L’article suggère d’examiner le projet de Bussigny à 65° comme une tentative de réévaluer le concept de village dans un contexte de densification urbaine.
Salomé Faure et Lamiae Khalloufi

Axonométrie éclatée : Bussigny à 65°.
Le projet Bussigny à 65° prend place dans le quartier de Bussigny Ouest, une zone longtemps restée en friche, aujourd’hui engagée dans un processus de densification à l’échelle de l’Ouest lausannois. Réalisé parmi les premières constructions du site, il s’élève dans un contexte encore vierge, sans tissu urbain préexistant pour le guider ou l’ancrer.
Au-delà de cette situation particulière, le projet porte une ambition plus large : réinterpréter la figure du village dans
qualifié de «village vertical», il cherche à réconcilier densité, sentiment d’individualité et vie collective à travers une forme architecturale intermédiaire : ni tout à fait immeuble, ni tout à fait maisons.
Cette intention s’inscrit dans une problématique qui traverse l’histoire de l’architecture moderne. Dès l’après-guerre, des figures comme Mario Ridolfi à travers des réalisations telles que le Quartiere Tiburtino, ou les membres de Team X tels que Georges Candilis avec le projet des Carrières Centrales à Casablanca, ont interrogé la capacité de l’architecture à produire des formes de vie collective dans des contextes densifiés. Bussigny à 65° prolonge ainsi une question jamais totalement résolue : comment recréer du commun sans tomber dans l’anonymat du logement de masse ?
C’est à partir de là que se pose la vraie question: le projet parvient-il réellement à construire un «village vertical», ou en propose-t-il principalement une traduction formelle ? Pour y répondre, il faut examiner les dispositifs concrets du projet et comprendre comment ils organisent ou non, les relations entre habitants.
LE CHOIX DE L’ÉCHELLE INTERMÉDIAIRE
Une barre d’immeuble qui refuse d’en être une.

Axonométrie éclatée : Bussigny à 65° – 10 volumes fragmentés.
Le principe du projet repose sur une fragmentation en dix volumes orientés à 65° depuis la route, afin d’optimiser l’orientation de la façade au sud-ouest, combinée à une superposition de typologies variées. L’un des objectifs de cet angle est de rompre avec la linéarité d’un bâtiment de 100 m de long, et d’éviter l’effet de barre que cette longueur aurait inévitablement produit, une démarche qui n’est pas sans évoquer certaines réalisations de Marc-Joseph Saugey, et notamment l’Immeuble Miremont-le-Crêt. À travers cette stratégie, le bureau Bertola & Cie cherche à produire une forme d’habitat intermédiaire, capable de brouiller la frontière entre logement individuel et collectif. Cette approche propose une véritable alternative, ni
villas individuelles, ni barre d’immeuble classique, mais un entre-deux qui contribue notamment à construire l’image de ce «village vertical».
En rejetant la logique répétitive de la barre moderne, le projet favorise une appropriation plus forte de chaque logement par ses habitants, là où l’immeuble en bande tend à uniformiser et à effacer toute singularité. L’angle devient donc un outil d’individualisation, permettant une appropriation de chaque unité tout en maintenant une cohérence d’ensemble. L’habitant ne se reconnaît plus dans une répétition anonyme, mais dans un volume distinct.
Cette stratégie révèle cependant ses limites à l’échelle du quartier. Le projet n’a pas servi de modèle pour les constructions environnantes, majoritairement organisées en barres ou en blocs conventionnels. Ce décalage s’explique en partie par les réticences exprimées lors des phases de concertation, certains acteurs refusant de se voir imposer une orientation similaire. Le projet se retrouve ainsi isolé dans ses principes, sans continuité urbaine pour les prolonger.
Une tension fondamentale apparaît alors : si le projet parvient à individualiser fortement les logements, il peine en revanche à produire un véritable paysage collectif au-delà de ses propres murs.
Une mixité typologique qui influence la mixité sociale ?

Axonométrie éclatée : Bussigny à 65° – Mixité typologique.
La mixité typologique constitue un autre pilier du projet. Les dix volumes proposent une gamme allant du simplex au duplex, du 2.5 au 5.5 pièces, permettant d’accueillir des profils d’habitants variés. Une certaine diversité intergénérationnelle s’observe effectivement, avec la coexistence de jeunes couples, de personnes âgées ou
générations ce qui participe directement à l’image de village.
Cependant, le statut de copropriété et des loyers alignés sur le marché introduisent une forme de sélection socio-économique indirecte. Sans être exceptionnellement élevés, ces prix restent peu accessibles aux ménages les plus précaires. Certains logements sont mis en location, ce qui ouvre théoriquement le projet à une plus grande diversité, mais les mécanismes classiques du marché continuent d’opérer. La communauté qui se forme est relativement stable, mais socialement filtrée. Cette situation s’explique toutefois par la logique même d’un développement porté par un promoteur privé, dont la priorité reste avant tout la rentabilité, à la différence des coopératives ou acteurs publics, qui ont la possibilité de poursuivre des objectifs sociaux ancrés dans leurs statuts.
Le projet diversifie donc les formes d’habiter, mais ne garantit pas pour autant une véritable diversité sociale.
UNE NOUVELLE FORME D’HABITAT FAVORABLE AUX RENCONTRES ?
Les terrasses : entre vie partagée et surveillance mutuelle.

Axonométrie éclatée : Bussigny à 65° – Terrasses orientées.
La façade sud-ouest est traitée comme une succession de grandes terrasses, pouvant atteindre 40 à 45 m² selon les étages, parfois près de la moitié de la surface d’un appartement. L’intention
des architectes est claire : prolonger le logement vers l’extérieur et créer des occasions de rencontres entre voisins.
Le décalage des volumes joue ici un rôle central. Il génère des vues croisées entre niveaux, en contre-plongée et en plongée, où chacun voit et peut être vu. Lors de notre visite sur site, les terrasses apparaissaient comme de véritables espaces de vie, chacune marquée par des traces d’appropriation propres à leur habitant. L’architecte Davide Di Capua rapporte avoir observé des échanges spontanés entre voisins, de terrasse à terrasse.
Mais cette proximité reste ambivalente. Si le dispositif rend possibles des interactions, il instaure aussi une forme de visibilité permanente, où la frontière entre intimité et exposition s’entremêle. L’architecture crée ici une possibilité de lien, pas une certitude.
Les potagers : du commun au privé.

Axonométrie éclatée : Bussigny à 65° – Potagers partagés.
L’arrière du bâtiment accueille 25 jardins potagers individuels, attribués directement à chaque logement. La référence assumée est celle des jardins familiaux de Bussigny, des espaces que l’architecte a connus dans son enfance comme des lieux de culture partagée et
de sociabilité.
Ces jardins existent toujours à Bussigny, gérés par trois associations distinctes, avec des listes d’attente pour y accéder. Lors de notre visite en mars, nous avons croisé le fils d’une propriétaire en train de préparer la parcelle de sa mère pour la saison à venir, témoignage concret d’un usage bien réel.
La logique des jardins familiaux est toutefois réinterprétée dans le projet. Les parcelles ne relèvent plus d’une gestion associative, mais sont attribuées directement aux logements à titre individuel. Regroupées dans un même espace, elles n’en conservent pas moins une dimension collective, par la proximité qu’elles créent entre les habitants. Le jardinage devient alors un support potentiel d’échanges informels et de voisinage, prolongeant à sa façon l’esprit des jardins familiaux, tout en l’adaptant au cadre résidentiel du projet.
Espaces communs intérieurs : là où le collectif échoue

Axonométrie éclatée : Bussigny à 65° – Espaces communs intérieurs limités.
C’est sans doute sur ce thème que l’ambition du «village vertical» se heurte à son obstacle le plus concret : l’absence d’espaces communs intérieurs. Dans la logique d’un vrai village, ces espaces jouent un rôle structurant. Ils permettent la rencontre quotidienne, presque involontaire, celle qui crée du lien sans même qu’on l’ait cherché. Dans les villages traditionnels, ce rôle est souvent joué par des lieux comme la salle communale, le café, l’épicerie ou encore certains espaces associatifs. Pourtant, le projet ne propose aucun espace intérieur véritablement collectif, ce qui laisse peu de place aux moments de rassemblement et aux échanges du quotidien entre habitants.
Le point le plus critique réside peut-être précisément dans ce qui n’existe pas. Les buanderies, situées au sous-sol, auraient pu jouer ce rôle. Avec leurs 12 à 15 m², elles dépassent la simple fonction technique et auraient pu devenir des lieux de passage, de croisement, d’échanges informels. Cependant, leur conception strictement privative empêche toute mutualisation et neutralise leur potentiel social. La maîtrise d’ouvrage nous a notamment confié que ce choix réside dans la volonté d’éviter tout sujet de disputes qui pourraient apparaître dans les buanderies communes. Ce choix s’éloigne toutefois de certaines traditions de l’habitat collectif, notamment dans les coopératives, où les buanderies communes restent très répandues. Il révèle plus largement un écart entre l’imaginaire du “village”, historiquement associé au partage d’espaces et d’équipements, et un modèle résidentiel qui mise sur une forte individualisation des usages.
Cette absence renvoie à une question plus fondamentale. Georges Candilis et les membres de Team X l’avaient formulé clairement : le collectif ne naît pas des logements seuls. Il a besoin d’espaces intermédiaires, paliers habités, circulations partagées, seuils. En privatisant ces espaces, le projet ne limite pas seulement les interactions, il retire les conditions matérielles mêmes qui permettraient à une vie collective de s’installer durablement.

Axonométrie éclatée : Bussigny à 65°.
Bussigny à 65° s’inscrit dans une longue histoire de projets qui cherchent à recréer des formes de vie collective au sein de la ville dense. Des expériences de l’INA-Casa en Italie aux critiques du modernisme portées par Team X, la question du «village dans la ville» traverse tout le XXe siècle. Mario Ridolfi avait montré que la qualité du collectif ne tient pas uniquement à la forme bâtie, mais à l’articulation fine entre espaces privés et espaces partagés, entre intimité et lieux de rencontre.
À Bussigny, cette articulation reste partielle. Certains dispositifs comme les terrasses ou les potagers, créent des occasions d’interaction, mais aucune structure spatiale ne vient réellement soutenir une vie collective continue. Le lien social reste davantage dépendant des usages et des initiatives individuelles que de la configuration de l’espace.
Le projet illustre ainsi une tension caractéristique de beaucoup de productions contemporaines : vouloir produire du collectif par la forme, tout en laissant aux habitants la responsabilité de le faire vivre. Le «village vertical» existe, mais de façon limitée, moins comme un modèle stabilisé que comme un cadre possible, activé de manière inégale selon les pratiques de chacun.
Ce constat mérite toutefois d’être resitué dans le contexte de la production immobilière courante. Comparé à la grande majorité des opérations de logements réalisées aujourd’hui, le projet intègre des dispositifs d’usage et de transition ( jardins, orientations, espaces extérieurs ), qui vont souvent au-delà des standards habituels de la promotion privée. Les limites observées tiennent alors moins à un manque de qualité qu’à l’écart entre un imaginaire du collectif, historiquement nourri par les expériences coopératives, et les contraintes inhérentes au modèle de la promotion immobilière.
Bussigny à 65° ne peut donc être réduit ni à la réussite d’un modèle de village vertical, ni à son échec. Il révèle plutôt une condition contemporaine de l’habitat collectif : un équilibre toujours instable entre ce que l’architecture propose et ce que ses habitants décident d’en faire.
Sources ____________________________________________________________________
- Bertola Architecture, 311 / Bussigny, 2021
- Candilis, Georges ; Josic, Alexis ; Woods, Shadrach, Candilis-Josic-Woods, Electa, 1990.
- Swiss Arc Digital – Habitat groupé à 65°
- Periton, Diana, The Housing Project of INA-Casa (1949–1963).
- Observations de terrain réalisées à Bussigny, mars 2026.
- Entretien avec Davide Di Guappa, Mars 2026.
- Entretien avec Mme Devaux, maitre d’ouvrage, Avril 2026
- Entretien avec le fils d’une habitante
- La commune de Bussigny – Plans d’affectation
- Aristote, La Politique, Paris, 1995, I, 2, 1252b, p. 26

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