À Malley-Central, la densification ne se joue pas seulement en hauteur : elle se négocie dans l’épaisseur des volumes, des contraintes économiques et des ambitions urbaines.
Romain Granger et Nicolas Grunauer
De prime abord, Malley-Central semble être une opération tout à fait classique de densification contemporaine. Des tours, des logements, des bureaux, un nouveau parvis et une architecture maîtrisée prenant place sur une ancienne friche industrielle de l’Ouest lausannois. Notre première lecture du projet se limitait alors à cette image: celle d’un ensemble rationnel, inscrit dans les logiques actuelles de développement urbain autour des infrastructures ferroviaires.
Les entretiens menés lors de nos recherches ont toutefois déplacé progressivement notre regard. Derrière l’image d’un projet maîtrisé se révèle un ensemble beaucoup plus complexe de négociations, de contraintes et de prises de position architecturales. Le projet ne se résume plus uniquement à des tours construites à proximité d’une gare; il devient le produit d’un rapport de force entre planification urbaine, logiques économiques, ambitions architecturales et usages quotidiens.
Le quartier de Malley-Central constitue aujourd’hui l’un des principaux territoires de densification de l’Ouest lausannois. Le site, ancienne zone industrielle, marquée par la présence du gazomètre, des abattoirs et de nombreuses infrastructures techniques, fait depuis plusieurs années l’objet d’une profonde transformation urbaine. C’est dans ce contexte que les CFF organisent en 2018 un concours visant à développer les parcelles situées au sud de la gare de Prilly-Malley. Le projet s’inscrit alors dans une stratégie plus large de valorisation foncière et de densification autour des gares, devenue caractéristique des grandes opérations urbaines contemporaines.
Pont12, l’horizon se redresse
À la suite du concours remporté, Pont12 s’inscrit dans une logique de densification qui influence directement la forme architecturale du projet. Lors de notre entretien, Guy Nicollier, associé fondateur de Pont12, critique d’ailleurs la manière dont les plans d’affectation produisent aujourd’hui des volumes extrêmement compacts: «toutes ces tours […] c’est chaque fois des cubes». Derrière cette remarque se dessine une critique plus large des mécanismes actuels de production de la ville. Les gabarits définis par les plans d’urbanisme, combinés à la volonté des maîtres d’ouvrage d’exploiter au maximum les surfaces constructibles, tendent à produire des bâtiments massifs, optimisés et souvent relativement génériques. Cette logique du plan carré permet alors, sur la hauteur, d’amortir le rapport surface de plancher cumulée / surface de façade. Ainsi le plan à base carrée devient la forme la plus rentable.
C’est précisément face à cette contrainte que Pont12 développe sa stratégie architecturale, consistant principalement à créer un lien direct à la parcelle tout en donnant une échelle plus humaine au projet. Plutôt que d’occuper le volume autorisé comme un seul bloc homogène, le bureau choisit de fragmenter le projet. Une rue est créée entre les bâtiments, les hauteurs varient, les volumes se découpent et les matérialités se différencient. Cette volonté de «morceler» le volume devient l’un des principaux outils du projet pour réduire l’échelle perçue et produire une architecture plus contextualisée ; ici faisant directement écho au passé industriel de cette parcelle de l’Ouest Lausannois.
Cette contextualisation intègre également le travail des façades ainsi que des matériaux. La tour, tournée vers le parvis de la gare, développe une expression minérale tandis qu’un second volume du projet se sert de la brique comme d’une référence au passé industriel du site. Cette stratégie pose tout de même une question. L’usage de la brique, du métal ou d’un vocabulaire ouvrier est devenu un langage presque systématique dans de nombreuses opérations contemporaines de reconversion urbaine s’inscrivant sur ces anciennes friches industrielles. Nous sommes donc légitimes de nous poser la question suivante: ces références produisent-elles encore un véritable ancrage contextuel ou participent-elles à la fabrication d’une nouvelle esthétique standardisée de la reconversion industrielle ? C’est ce que nous observons déjà à Hambourg avec le projet HafenCity, ou encore à Winterthur avec la projection de ce quartier de Lokstadt.
Cette ambiguïté se ressent dans l’ensemble du projet. Malley-Central cherche à se distinguer des formes génériques de densification. Les programmes se lisent en façade, les volumes se décalent, les loggias offrent des logements qui se prolongent vers l’extérieur et les rez-de-chaussée participent à la construction d’un espace public plus ouvert. Ces éléments viennent détoner de la profonde inscription du projet dans un système de production fortement rationalisé. Les dimensions des logements, les trames structurelles, les contraintes économiques et les logiques d’optimisation demeurent omniprésentes.
Le projet comme partition collective
Les entretiens réalisés, avec l’architecte, ont également permis de comprendre que cette architecture résulte d’une négociation constante entre plusieurs acteurs. Le projet ne dépend pas uniquement de la volonté de l’architecte, mais d’un équilibre complexe entre maître d’ouvrage, entreprise générale, planification urbaine et exigences financières. Guy Nicollier décrit d’ailleurs la défense de la qualité architecturale comme un véritable «combat». Rejoignant ainsi la critique que Rudy Ricciotti adresse à la standardisation de l’architecture contemporaine. Derrière l’image d’un bâtiment terminé se cache donc un long processus d’arbitrages, de compromis et de résistances invisibles.
Ce bras de fer se ressent particulièrement dans le traitement des logements. Malgré une trame constructive relativement stricte, Pont12 se prête au jeu de l’introduction de diversité typologique à travers les orientations, les logements d’angle ou encore les loggias conçues comme de véritables prolongements du logement vers l’extérieur. Cet exercice cherche à dépasser une simple logique quantitative du logement, avec pour objectif de produire des situations d’habiter plus riches. La question reste toutefois ouverte: cette diversité suffit-elle réellement à compenser la forte rationalité du système général?
Le projet possède également une dimension urbaine importante. Les différents dispositifs mis en place comme le traitement des espaces extérieurs, l’activation des rez-de-chaussée, des parcours piétonniers qui prolongent la logique de la gare vers le tissu environnant, cherchent à enrichir et former une continuité de l’espace public autour de la gare, créant des liaisons différentes autour du quartier en mutation. Malley-Central ne fonctionne pas comme une pièce autonome, proposant ainsi des seuils, des passages, des rez-de-chaussée perméables et jouant un rôle de nœud au cœur de Malley. Pourtant, cette urbanité reste encore difficile à mesurer pleinement. Une partie des espaces publics est récente, certains commerces ne sont pas installés et les usages continuent d’évoluer.
C’est peut-être là que réside la principale limite du projet, mais aussi son intérêt critique. Malley-Central démontre qu’il est encore possible, dans un contexte fortement contraint, de produire une architecture attentive à son contexte, à ses usages et à son échelle. Toutefois, le projet montre également les limites de cette ambition. Le morcellement des volumes, le travail des façades ou les références matérielles ne suffisent pas à eux seuls à garantir une véritable urbanité. Celle-ci dépend finalement autant des usages futurs, des appropriations habitantes et du temps que de la seule qualité architecturale du projet.
La tour vue d’en bas
Notes
1.Deutsch, Corinne. 2024. Pénurie de logements : luttons de manière efficace ! Uspi vaud. [En ligne] 25 sep 2024. https://uspi-vaud.ch/articles-de-presse/penurie-logements-vaud-2024 .
2.Herisau, Grenchen. 2026. Usine à gaz de Malley. Wikipédia. [En ligne] 10 mai 2026. https://fr.wikipedia.org/wiki/Usine_%C3%A0_gaz_de_Malley.
3.La côte. 2016. Prilly: le destin des tours de Malley-Gare au cœur d’une âpre bataille. La côte. [En ligne] 21 Nov 2016. https://www.lacote.ch/vaud/la-cote/prilly-le-destin-des-tours-de-malley-gare-au-coeur-dune-apre-bataille-603803 .
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