©UNIL

    Si le bâtiment Géopolis affiche aujourd’hui une certaine stabilité, ses débuts ont été nettement plus chaotiques. Le projet a été réalisé dans le cadre d’un contrat d’entreprise total, sélectionné sur concours, prévoyait un prix forfaitaire couvrant l’intégralité des prestations. Cependant, alors que 98% des travaux étaient réalisés, l’entreprise Baumag, responsable de la construction, dépose le bilan. Cet événement laisse les entreprises et sous-traitants impayés pour la finalisation des travaux. C’est donc l’Etat, garant du projet,  qui devra débloquer un crédit supplémentaire de 12 millions de francs pour les travaux impayés et pour le reste des travaux. La faillite de Baumag est arrivée en 2012 et le décompte final de la subvention fédérale à été versé en 20173.

    Des vides qui structurent l’espace

    La véritable force du bâtiment réside dans ses quatre grands patios, qui inondent l’intérieur de lumière naturelle et créent des espaces intéressants, en dépit de proportions souvent étroites. Leur grande hauteur, presque monumentale, impressionne dès le premier regard. L’organisation du bâtiment s’articule autour de ces patios: les circulations les longent, tandis que les salles de classe et les bureaux s’ouvrent soit sur l’extérieur, soit sur ces cours intérieures sans vue sur l’extérieur.

    Plan étage type (Itten+Brechbühl AG)

    Coupe transversale (Itten+Brechbühl AG)

    Vue sur l’atrium de la bibliothèque depuis le 1er étage (Laura Michalak)

    Plafond au-dessus de l’atrium rythmé par des brises soleil, (Laura Michalak)

    Entre lumière et vis à vis

    Le thème du regard, ou de la vue, s’impose de manière singulière lorsqu’on évoque l’intérieur du bâtiment. Se tenir dans l’un des atriums laisse une impression ambivalente: on est d’abord frappé par la lumière naturelle qui y circule généreusement, essentielle pour les bureaux situés au cœur de la structure. Mais en même temps, cette transparence totale engendre un certain malaise, comme si on se trouvait dans une cour intérieure en prison ou au centre d’un aquarium, exposé à tous les regards des étages supérieurs.

    Cette sensation est particulièrement marquante dans la bibliothèque. L’aménagement actuel donne l’impression que les postes de travail ont été installés par défaut, faute d’espace commun généreux pour travailler. On perçoit que l’atrium n’a pas été pensé initialement pour étudier, ce qui renforce le sentiment d’un lieu à la fois ouvert et oppressant.

    Couloir entre les bureaux donnant sur l’extérieur et les bureaux donnant sur l’atrium (Laura Michalak)

    Dans l’atrium jumelé à la bibliothèque, aménagé en espace de travail (Laura Michalak)

    Le pari écologique

    Le Géopolis étant un des bâtiments les plus récents du site de L’UNIL, il s’inscrit également  dans la démarche «Campus Plus» qui tend à réduire l’impact environnemental des activités universitaires. Mais est-ce vraiment le cas, arrive-il à répondre à sa fonction et aux enjeux écologiques ? Les avis divergent. 

    «Nous avons le choix entre les bruits de couloirs ou les odeurs de renfermé»

    un étudiant

    Avec ses 20’000 m2 de surface utile, le bâtiment remplit globalement le cahier des charges sur le plan fonctionnel. Toutefois, certains choix techniques, notamment en matière de domotique, suscitent des critiques. L’impossibilité d’ouvrir les fenêtres dans certaines salles d’étude, souvent bondées en période d’examens, rend l’atmosphère parfois étouffante et désagréable. Faute de pouvoir aérer naturellement, les étudiants se voient contraints de laisser les portes ouvertes; un compromis qui sacrifie le calme au profit d’un minimum de confort. « Nous avons le choix entre les bruits de couloirs ou les odeurs de renfermé », résume un étudiant, visiblement partagé entre le besoin de concentration et celui de respirer.

    Lors d’un entretien mené par Nadja Maillard, Guido Cocchi, architecte en chef du plan directeur de l’Université de Lausanne à Dorigny, évoque avec une pointe d’humour l’évolution des bâtiments universitaires. Il établit une métaphore saisissante :

    « Les premiers bâtiments de l’Université étaient comme des tasses, alors que le Géopolis sera une bouteille thermos. » Une image parlante pour illustrer les enjeux énergétiques propres à chaque époque.

    Esquisse de Guido Cocchi illustrant les anciens bâtiments de l’unil sous forme de tasses et le Géopolis sous forme d’un thermos.

    Les premières constructions de l’UNIL souffraient en effet de problèmes importants de déperdition thermique, tandis que le bâtiment Géopolis, conçu selon les standards du label MINERGIE-ECO, vise une performance énergétique optimale. Le bâtiment intègre des solutions durables comme une pompe à chaleur utilisant l’eau du Lac Léman et une ventilation à double flux avec récupération de chaleur4. L’enveloppe, elle,  est pensée comme un système fermé, étanche, isolé. Ce qui déplait globalement aux étudiants avec qui nous avons pu discuter.

    L’efficacité au profit du confort ?

    La question de la fenêtre, en architecture, est loin d’être anecdotique. Historiquement, les ouvertures étaient réduites au minimum pour se prémunir des variations climatiques. Aujourd’hui, les avancées technologiques dans le domaine du vitrage permettent de concevoir de larges baies, favorisant l’apport de lumière naturelle, ce qui engendre à son tour la nécessité de dispositifs de protection solaire. C’est précisément l’un des paradoxes du Géopolis : malgré ses généreuses surfaces vitrées, le bâtiment abrite de nombreuses salles de travail, laboratoires et bureaux où l’exposition solaire pose problème. L’accès aux commandes des stores n’étant pas possible depuis les postes de travail, les utilisateurs se retrouvent souvent dans l’impossibilité de réguler l’ensoleillement, ce qui nuit au confort intérieur.

    Malgré ses généreuses surfaces vitrées, le bâtiment abrite de nombreuses salles de travail, laboratoires et bureaux où l’exposition solaire pose problème

    L’évolution du langage architectural est normale et souhaitable, notamment sous l’impulsion des nouvelles exigences écologiques auxquelles les architectes doivent répondre. Cependant, la façade du Géopolis, conçue comme un habillage uniforme alternant vitrages et panneaux en aluminium et d’acier inox, sur l’ensemble de ses faces, semble faire abstraction des différences d’orientation et de contexte propres à chaque façade. Cette homogénéité questionne: peut-on vraiment répondre à des contraintes aussi diverses avec une solution unique ?

    Sa relation au site

    En ce qui concerne les espaces extérieurs, la transition entre l’extérieur et l’intérieur se fait avec l’absence de seuil d’entrée. En quelques mètres seulement, on passe de la route à l’entrée principale, sans véritable transition. L’espace extérieur, largement minéral et exposé, peine à établir un dialogue avec l’intérieur. On se retrouve rapidement pris en étau entre une façade imposante, lisse et peu expressive, et une route. Ce choix contraste fortement avec le reste du campus de l’UNIL, où les bâtiments s’intègrent de manière plus douce et paysagère à leur environnement. Cela donne l’impression d’un bâtiment objet autonome qui ne dialogue presque pas avec son entourage. La connexion entre la cafétéria et sa terrasse manque de clarté car les portes qui sont censées faire le lien sont fermées, cela oblige les étudiants à sortir avec leur plateau par l’entrée principale pour accéder à la terrasse, ce qui nuit à l’usage spontané de cet espace.

    Maintenance de la toiture, © Laura Michalak

    Par ailleurs, Éric Larré, technicien du bâtiment, explique que peu de personnes utilisent les extérieurs comme lieu de travail. En cause : les reflets générés par la façade vitrée rendent difficile l’utilisation d’un ordinateur portable en plein jour. Il attire également l’attention sur un risque méconnu mais réel: en raison de la nature réfléchissante du matériau de façade, laisser un sac trop près (à moins de 30 cm) peut entraîner une surchauffe due à la concentration des rayons solaires. Ce phénomène a déjà provoqué la fissure d’un vitrage, comme l’a constaté M. Lauré lui-même.

    Conclusion

    Dernier-né du campus de l’UNIL, le bâtiment Géopolis s’impose par son gabarit, sa rigueur programmatique et son ambition environnementale. Mais il ne laisse personne indifférent. Si certains saluent ses qualités fonctionnelles, sa lisibilité spatiale et son autonomie sur le site, d’autres critiquent une architecture froide, déconnectée de son contexte paysager, où le climat intérieur manque de confort. Ces contrastes soulèvent une question plus large: qu’attend-on réellement d’une architecture universitaire aujourd’hui? La priorité doit-elle être donnée à la performance énergétique, à la rationalité fonctionnelle, ou au confort quotidien des étudiants et des chercheurs? Ou bien à un équilibre subtil entre tous ces éléments? En ce sens, le Géopolis suscite le débat, et incarne à sa manière les tensions  entre efficacité, durabilité et qualité d’usage.

    Notes

    1.Géopolis, un nouveau bâtiment pour l’UNIL

    2.Le projet Géopolis présenté par ses architectes

    3.Etat de Vaud, rapport de la commission, octroi crédit supplémentaire

    4.Planair,Bâtiment Géopolis à Lausanne

  • Ceci n’est pas une place.

    Ceci n’est pas une place.

    Au début des années 2000, L’EPFL projette de créer une place au centre du campus, qui prendra plus tard le nom de Place Cosandey. Mais qu’entend-on par le mot «place»?


    Loïc Carbonnelle et Jagoda Huguenin

    Du vide au lieu : construire une place publique

    Au début des années 2000, L’EPFL projette de créer une place au centre du campus, qui prendra plus tard le nom de Place Cosandey. Mais qu’entend-on par le mot «place»? Le terme trouve ses origines dans le latin platea, désignant un espace public large, souvent bordé de bâtiments. Dans l’imaginaire collectif, une place est avant tout un lieu de rassemblement, de rencontre, de passage, mais aussi de mémoire et d’usages quotidiens. Pourtant, toutes les places n’incarnent pas cette fonction avec la même intensité. Ainsi, la place Bellevue à Zurich s’anime grâce à l’opéra et aux commerces, tandis que la place Saint-François à Lausanne est ancrée dans une trame médiévale. La place Cosandey, quant à elle, s’est construite par étape, comme par couches successives, et semble à chaque évolution devoir réaffirmer sa légitimité. Peut-on alors encore parler d’une place?

    Peut-on alors encore parler
    d’une place?

    Un champ
    La place Cosandey s’inscrit dans un contexte particulier : elle est située à l’extrémité sud du campus de l’EPFL, en bordure du lac Léman. Elle occupe un site autrefois agricole, longtemps relégué à un entre-deux flou entre route cantonale et parking. Ni place fondatrice ni cœur d’un quartier, elle naît comme jointure entre différentes extensions du campus. Sa position en contrebas la rend périphérique, presque marginale, bien qu’elle ambitionne de devenir un nœud central de circulation et de rencontre. Peut-on, dès lors, transformer un espace sans qualité initiale en lieu public emblématique simplement par la volonté de le nommer « place »?

    Vue de la zone sud campus EPFL en 2008

    Un objet dans le champ

    Entre 2005 et 2010, une série de projets architecturaux majeurs modèlent le sud de l’EPFL1. Le Rolex Learning Center2, emblématique par sa forme fluide, s’impose comme un objet singulier, autonome, posé dans un paysage encore indéfini. L’idée même de construire une « place » autour de cet objet semble en tension avec sa logique propre: le Rolex est pensé pour flotter librement, non pas pour dialoguer frontalement avec un espace urbain défini. Une nouvelle place centralisée est-elle nécessaire si le Rolex occupe déjà ce rôle central d’espace public?

    Vue de la zone sud campus EPFL en 2010, après la construction du Rolex par le bureau SANAA

    Une esplanade végétalisée

    Pour structurer ce vide, le bureau Paysagestion3 imagine une grande esplanade ponctuée d’arbres et de pelouses, dans une trame circulaire. Ce geste paysager, volontairement minimal, ouvre la place à l’appropriation informelle. L’absence de programmes affaiblit fortement sa lisibilité. Les usages se cherchent, les intentions se diluent. La matérialité de l’espace, une grande dalle en béton perforé, visible depuis le ciel comme un tatouage, complique l’entretien et limite les usages possibles. Rapidement, ces perforations sont comblées pour pallier ces contraintes, mais ce correctif engendre de nouveaux problèmes : formation d’îlots de chaleur en été et mauvaise infiltration des eaux. Si l’espace se prête bien pour l’accueil du festival Balélec, il semble davantage pensé pour l’événementiel que pour la vie quotidienne. Mais une place peut-elle exister sans appropriation durable ni usages quotidiens définis?

    Vue de la zone sud campus EPFL en 2012, après l’intervention de PaysageGestion

    Une façade

    Pour renforcer la place, l’idée d’y implanter des pavillons publics émerge. «Il s’agissait de concevoir, sur la Place Cosandey, un ensemble de trois pavillons. L’un destiné à accueillir un espace de démonstration des travaux de l’EPFL, le deuxième dédié au développement de scénographies futuristes pour les musées, et le dernier pour héberger le Montreux Jazz Lab, un espace multimédia d’un genre nouveau»4 (Barraud 2012)
    Mais ce projet est abandonné, remplacé plus tard par un unique bâtiment: le EPFL Pavilions5 de Kengo Kuma. Ce volume, censé réactiver l’espace, agit paradoxalement comme une barrière. Il ferme visuellement l’accès est-ouest, accentue l’axe nord-sud et rompt l’ouverture initiale du site. Si ce bâtiment définit une première façade, il peine à créer une animation sur la place. Une façade peut-elle suffire à donner une identité à un espace si elle ne génère aucun usage en retour?

    Vue de la zone sud campus EPFL en 2017, après la construction du ‘‘ Under One Roof’’ par Kengo Kuma

    Des aménagements

    Le laboratoire ALICE6 propose une série d’interventions ponctuelles, toutes circulaires : un cercle d’entrée, une agora, une butte, un barbecue. Chacun de ces éléments tente de requalifier la place sans la transformer radicalement. Mais si l’agora, une grande estrade offrant une vue dégagée sur le lac Léman, s’avère effectivement appropriée et appréciée, comme le confirment nos entretiens avec les usagers, les autres dispositifs peinent à convaincre. Les bancs, par exemple, trop bas, sont majoritairement investis comme aires de jeu par la garderie voisine. La répétition systématique de la forme circulaire, loin d’unifier l’espace, tend à restreindre les usages et à fragmenter l’ensemble. On finit par tourner en rond. Ces interventions renforcent-elles vraiment la lisibilité de la place, ou illustrent-elles au contraire une tentative désespérée de structurer un vide par la forme seule?

    Vue de la zone sud campus EPFL en 2020, après la construction des aménagements extérieurs du laboratoire ALICE

    Une allée

    Le projet Double Deck7, prévu pour l’été prochain, ajoutera une nouvelle strate à cette composition déjà complexe. En rénovant la Coupole et en reliant la place Cosandey à celle de l’Esplanade, le campus cherche à unifier ses espaces publics. Mais, depuis 2010, chaque nouvelle intervention8 semble répondre à une logique autonome, sans vision d’ensemble claire. Dans le même ordre, la place Cosandey, n’échappe pas à ce destin, et devient ainsi un patchwork d’intentions accumulées. Jusqu’où peut-on superposer des projets successifs sans compromettre l’unité, la cohérence, voire l’identité même, d’un lieu ?

    Vue futuriste de la zone sud campus EPFL après la construction du Double Deck prévu en 2029

    Une place?

    La place Cosandey semble réunir, en apparence, tous les attributs d’une place : une ouverture, des aménagements, des axes de circulation. Pourtant, elle paraît dénuée de ce qui fonde véritablement une place : une nécessité, une pratique quotidienne, une logique spatiale partagée. Le Rolex Learning Center, pensé à l’origine comme un objet autonome posé dans un champ ouvert, aurait-il dû rester isolé, sans tentative de l’intégrer à une place artificiellement construite autour de lui ?

    Ces constats mènent à une interrogation plus fondamentale : fallait-il vraiment créer une nouvelle place sur le campus ?

    L’EPFL dispose déjà de deux espaces publics aux fonctions bien établies. L’Esplanade, au cœur du campus, est située à un croisement de flux. Elle est animée par une cafétéria et bien encadrée par des bâtiments actifs. Elle incarne les qualités classiques d’un espace public réussi. Pourquoi ne pas avoir renforcé ce lieu, dont la vocation est déjà affirmée ?

    Plus au nord, devant le bâtiment d’architecture, une autre place, plus confidentielle, offre un espace d’exposition intégré au tissu du campus. Dans ce contexte, pourquoi avoir construit le pavillon ArtLab, alors qu’un espace d’exposition existait déjà à quelques pas ?

    Ces deux lieux offrent déjà des usages riches et différenciés. Alors, quel programme manquant justifierait l’aménagement d’un nouvel espace d’une telle ampleur ? Tout porte à croire que Balélec, constitue la véritable motivation. Un événement d’une telle importance semble, aux yeux de l’institution, mériter son propre espace.

    Ceci n’est pas une place. Ceci est l’espace du Balélec.

    Notes
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    1. Les Estudiantines, le Sterling Hotel, l’Innovation Park, les deux passages inférieurs, la qualification de la RC1 et le Rolex Learning Center.
    2. Rolex Learning Center, SANAA, concours 2004, construction 2010
    3. Mandat remporté sur concours avec exécution partielle, entreprise générale, en 2012.
    4. Emmanuel Barraud, Un pavillon expérimental, 2012.
    5. Under One Roof, Kengo Kuma, concours 2012, construction 2016.
    6. Laboratoire de la conception de l’espace, ALICE, mandaté pour un projet d’étudiant sous forme de Workshops.
    7. Le projet Double Deck comprend la transformation de l’Esplanade et la rénovation de la Coupole. Dominique Perrault. Travaux prévus en 2025-2029.
    8. Rolex Learning Center 2010, l’EPFL Innovation Park 2014, Swiss Convention Center 2014, Art Lab 2016.

    Sources
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    Entretien avec les usagers de la place
    Entretien avec Pierre Gerster – Chef de service, construction gestion – EPFL
    Entretien avec Vincent Karl Constantin – Chef de projet,
    espaces extérieurs, gestion – EPFL
    Entretien avec Sonia Curnier – Professeure et chercheuse –
    Laboratoire de sociologie urbaine

    Images réalisées par Jagoda Huguenin