Catégorie : JMA – Printemps 2025

Articles rédigés dans le cadre du Joint Master Architecture – Fribourg au semestre de printemps 2025

  • Une Tour de magie à Malley

    Une Tour de magie à Malley

    En cours de finalisation, la Tour Tilia prend place à Malley-Gare, un lieu stratégique au centre des mobilités de l’Ouest lausannois. Au cœur des enjeux urbains, le projet engendrera-t-il réellement ses promesses demain ?

    Sophie Laurent & Vincent Osmont

    La tour Tilia se dresse à 85 mètres de haut, 26 étages. Dominant ses environs, elle fait parler d’elle. Au sein du quartier, elle n’est pas seule. Cette scène se répète à quelques pas de Tilia avec d’autres tours en cours de construction. L’équipe de la maîtrise d’ouvrage ayant orchestré la réalisation de cet ouvrage précise la volonté primordiale du promoteur, qui voulait créer un bâtiment «fort en apparence.»

    Mise en scène mondiale

    En pleine expansion, le quartier se dresse de ses verticales habitées mais Tilia contraste. Tilia se veut «iconique et intemporelle», d’après la plaquette de présentation. Tilia s’habille de béton pour recouvrir sa structure bois. Tilia se pare de verres pour ses balcons filants ponctués par des bow-windows1, répétitifs : ils rythment la façade entre vitrage et terrasse. Ce théâtre urbain spectaculaire suscite des commentaires, Christophe, utilisateur du quartier, nous raconte : « La tour Tilia me fait déjà penser à Dubaï ! »

    Émergence du quartier Malley-gare
    ⒸChantiers Magazine, 2025

    Ce bâtiment semble perdu, hors contexte, il est ici comme il pourrait être ailleurs. Une esthétique internationale dans une ville en développement. Malgré une alternance de typologies un niveau sur deux, la répétition des étages, issue d’un plan carré, pèse. Les proportions restent harmonieuses, car différents retraits volumétriques en base allègent la masse de la tour. Plus à échelle humaine, le rez-de-chaussée s’ouvre vers l’extérieur et la rend vivante et perméable. Une mise en scène urbaine volontaire pour une apparence réaliste trompeuse?

    Apparence horizontale

    La tour Tillia se veut traversable depuis ses quatre côtés. Aujourd’hui, son axe Est-Ouest a été abandonné et sa perpendiculaire semble compromise. En effet, une superposition d’usages dans un hall exigu risque de poser problème. Tilia se veut créatrice de rencontre et de partage en planifiant des espaces dynamiques, comme la place de la danse, des restaurants et un kiosque pour animer l’espace public adjacent. Mais le kiosque ne sera pas construit.

    Une architecture connectant les promenades extérieures
    ⒸItten+Brechbühl SA et 3XN, S. 53 présentation en ligne Tilia : un lieu de vie innovant au cœur de Malley, 19 janvier 2022

    En juxtaposant ce vide urbain, la desserte intérieure ne sera certainement qu’un lieu de passages, qui semble contredire la volonté d’agir comme un lieu «rassembleur et fédérateur» , pour reprendre la communication. Initialement imaginée comme une place, la nouvelle centralité risque alors de n’être qu’une simple accumulation ponctuelle d’éléments. Se fier aux apparences promises remet-il en question aujourd’hui la valeur de ce lieu. Pourrons-nous alors encore parler d’une place? L’article “Ceci n’est pas une place.”2 pose des questionnements similaires pour la place Cosandey à l’EPFL.

    Spectacle vertical

    Place maintenant à la vie du bâtiment. Les nombreux balcons exposés en façades de la tour s’apparenteront à un véritable tableau vivant vertical. Mais face aux vents du Léman, la peur du vide avec ses garde-corps translucides, sans protection solaire et pas assez large, la pleine utilisation de ces terrasses laisse planer le doute.

    Façade animée
    ⒸItten+Brechbühl SA et 3XN, S. 66 présentation en ligne Tilia : un lieu de vie innovant au cœur de Malley, 19 janvier 2022

    Cette enveloppe du paraître cache également une incertitude interne au cœur de la tour. Concentré de divers usages, Tilia souhaite rayonner en animant tout un nouveau monde autonome et déclare : « Habiter, travailler, créer, faire du sport, se rencontrer, se restaurer, se promener, se détendre et bien plus encore : Tilia, c’est tout ça à la fois ! »

    On retrouve à Malley un concept similaire décrit dans l’ouvrage de Rem Koolhaas, New York Délire (1978)4: une multitude d’activités empilées verticalement et totalement déconnectée de la rue. Le rapport au sol, avec son espace public direct, se retrouve affaibli et participe à une autonomie déconnectée de son environnement.

    Une diversité de programme au service de l’animation du quartier
    ⒸItten+Brechbühl SA et 3XN, S. 66 présentation en ligne Tilia : un lieu de vie innovant au cœur de Malley, 19 janvier 2022

    Le projet déploie pourtant un programme complet: restaurant, espaces sportifs, casino, hôtel, logements, co-living, et coworking. C’est l’intention de la maîtrise d’ouvrage, qui souhaite concevoir une activité continue 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 pour la tour. Or cette volonté contraste car le dimanche est un jour de de repos et l’ouverture des commerces dominicale fait débat en Suisse.

    Ces ambitions programmatiques révèlent une volonté d’ouverture à l’international de Tilia. Cette notion de co-living est récente, elle est décrite par le promoteur comme un argument novateur: «une nouvelle manière de concevoir l’habitat avec des espaces privés meublés et fonctionnels articulés autour de généreux espaces communs, notamment des cuisines tout équipées, avec une terrasse favorisant les rencontres et les échanges, le tout avec une offre de services digitaux et hôteliers. L’idéal pour une clientèle à la recherche d’un « home sweet home » flexible pour une durée intermédiaire.»

    Peut-être est-ce là une nouvelle définition d’une auberge destinés à des travailleurs et non des touristes. Ces 160 unités de co-living adjacent aux 1400 m2 d’espaces de coworking semblent qualitatifs et garantissent des espaces productifs. L’émergence de cette nouvelle combinaison architecturale a du potentiel et annonce un nouveau mode de vie. Certainement, dans les années à venir, une prolifération de cette composition prendra place dans les projets de demain. Mais cette conception est certainement contradictoire au besoin de faire la ville car cela cible un visiteur temporaire. Un usager ponctuel, plutôt en déplacement professionnel, passager, comme on le retrouve dans le rapport de Tilia en rez-de-chaussée avec son espace public. C’est une nouvelle dynamique qui sera apportée par la tour. Elle créera un lieu fort en activités et probablement un lieu fédérateur de vies comme un cœur de quartier. Visionnaire avec cette approche, serait-ce le début d’une forme d’illusion avec un “programwashing” (à l’image du “greenwashing”5) pour les projets de demain ?

    Cette mixité d’usages s’oriente plus spécifiquement vers une classe affaires. Soulignée dans son discours de vente, l’intention lucrative de la maîtrise d’ouvrage qui vise un public fortuné est claire. Encore aujourd’hui, en visitant les appartements disponibles à la location, ils sont composés d’un ameublement coûteux.

    Illusion internationale

    Photo intérieure d’un appartement agencé lors de la visite le 25 avril, montage avec une idée des prix
    ⒸSophie Laurent

    Ces éléments renforcent cette idée d’attirer une clientèle qui peut se le permettre. Cela dote également la ville d’une nouvelle dimension internationale, attractive pour l’économie du territoire. Avec l’ensemble de ce potentiel décrit précédemment, Tilia compte directement sur l’investissement des professionnels, avec son panel de services. C’est une stratégie logique, explicable par sa proximité directe avec différentes mobilités, pour attirer un maximum de futurs usagers. Connectée au train, au tram, aux bus, la tour est au centre des mobilité de son territoire, proche et lointain. Elle poursuit donc la logique de son attractivité hors des frontières. Avec ces éléments, le projet de la tour Tilia s’inscrit dans le modèle de la «ville du quart d’heure»6. Mais le public international ciblé par le promoteur convient-il au rythme de la ville? Autrement dit, verrons-nous seulement ces travailleurs fortunés fouler Malley?

    GIF Tilia croisées à pleines vitesses
    Ⓒ Vincent Osmont et Sophie Laurent

    Image titre: rencontre entre passé et futur ⒸVincent Osmont, 2026

    Notes :

    1. bow-windows : ouvrage architectural de baie vitré s’avançant de la façade, formant généralement un arc en prolongeant l’espace intérieur.

    2. L’article “Ceci n’est pas une place.” pose des questionnements similaires pour la place Cosandey à l’EPFL.CRITIQUES.CH. Ceci n’est pas une place. [en ligne]. 2025. Disponible à l’adresse : https://critiques.ch/ceci-nest-pas-une-place/ [consulté le 06.06.2026].

    3. Rem Koolhaas : né en 1944, est un architecte, théoricien et urbaniste néerlandais, fondateur du bureau international OMA, il a publié en 1978 “Delirious New York : A Retroactive Manifesto for Manhattan”.

    4. voir bibliographie ci-dessous

    5. Greenwashing : est une stratégie marketing qui consiste à utiliser des arguments écologiques souvent trompeurs pour donner à une entreprise ou un produit une image écoresponsable.

    6. Ville du quart d’heure : est un concept urbanistique. Elle préconise une organisation urbanistique où les besoins essentiels du quotidien (se loger, travailler, se nourrir, se soigner, apprendre et se divertir) sont dans un rayon de 15 min. Cela permet d’avoir tous les éléments essentiels vitaux accessibles à pied ou à vélo.

    Tour Tilia :

    Lieu : Malley, Lausanne

    Architectes : 3XN & Itten+Brechbühl AG, Copenhague & Lausanne

    Concours : mars 2020 – janvier 2021

    Maîtres d’ouvrages : Insula SA :

    Hauteur : 85 mètres (26 étages)

    Programme :

    ·    222 Appartements – 18’426 m2

    ·    Hôtel – 4’557 m2

    ·    Co-living, espaces commun Co-Living – 2’606 m2

    ·    Coworking et bureaux – 5’517 m2

    ·    Sport et loisir – 3’710 m2

    ·    Magasins – 1’512 m2

    ·    Parking, technique, cave, parking vélo – 628 m2

    ______________________________________________________________________________________________

    Sources :

    TILIA TOWER. Tilia Tower – Iconique et intemporel [en ligne]. 9 décembre 2025. Disponible à l’adresse : https://tiliatower.ch/#tilia [consulté le 27 mai 2026]

    ESPAZIUM. Tilia Tower – Concours décidé [en ligne]. 1 mars 2021. Disponible à l’adresse : https://competitions.espazium.ch/fr/concours/decisi/tilia-tower [consulté le 27 mai 2026]

    3XN. Tilia Tower [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://3xn.com/project/tilia-tower [consulté le 27 mai 2026]

    ITTEN+BRECHBÜHL. Tilia Tower© [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://www.ittenbrechbuehl.ch/fr/projets/tilia-tower/ [consulté le 27 mai 2026]             

    DIN, Chloé, 2026. «Belle» ou «étrange»? La tour iconique de Malley fait parler les architectes. 24 heures. 14 février 2026. Disponible à l’adresse : https://www.24heures.ch/tilia-tower-la-tour-de-malley-fait-parler-les-architectes-104089874553 [consulté le 27 mai 2026]

    EPFL – SCIENCE ET GÉNIE DES MATÉRIAUX, 2024. Un gratte-ciel plus durable. Actualités EPFL. 12 août 2024. Disponible à l’adresse : https://actu.epfl.ch/news/un-gratte-ciel-plus-durable-2/ [consulté le 27 mai 2026]

    INSULA SA. Tilia Tower. Présentation publique [en ligne]. Lausanne : Insula SA / Realstone Group, 19 janvier 2022. Disponible sur : https://tiliatower.ch/wp-content/uploads/2022/01/TILIA_pre%CC%81sentation_publique_220119.pdf [consulté le 14 avril 2026]

    KOOLHAAS, Rem, 2002. New York délire. Parenthèses Éditions.

    travail garanti sans IA 😉

  • Bussigny à 65°: un village vertical ?

    Bussigny à 65°: un village vertical ?

    Dans un contexte de densification urbaine, peut-on imaginer un village vertical ? Analyse d’une tentative intéressante, à Bussigny.


    Salomé Faure et Lamiae Khalloufi 

    Le projet Bussigny à 65° prend place dans le quartier de Bussigny Ouest, une zone longtemps restée en friche, aujourd’hui engagée dans un processus de densification à l’échelle de l’Ouest lausannois. Réalisé parmi les premières constructions du site, il s’élève dans un contexte encore vierge, sans tissu urbain préexistant pour le guider ou l’ancrer.

    Au-delà de cette situation particulière, le projet porte une ambition plus large: réinterpréter la figure du village dans un territoire en pleine densification. Qualifié de «village vertical», il cherche à réconcilier densité, sentiment d’individualité et vie collective à travers une forme architecturale intermédiaire: ni tout à fait immeuble, ni tout à fait maisons.

    Cette intention s’inscrit dans une problématique qui traverse l’histoire de l’architecture moderne. Dès l’Après-guerre, des figures comme Mario Ridolfi (à travers des réalisations telles que le Quartier Tiburtino à Rome), ou les membres de Team X (Georges Candilis avec le projet des Carrières Centrales à Casablanca), ont interrogé la capacité de l’architecture à produire des formes de vie collective dans des contextes densifiés. Bussigny à 65° prolonge ainsi une question jamais totalement résolue: comment recréer du commun sans tomber dans l’anonymat du logement de masse ?

    Axonométrie éclatée : Bussigny à 65°.

    C’est à partir de là que se pose la question qui nous occupe: le projet parvient-il réellement à construire un «village vertical», ou en propose-t-il principalement une traduction formelle? Pour y répondre, il faut examiner les dispositifs concrets du projet et comprendre comment ils organisent ou non, les relations entre habitants.

    Le choix d’une échelle intermédiaire: Une barre d’immeuble qui refuse d’en être une

    Le principe du projet repose sur une fragmentation en dix volumes orientés à 65° depuis la route, afin d’optimiser l’orientation de la façade au sud-ouest, combinée à une superposition de typologies variées. L’un des objectifs de cet angle est de rompre avec la linéarité d’un bâtiment de 100 m de long, et d’éviter l’effet de barre que cette longueur aurait inévitablement produit, une démarche qui n’est pas sans évoquer certaines réalisations de Marc-Joseph Saugey, et notamment l’Immeuble Miremont-le-Crêt. À travers cette stratégie, le bureau Bertola & Cie cherche à produire une forme d’habitat intermédiaire, capable de brouiller la frontière entre logement individuel et collectif. Cette approche propose une véritable alternative, ni villas individuelles, ni barre d’immeuble classique, mais un entre-deux qui contribue notamment à construire l’image de ce «village vertical». 

    En rejetant la logique répétitive de la barre moderne, le projet favorise une appropriation plus forte de chaque logement par ses habitants, là où l’immeuble en bande tend à uniformiser et à effacer toute singularité. L’angle devient donc un outil d’individualisation, permettant une appropriation de chaque unité tout en maintenant une cohérence d’ensemble. L’habitant ne se reconnaît plus dans une répétition anonyme, mais dans un volume distinct.

    Cette stratégie révèle cependant ses limites à l’échelle du quartier. Le projet n’a pas servi de modèle pour les constructions environnantes, majoritairement organisées en barres ou en blocs conventionnels. Ce décalage s’explique en partie par les réticences exprimées lors des phases de concertation, certains acteurs refusant de se voir imposer une orientation similaire. Le projet se retrouve ainsi isolé dans ses principes, sans continuité urbaine pour les prolonger.

    Une tension fondamentale apparaît alors : si le projet parvient à individualiser fortement les logements, il peine en revanche à produire un véritable paysage collectif au-delà de ses propres murs.

    Une mixité typologique peut-elle influencer la mixité sociale? 

    La mixité typologique constitue un autre pilier du projet. Les dix volumes proposent une gamme allant du simplex au duplex, du 2.5 au 5.5 pièces, permettant d’accueillir des profils d’habitants variés. Une certaine diversité intergénérationnelle s’observe effectivement, avec la coexistence de jeunes couples, de personnes âgées ou d’autres générations, ce qui participe directement à l’image de village.

    Cependant, le statut de copropriété et des loyers alignés sur le marché introduisent une forme de sélection socio-économique indirecte. Sans être exceptionnellement élevés, ces prix restent peu accessibles aux ménages les plus précaires. Certains logements sont mis en location, ce qui ouvre théoriquement le projet à une plus grande diversité, mais les mécanismes classiques du marché continuent d’opérer. La communauté qui se forme est relativement stable, mais socialement filtrée. Cette situation s’explique toutefois par la logique même d’un développement porté par un promoteur privé, dont la priorité reste avant tout la rentabilité, à la différence des coopératives ou acteurs publics, qui ont la possibilité de poursuivre des objectifs sociaux ancrés dans leurs statuts. 

    Le projet diversifie donc les formes d’habiter, mais ne garantit pas pour autant une véritable diversité sociale.

    Une forme nouvelle forme d’habitat propices aux rencontres? Les terrasses entre vie partagée et surveillance mutuelle.

    La façade sud-ouest est traitée comme une succession de grandes terrasses, pouvant atteindre 40 à 45 m² selon les étages, parfois près de la moitié de la surface d’un appartement. L’intention des architectes est claire: prolonger le logement vers l’extérieur et créer des occasions de rencontres entre voisins.

    Le décalage des volumes joue ici un rôle central. Il génère des vues croisées entre niveaux, en contre-plongée et en plongée, où chacun voit et peut être vu. Lors de notre visite sur site, les terrasses apparaissaient comme de véritables espaces de vie, chacune marquée par des traces d’appropriation propres à leur habitant. L’architecte Davide Di Capua rapporte avoir observé des échanges spontanés entre voisins, de terrasse à terrasse.

    Mais cette proximité reste ambivalente. Si le dispositif rend possibles des interactions, il instaure aussi une forme de visibilité permanente, où la frontière entre intimité et exposition s’entremêle. L’architecture crée ici une possibilité de lien, pas une certitude.

    Les potagers: du commun au privé

    L’arrière du bâtiment accueille 25 jardins potagers individuels, attribués directement à chaque logement. La référence assumée est celle des jardins familiaux de Bussigny, des espaces que l’architecte a connus dans son enfance comme des lieux de culture partagée et de sociabilité. Ces jardins existent toujours à Bussigny, gérés par trois associations distinctes, avec des listes d’attente pour y accéder. Lors de notre visite en mars, nous avons croisé le fils d’une propriétaire en train de préparer la parcelle de sa mère pour la saison à venir, témoignage concret d’un usage bien réel.

    La logique des jardins familiaux est toutefois réinterprétée dans le projet. Les parcelles ne relèvent plus d’une gestion associative, mais sont attribuées directement aux logements à titre individuel. Regroupées dans un même espace, elles n’en conservent pas moins une dimension collective, par la proximité qu’elles créent entre les habitants. Le jardinage devient alors un support potentiel d’échanges informels et de voisinage, prolongeant à sa façon l’esprit des jardins familiaux, tout en l’adaptant au cadre résidentiel du projet.

    Espaces communs intérieurs: là où le collectif échoue 

    C’est sans doute sur ce thème que l’ambition du «village vertical» se heurte à son obstacle le plus concret : l’absence d’espaces communs intérieurs. Dans la logique d’un vrai village, ces espaces jouent un rôle structurant. Ils permettent la rencontre quotidienne, presque involontaire, celle qui crée du lien sans même qu’on l’ait cherché. Dans les villages traditionnels, ce rôle est souvent joué par des lieux comme la salle communale, le café, l’épicerie ou encore certains espaces associatifs. Pourtant, le projet ne propose aucun espace intérieur véritablement collectif, ce qui laisse peu de place aux moments de rassemblement et aux échanges du quotidien entre habitants. 

    Le point le plus critique réside peut-être précisément dans ce qui n’existe pas. Les buanderies, situées au sous-sol, auraient pu jouer ce rôle. Avec leurs 12 à 15 m², elles dépassent la simple fonction technique et auraient pu devenir des lieux de passage, de croisement, d’échanges informels. Cependant, leur conception strictement privative empêche toute mutualisation et neutralise leur potentiel social. La maîtrise d’ouvrage nous a notamment confié que ce choix réside dans la volonté d’éviter tout sujet de disputes qui pourraient apparaître dans les buanderies communes. Ce choix s’éloigne toutefois de certaines traditions de l’habitat collectif, notamment dans les coopératives, où les buanderies communes restent très répandues. Il révèle plus largement un écart entre l’imaginaire du “village”, historiquement associé au partage d’espaces et d’équipements, et un modèle résidentiel qui mise sur une forte individualisation des usages.

    Cette absence renvoie à une question plus fondamentale. Georges Candilis et les membres de Team X l’avaient formulé clairement : le collectif ne naît pas des logements seuls. Il a besoin d’espaces intermédiaires, paliers habités, circulations partagées, seuils. En privatisant ces espaces, le projet ne limite pas seulement les interactions, il retire les conditions matérielles mêmes qui permettraient à une vie collective de s’installer durablement.

    Bussigny à 65° s’inscrit dans une longue histoire de projets qui cherchent à recréer des formes de vie collective au sein de la ville dense. Des expériences de l’INA-Casa en Italie aux critiques du modernisme portées par Team X, la question du «village dans la ville» traverse tout le XXe siècle. Mario Ridolfi avait montré que la qualité du collectif ne tient pas uniquement à la forme bâtie, mais à l’articulation fine entre espaces privés et espaces partagés, entre intimité et lieux de rencontre.

    À Bussigny, cette articulation reste partielle. Certains dispositifs comme les terrasses ou les potagers, créent des occasions d’interaction, mais aucune structure spatiale ne vient réellement soutenir une vie collective continue. Le lien social reste davantage dépendant des usages et des initiatives individuelles que de la configuration de l’espace.

    Le projet illustre ainsi une tension caractéristique de beaucoup de productions contemporaines: vouloir produire du collectif par la forme, tout en laissant aux habitants la responsabilité de le faire vivre. Le «village vertical» existe, mais de façon limitée, moins comme un modèle stabilisé que comme un cadre possible, activé de manière inégale selon les pratiques de chacun.

    Ce constat mérite toutefois d’être resitué dans le contexte de la production immobilière courante. Comparé à la grande majorité des opérations de logements réalisées aujourd’hui, le projet intègre des dispositifs d’usage et de transition ( jardins, orientations, espaces extérieurs ), qui vont souvent au-delà des standards habituels de la promotion privée. Les limites observées tiennent alors moins à un manque de qualité qu’à l’écart entre un imaginaire du collectif, historiquement nourri par les expériences coopératives, et les contraintes inhérentes au modèle de la promotion immobilière. 

    Bussigny à 65° ne peut donc être réduit ni à la réussite d’un modèle de village vertical, ni à son échec. Il révèle plutôt une condition contemporaine de l’habitat collectif: un équilibre toujours instable entre ce que l’architecture propose et ce que ses habitants décident d’en faire.

    Sources

    • Bertola Architecture, 311 / Bussigny, 2021
    • Candilis, Georges ; Josic, Alexis ; Woods, Shadrach, Candilis-Josic-Woods, Electa, 1990.
    • Swiss Arc Digital – Habitat groupé à 65°
    • Periton, Diana, The Housing Project of INA-Casa (1949–1963).
    • Observations de terrain réalisées à Bussigny, mars 2026.
    • Entretien avec Davide Di Guappa, Mars 2026.
    • Entretien avec Mme Devaux, maitre d’ouvrage, Avril 2026 
    • Entretien avec le fils d’une habitante 
    • La commune de Bussigny – Plans d’affectation
    • Aristote, La Politique, Paris, 1995, I, 2, 1252b, p. 26
  • Complexité et contradictions au Synathlon

    Complexité et contradictions au Synathlon

    Anne-Laure Louis-Thérèse et Sofia Pereira Sousa

    «Je préfère une architecture complexe et contradictoire à une architecture simple et évidente.»

    Robert Venturi, Complexity and Contradiction in Architecture (1966)

    Dans les années 1960, l’architecte américain Robert Venturi publiait un ouvrage-manifeste en réaction au modernisme dominant. Il y défendait une architecture ouverte aux contradictions et à la complexité du réel. Bien que formulée dans un autre contexte, sa réflexion offre une analogie intéressante pour aborder l’écart entre intention et usage aujourd’hui. C’est donc dans cet esprit que nous avons abordé l’analyse du «Synathlon», un bâtiment contemporain inauguré en 2018 sur le campus de l’Université de Lausanne, conçu pour réunir plusieurs instituts dédiés au sport, à la recherche et à la formation. Nous n’avons pas souhaité réduire notre regard à une simple critique technique ou fonctionnelle. Mais assumer un regard subjectif, nourri à la fois par nos lectures et par nos observations sur le terrain, afin de comprendre ce que ce bâtiment provoque réellement aux gens qui le fréquente.

    Le Synathlon bénéficie d’une localisation stratégique, à l’entrée du campus de l’UNIL, en lisière d’une promenade arborée qui descend jusqu’au lac.



    Synathlon: architecture du lien entre sport et recherche

    Situé à l’entrée du campus de l’Université de Lausanne, face au lac Léman, le Synathlon occupe une position stratégique qui en fait à la fois un seuil symbolique et un repère spatial. Inauguré en 2018 sur le campus de Dorigny à Lausanne, le Synathlon est né d’une ambition politique et architecturale forte : celle de matérialiser un point de convergence entre le sport international, la recherche universitaire et la formation spécialisée. Son nom-même en porte la trace car il est la contraction de syn (du grec sýn, « ensemble ») et athlon («compétition»). Synathlon évoque explicitement l’idée de rassembler plusieurs disciplines autour d’un même projet, à la croisée des savoirs et des pratiques sportives. En réunissant quatre institutions sous un même toit (ISSUL1, FISU2, AISTS3, CSI4), il entend dépasser les logiques de cloisonnement fonctionnel pour incarner un lieu d’échange, de transversalité et de visibilité. Issu d’un concours SIA5, le bâtiment projeté se veut à la fois emblématique et discret, durable et intelligible. Son atrium central, baigné de lumière, a été pensé pour fluidifier les circulations et favoriser la rencontre. 

    Atouts majeurs du Synathlon désignés par la plupart des usagers lors de notre visite

    Sa transparence spatiale veut rendre lisible l’organisation interne, tandis que la sobriété des matériaux tels que le béton brut, le bois et le verre revendique une esthétique pérenne, rationnelle et responsable. L’ensemble affiche une performance énergétique exemplaire, validée par le label SméO Énergie Environnement. Mais ce manifeste formel s’accompagne aussi d’un discours assumé de la part de ses architectes : pour Flavia Sutter, architecte cheffe de projet en charge de la conception et de la réalisation du Synathlon, il s’agit en trois mots d’un bâtiment «lisible, intuitif, collectif»6L’architecte Jeannette Kuo co-fondatrice de l’agence Karamuk Kuo, le décrit comme «rationnel, sobre et humain»7

    Pourtant, comme le souligne Robert Venturi dans son chapitre «Nonstraightforward Architecture A Gentle Manifesto» dans Complexity and Contradiction in Architecture (1966), toute prétention à la clarté absolue risque d’aplatir la complexité du réel. «Je préfère une architecture complexe et contradictoire à une architecture simple et évidente», écrit-il dans son livre-manifeste. Le cas du Synathlon montre un exemple concret de ce décalage entre l’idéal formel projeté et les réalités d’usage qui émergent une fois le bâtiment habité. Cette tension initiale esquisse une question centrale : que devient un projet, si cohérent soit-il, lorsqu’il est confronté à l’imprévisible de l’usage ? 


    Des usagers s’adressent au technicien du bâtiment pour obtenir des informations sur son fonctionnement, malgré l’existence d’un guide technique envoyé par mail, qui est censé fournir toutes les explications



    Dispositifs techniques  

    Dans la continuité de son ambition architecturale, le Synathlon intègre un dispositif technique pensé comme une composante essentielle du bâtiment, et non comme un simple ajout fonctionnel. Les choix techniques tels que : stores automatisés selon l’ensoleillement, ventilation naturelle dans les bureaux et mécanique dans les salles de conférence, éclairage partiellement automatique, système de sécurité incendie lié à l’atrium, etc. participent à une logique de maîtrise technologique intégrée, permettant de proposer un bâtiment simple d’usage, performant, où la technique accompagne sans contraindre.

    Pourtant, dans la pratique, un écart se creuse. La technique, censée simplifier, tend à complexifier. Les usagers, souvent mal informés ou peu familiarisés avec les systèmes, réagissent par automatisme: ils ouvrent les fenêtres, sans savoir que deux systèmes de ventilation coexistent; ils sont surpris par les capteurs d’éclairage ou déroutés par le fonctionnement des stores. Le technicien du bâtiment l’exprime simplement : «Les gens ouvrent les fenêtres par réflexe […]  Ils se plaignent de la température: trop chaud en été, trop froid en hiver».

    Selon nous, Cette situation met en lumière un décalage: si les dispositifs techniques ont été pensés pour assurer une circulation fluide, l’expérience concrète des usagers reste marquée par des obstacles et des ruptures. A contrario, pour Flavia Sutter, c’est une question d’apprentissage et d’autonomie ; pour Jeannette Kuo, ce n’est pas un échec mais «une preuve de liberté d’usage». Quant à Yves Golay-Fleurdelys, responsable de la construction durable à l’État de Vaud et président de la commission technique, il rappelle: «L’autonomie était voulue: le bâtiment a été conçu pour ça»8.

    L’architecture n’est pas une forme figée, elle se transforme au contact de ses usagers.

    Ici encore, ces propos nous rappellent Venturi, quand il écrivait que « la validité peut résulter de l’ambiguïté plutôt que de la clarté»9. Mais ici, l’ambiguïté ne produit pas de richesse, elle crée une friction. Ce n’est pas une contradiction voulue, mais un écart structurel entre intention et usage. Le Synathlon est cohérent dans sa conception, mais cette cohérence entre parfois en conflit avec les pratiques réelles, imprévisibles des usagers. Cette tension, loin d’être un défaut, peut devenir un outil critique: elle rappelle que l’architecture n’est pas une forme figée, mais qu’elle se transforme au contact de ses usagers. Comme le souligne Daniel Pinson dans Usage et architecture, l’usage ne se limite pas à une simple fonction utilitaire; il constitue une réalité anthropologique complexe, façonnée par les pratiques, les conventions et les appropriations sociales.

    Le projet initial du noyau de circulation visait à créer un espace de libre passage. En tant qu’externes au bâtiment, nous avons pourtant été arrêtés au dernier niveau et invités à faire demi-tour. Du point de vue des usagers réguliers, en revanche, le noyau central est perçu comme un espace ouvert, fluide, et pleinement fonctionnel.


    Public ou privé ? Une ambiguïté spatiale  

    Au-delà des dimensions techniques et performatives du bâtiment, la question de l’espace partagé révèle une autre forme de tension, plus silencieuse mais tout aussi structurante: celle du statut des lieux et des frontières d’usage qu’ils dessinent. Le Synathlon a été conçu autour d’un atrium central pensé comme un espace fédérateur, traversant, lumineux, symbole d’ouverture et de fluidité. Cette figure verticale devait articuler les différentes entités du bâtiment dans une logique de continuité fonctionnelle et de mixité des usages. Mais dans les faits, l’expérience spatiale trahit cette ambition. Certaines terrasses initialement prévues comme publiques ont été progressivement privatisées par les institutions résidentes, des étages entiers sont inaccessibles au public, et la signalétique demeure ambivalente: des visiteurs accèdent à des zones restreintes sans le savoir. Lors de notre visite, cette ambiguïté s’est matérialisée lorsque nous avons été réprimandées par une personne travaillant sur place, nous signalant que nous n’étions pas invités à nous trouver dans cette zone.

    Un espace conçu comme public mais vécu comme une fragmentation d’espaces; un bâtiment supposé lisible mais perçu comme opaque dans ses transitions. 


    Les architectes elles-mêmes nuancent ce constat. Pour Sutter, «l’appropriation évolue toujours, surtout avec plusieurs institutions». Kuo reconnaît que «l’intention initiale a été en partie contredite», tandis que Golay insiste sur le fait que «seuls les espaces FISU sont réellement fermés». Ces propos soulignent la difficulté à maîtriser la plasticité réelle de l’espace partagé. Venturi, en évoquant à son époque «l’ambiguïté féconde», nous invitait à voir ces glissements non comme des erreurs mais comme des expressions du vivant. Toutefois, cette ambiguïté n’est pas orchestrée, elle est subie. Le bâtiment n’organise pas la cohabitation des fonctions, il la laisse se redéfinir sans médiation. 

    C’est dans cette perte de repères que s’exprime le paradoxe entre un noyau central qui se voulait ouvert à tout le monde, mais qui s’avère en réalité partiellement restreint par des usages institutionnels compartimentés.  

    Le passage sous voie, situé à proximité du Synathlon et entretenu par le même technicien, est très peu, voire rarement, utilisé par les usagers.


    Le passage sous voie : un aménagement ignoré  

    Après avoir examiné des objets de détail au sein même du bâtiment, il est pertinent de porter l’attention vers un aménagement plus périphérique, mais tout aussi révélateur: le passage sous voie. Cet exemple n’émerge pas directement du bâtiment, mais de son insertion dans un territoire plus large, celui du campus et de ses aménagements environnants. Il était logique de l’évoquer, car ce dispositif fait partie intégrante du trajet quotidien menant au Synathlon, en lien direct avec les infrastructures sportives voisines. Situé sous une allée arborée verdoyante, ce tunnel piéton a été conçu pour améliorer l’accessibilité au bâtiment, tout en assurant la fluidité des circulations et en s’inscrivant dans une politique plus large de connexion du campus aux rives du lac. 

    Construit à grands frais pour sécuriser la traversée de la route cantonale sans perturber la circulation automobile, cet aménagement s’inscrivait dans une logique rationnelle de fluidité et de sécurité. Pourtant, très peu de personnes l’utilisent. Les usagers continuent à traverser la route à niveau, préférant la voie directe, familière, malgré le danger. Le technicien résume avec une pointe d’ironie : «Ça a coûté un saladier, mais les gens ont la flemme de le prendre». Lors de notre visite sur place, les feux de circulation étaient en panne, rendant la traversée du passage piéton encore plus fréquente. Ce décalage entre intention et pratique illustre, à une autre échelle, comment les logiques d’usage peuvent déjouer les aménagements les plus rationnels. 


    Un label exemplaire… mais en décalage avec le vécu ?

    Le Synathlon revendique une excellence environnementale, d’abord pensée selon les standards du label Minergie. Mais comme pour beaucoup de projets, le coût de cette certification a conduit l’équipe à chercher l’équivalence10. Le projet s’est alors orienté vers le label SméO, considéré comme un équivalent lausannois. Celui-ci met en valeur une enveloppe thermique performante, l’utilisation de matériaux durables à faible énergie grise, une consommation énergétique maîtrisée, ainsi qu’un lien avec le contexte local, notamment par le recours à l’eau du lac. Toutefois, ce bilan technique positif contraste avec l’expérience des usagers. L’eau du robinet reste froide en permanence, dans un souci d’économie d’énergie. Le confort thermique n’est pas toujours à la hauteur des attentes avec des températures jugées pour parfois trop haute en été et trop basse en hiver. Ces remarques ne révèlent pas de défauts majeurs, mais une série de petits écarts qui interrogent la qualité d’usage du bâtiment, pris entre la volonté de répondre à des normes environnementales et les attentes concrètes des usagers en matière de la technique.



    La dimension artistique contre l’épreuve de l’usage  

    Pour conclure, c’est une poignée de porte qui, de manière surprenante mais parlante, condense les tensions et les intentions portées par l’ensemble du projet. Elle intervient à la suite d’un concours lancé par le Canton de Vaud pour intégrer une œuvre artistique au bâtiment, le jury composé des architectes du projet sélectionne à l’unanimité le projet de l’artiste lausannoise Aloïs Godinat. Appelée «poignée-poignée», cette pièce en bois et métal incarne un geste architectural délicat, associant matières et symboles pour inscrire l’esthétique dans l’usage quotidien. Pensée comme un lien entre le bâtiment et ses usagers, elle s’inscrit dans une volonté d’attention portée à l’expérience tactile, discrète mais signifiante. Bien qu’elle ait passé avec succès tous les tests réglementaires requis lors de sa conception et de sa sélection, cette poignée montre ses limites à l’usage quotidien. Elle s’avère sensible à l’usure et son remplacement est couteux. Le Responsable technique du bâtiment en témoigne: «Il faut les remplacer régulièrement. C’est joli, mais pas robuste.» Lors des entretiens menés, au près des responsable du projet Kuo et Golay, se sont dit surpris des critiques émises. Golay rajoute même : «Je ne suis pas au courant de problème de fragilité.» Ce décalage souligne une tension: bien que la poignée ait été conçue pour être cohérente avec les usages, elle est aujourd’hui perçue par plusieurs occupants comme l’un des éléments les plus problématiques du bâtiment. 

    Le Synathlon nous a paru froid, une impression partagée par l’architecte Sutter elle-même. L’ambiance très épurée du bâtiment contraste avec les dynamiques d’appropriation étudiante, comme en témoigne l’espace d’affichage, limité à une zone bien définie.

    Venturi écrivait que l’architecture devait composer avec les tensions entre permanence et altération, entre dessin et usage. Ici, la poignée, objet modeste mais quotidien, devient ainsi l’un des révélateurs les plus tangibles du rapport entre projet et habiter. À sa manière, elle résume le paradoxe du Synathlon: un projet cohérent dans sa conception, ambitieux dans son programme, mais qui, lorsqu’on le confronte aux usages quotidiens, laisse apparaître des fragilités inattendues. Ce type de situation dépasse largement le cas du Synathlon: il reflète une problématique récurrente dans l’architecture actuelle. Comment expliquer ces écarts entre ce qui est pensé et ce qui est vécu? S’agit-il d’un fossé persistant entre les principes théoriques de la conception et la complexité des usages réels? Ou bien d’une tension entre les logiques institutionnelles en place et les intentions des architectes? Peut-être est-ce simplement le lot commun de ces grands équipements collectifs, conçus pour être exemplaires mais qui sont confrontés à la diversité imprévisible de leurs usagers. Elle met en lumière, l’écart parfois ténu entre un projet maîtrisé sur le plan formel et les multiples ajustements de l’expérience concrète. Ce constat ne discrédite pas l’intention initiale, mais souligne combien l’habiter quotidien remet sans cesse en jeu ce qui avait été anticipé comme stable. 

    Le Synathlon est-il un échec? Certainement pas. Il s’agit d’un projet de grande qualité, tant sur le plan architectural que programmatique, qui témoigne d’une réelle maîtrise dans sa conception et son inscription territoriale. Comparé à d’autres réalisations similaires, il se distingue par la clarté de son organisation, la sobriété de ses matériaux et la justesse de son implantation. Mais cela n’empêche pas qu’il soit traversé par des tensions, non pas imputables à la performance des architectes, mais révélatrices des limites structurelles auxquelles se heurte tout projet ambitieux. Ces contradictions interrogent la capacité de l’architecture à anticiper, ou à accueillir, la diversité des usages: des logiques de circulation parfois contrariées, des appropriations limitées ou différées, des résistances informelles. Et si, derrière l’image d’un bâtiment exemplaire, telle qu’il nous était apparu à travers les documents et discours institutionnels, la véritable richesse du Synathlon résidait justement dans cette part de complexité moins visible, mais intensément vivante?

    Anne-Laure Louis-Thérèse et Sofia Pereira Sousa sont étudiantes en architecture au JMA-Fribourg.

    Notes

    1. Institut des sciences du sport de l’Université de Lausanne 

    2. Fédération Internationale du Sport Universitaire

    3. L’Académie internationale des sciences et techniques du sport

    4. International Sports Cluster

    5. Rapport de jury du concours

    6. Entretien téléphonique du Mardi 13 mai 2025 avec l’architecte Flavia Sutter

    7. Échange écrit par mail du Lundi 12 mai 2025 avec l’architecte Jeannette Kuo

    8. Échange écrit par mail du Lundi 12 mai 2025 avec Yves Golay – Fleurdelys – président de la commission technique

    9. Complexity and Contradiction in Architecture, Venturi 1966. Chapitre: A Gentle Manifesto 

    10. Entretien téléphonique du Mardi 13 mai 2025 avec l’architecte Flavia Sutter

  • Un cristal qui reflète plus qu’il ne révèle – Derrière la vitrine du Swiss Tech Convention Center de l’EPFL

    Un cristal qui reflète plus qu’il ne révèle – Derrière la vitrine du Swiss Tech Convention Center de l’EPFL


    Letizia Peres et Ilona Staiano

    Joyau de verre à la lisière du campus, le SwissTech Convention Center de l’EPFL fascine autant qu’il interroge: vitrine de l’innovation ou mirage coûteux d’un rayonnement académique rêvé?

    Porte d’entrée du campus EPFL, à l’endroit où des flots d’étudiants se dépêchent de sortir du métro, un bâtiment aux allures de cristal trône sur une vaste dalle de béton. Avec sa silhouette anguleuse, ses grandes façades vitrées et son porte-à-faux spectaculaire, le bâtiment intrigue autant qu’il interpelle. Il ne laisse aucun passant indifférent, attire l’œil sans que sa fonction ne soit directement lisible. Telle est la première impression que l’on a du SwissTech Convention Center (STCC).

    Véritable repère dans le paysage urbain, L’édifice incarne l’ambition portée par Patrick Aebischer, dont la présidence de l’EPFL (2000-2016) va résolument viser à donner une nouvelle image au campus afin d’amplifier son rayonnement, notamment avec des constructions emblématiques. Le projet du STCC s’inscrit dans le projet Campus 2010. Celui-ci vise à renforcer l’attractivité et le positionnement international de l’EPFL en dotant le site d’infrastructures d’enseignement et de recherche de pointe. Le plan intègre la création d’équipements complémentaires destinés à «favoriser une véritable vie de campus». L’objectif est alors d’«encourager une dynamique sociale riche et vivante», en résonance avec les activités académiques. Dans l’idée de faire du campus un lieu d’échange et d’innovation, l’EPFL ouvre en juin 2006 un appel d’offres qui s’adresse à des équipes pluridisciplinaires composées d’investisseurs, architectes, ingénieurs, planificateurs et constructeurs concernant «les études, le financement, la réalisation et la gestion d’un centre de conférences et rencontres, d’une galerie marchande et de logements pour étudiants et hôtes académique». C’est ainsi que sont lancés les premières esquisses de ce que l‘on appellera quelques années plus tard le Quartier Nord.

    L’appel d’offre pour le Swiss Tech Convention Center s’inscrit ainsi dans une opération urbaine à part entière. Avant le lancement de la procédure le site n’était pas urbanisé, un seul édifice expérimental y était implanté. Ce petit projet était relié au campus par le passage souterrain qui est, toujours aujourd’hui, l’un des seuls accès à cette partie du campus. C’est le bureau Richter Dahl Rocha & Associés architectes SA avec HRS Real Estate SA qui remportent l’appel d’offre. Leur projet se distingue par un repositionnement des éléments du programme. En se détachant du schéma proposé dans le cahier des charges programmatique, les architectes dessinent un projet urbain composé d’une place, un véritable espace public de référence pour le Quartier Nord. Cette piazza articule le centre des congrès, le complexe de logements étudiants et les commerces qui bordent la nouvelle station «EPFL» du métro M1. En créant un nouveau quai de métro au nord, une nouvelle porte d’entrée principale est donnée au campus. Avec ce nouvel arrêt, la ligne de métro change d’échelle: elle devient un véritable «axe de l’hypercentre», là où elle ne faisait autrefois que longer paisiblement des terrains encore vierges de toute construction.


    Un joyau pour faire rayonner l’innovation

    Concernant le nouveau centre de conférences, c’est le projet d’un cristal dont le scintillement doit éblouir et attirer de nouveaux chercheurs qui est convenu. Mais de quelle manière penser l’implantation d’un joyau de l’innovation? D’un espace en friche, le quartier Nord devient un pôle urbain dense et dynamique.  Le choix de cet emplacement augmente la liaison entre la ville et le campus. On voit se dessiner une opération plus urbaine que réellement universitaire: la construction d’un bout de ville au Nord du campus. Les architectes le soulignent eux-mêmes: « Nous avons eu la grande chance et le privilège d’imaginer et de créer un morceau de ville, qui vient compléter les infrastructures existantes du campus de l’EPFL». Il s’agit alors de compléter le campus en y greffant de nouvelles perspectives de rayonnement. Concernant le STCC, celui-ci semble prétendre à la création d’une réelle effervescence qui pourrait rythmer la vie du campus en l’ouvrant à un public extra-universitaire. «Il devait se greffer sur un large campus pour y susciter une dynamique événementielle nouvelle»1

    Ce nouveau «temple du savoir» marque une rupture formelle et symbolique dans le paysage.

    Jean Luc Rochat, responsable Région Suisse Romande STCC

    D’après les architectes du STCC, la visibilité est l’élément central qui a défini l’implantation du bâtiment sur la parcelle. Sa localisation, à la lisière du campus, constitue un réel repère dans le paysage et contraste avec les silhouettes environnantes. Il n’est donc pas question de penser un édifice qui se fond dans le tissu du campus. Au contraire, il s’agit de rompre avec celui-ci afin de mettre en scène les nouvelles ambitions de l’EPFL. Ce nouveau «temple du savoir»2 marque ainsi une rupture formelle et symbolique dans le paysage.

    Ce cristal de l’innovation s’inscrit dans un mouvement de gestes iconiques sur le campus mené par Patrick Aebischer. Le président commande un objet sculptural qui se doit de marquer les esprits. «En quelques mois seulement, dira-t-il, le Swiss Tech Convention Center est devenu une icône, un emblème, un lieu d’inspiration du Campus au même titre que le Rolex Learning Center au début des années 2010»3. Cette pensée s’inscrit dans un contexte mondial de gestes iconiques où l’image et la forme sont au cœur des réflexions. Et si l’image devenait un levier essentiel du rayonnement scientifique du campus? Le STCC, avec sa forme sculpturale évoquant une pierre précieuse étincelante fait écho à une série de bâtiments emblématiques de la période. Nous pouvons citer la Casa da Música de Rem Koolhaas à Porto, la Philharmonie de Paris de Jean Nouvel, la Fondation Louis Vuitton de Frank Gehry ou encore le Musée des Confluences à Lyon, tous imaginés à la même période. Il s’agit de projets que l’on pourrait facilement associer à ce courant de pensée du début du nouveau siècle du fait de leur forme, leur rapport au site et leur matérialité. Ces bâtiments partagent une même ambition : surprendre, interpeller, marquer. Mais à quel prix? Faut-il être spectaculaire pour être mémorable? Ces architectures-sculptures fascinent-elles vraiment ou divisent-elles autant qu’elles ne marquent? Autant de questions que soulève le STCC, véritable signal d’entrée du campus, à l’heure où l’architecture s’accorde au spectaculaire pour affirmer son statut et ses ambitions.


    Le coût d’un bijou 

    Ce centre de congrès ultra high tech, financé à hauteur de 120 millions de francs prétend faire rayonner le «made in Switzerland» à l’internationale. Il constitue un vecteur essentiel pour valoriser les avancées des chercheurs de l’Innovation Park. Véritable outil de connexion, le campus start up de L’EPFL pourra ainsi dévoiler et mettre en lumière leurs savoirs. Comme le soulignait la vice-présidente de la planification et de la logistique de l’EPFL, «pour son nouveau centre des congrès, l’EPFL a poussé encore plus loin sa réflexion systématique et innovante, en valorisant au mieux toutes les sources d’énergie disponibles à proximité et en offrant une vitrine à des technologies énergétiques émergentes». Bâtiment vitrine, il s’agit du premier au monde à utiliser un vitrage photovoltaïque basé sur une technologie développée par Michael Grätzel, un professeur et chercheur de l’EPFL. Il est également équipé de sièges rétractables utilisant un système modulable appelé Gala ou encore des parois amovibles qui peuvent disparaître en l’espace de quelques secondes.

    Transformer et jouer avec l’espace : telles sont les ambitions d’un projet modulable. Le bâtiment nous semble vivant, capable de se métamorphoser en l’espace de quelques secondes pour accueillir toujours plus d’événements. Plus qu’une vitrine, il est une carte de visite du campus et de l’innovation. Dès lors, comment maintenir l’image de ce centre des congrès qui s’inscrit dans une compétitivité internationale? De quelle manière rentabiliser une opération aussi coûteuse? Le bâtiment nous semble ouvert à tous les possibles grâce à sa modularité spectaculaire; le nombre de possibilités n’est-il pas trop ambitieux? Sa forme et tous les moyens techniques déployés sont-ils justifiés? Des questions que nous avons posées à plusieurs reprises mais qui sont toujours restées sans réponse.

    le Swiss Tech est rapidement devenu un gouffre financier pour l’EPFL, qui louait jusque 2024 les locaux pour la somme considérable de 10 millions CHF par an

    Si le centre n’est pas à la hauteur de ce qu’il prétend incarner, peut-on l’assumer? Nous sommes venues à nous demander: et si cette image de réussite n’était, au fond, qu’un discours de façade, déconnecté d’une réalité bien plus contrastée? Plus souvent animé par des événements privés que publics, certaines salles de réunion restent vides, et l’immense salle de 3000 places est rarement exploitée, si ce n’est à l’occasion de la magistrale4, événement tenu une fois par an. Surtout le bâtiment, aussi transparent soit-il, peine à s’ouvrir véritablement aux étudiants. Ses espaces restent pour la plupart sous-exploités. Certaines petites salles entrent en concurrence directe avec d’autres prestataires, et restent inoccupées. Si l’opération est le résultat d’une collaboration public-privé financée par le Crédit Suisse, le Swiss Tech est rapidement devenu un gouffre financier pour l’EPFL, qui louait jusque 2024 les locaux pour la somme considérable de 10 millions de francs par an5. Afin de diminuer les coûts d’exploitation de ce projet ambitieux, une rétrocession anticipée qui s’élève à un montant de 140 millions de francs a été effectuée en 2024, rendant la confédération propriétaire de l’ouvrage. Comment expliquer ce manque de rentabilité ?


    Géopolitiques de l’innovation

    Le STCC n’est pas seulement un objet qui appartient au périmètre du campus, bien au contraire, il s’inscrit dans une dynamique à l’échelle du marché mondial. Dès les premières lignes de la commande lancée par Patrick Aebischer, il était demandé que le centre devrait «réunir les conditions de modularité, de confort et de technicité à même de nous positionner sur la carte des alternatives aux grands sites urbains américains, européens ou asiatiques»7. Dans un marché de la compétitivité internationale, il est nécessaire de se démarquer pour pouvoir avoir une chance d’attirer des clients internationaux. Par ailleurs le marché de l’événementiel est rude et la compétition bien présente. Diego Frank, responsable du développement commercial du STCC, le confirme et nous confie que «la concurrence mondiale est énorme. Nous perdons beaucoup de congrès parce que d’autres pays européens sont beaucoup moins chers. Par exemple, en Belgique, à Anvers, les salles coûtent moitié moins cher, tout comme le service de restauration, à qualité égale. Nous ne pouvons pas dire que nous sommes meilleurs». La compétition est tellement forte, continue le responsable, et elle va bien au-delà du continent: «Il y a aussi des pays comme les pays du Golfe, par exemple, qui payent des organisateurs scientifiques pour organiser un congrès dans leur», explique-t-il. Même si Martin Kull, CEO et l’un des propriétaires du STCC affirme que «le SwissTech Convention Center figure parmi les centres de congrès les plus modernes et les mieux équipés au monde»8, nous pouvons remettre en question cette affirmation en la confrontant à la compétitivité mondiale qui réactualise en permanence les classements. Si le STCC se démarquait par sa modularité en partie possible par le Gala System qui n’était que très peu utilisé dans les centres de congrès du monde lors de son inauguration, il va rapidement se faire dépasser par de nouveaux centres. À titre d’exemple aux États-Unis, à Dallas, près de six centres de congrès vont être construits en utilisant le Gala System pour des salles d’une capacité supérieure. Diego Frank souligne que la pandémie du Covid 19 a entraîné une diminution de la rentabilité des centres de congrès: «depuis le covid, notre business s’est complètement écrasé». Aujourd’hui, de nombreuses conférences se tiennent en ligne, par le biais du numérique, ce qui a drastiquement réduit la rentabilité économique des centres de congrès, lesquels traversent une crise profonde à l’échelle mondiale. À titre d’exemple local, l’Expo Centre SA qui exploite le centre de congrès et foires Forum Fribourg à Fribourg a fait faillite et a été contraint de fermer ses portes en 2021 à la suite de la pandémie. En France, le schéma est le même. Comme nous le lisons dans un article du Monde9 concernant les centres des congrès, les salons et les foires en France: «Premiers à terre, derniers à se relever? Le secteur de l’événementiel, qui s’était effondré en quelques jours à la survenue de la crise sanitaire en mars 2020, sera certainement l’un des derniers à monter dans le train de la reprise économique. Un coup dur pour une filière qui revendiquait avant la crise 41’000 salariés et dix fois plus d’emplois indirects, selon l’Union française des métiers de l’événement (Unimev). Depuis l’irruption du Covid-19, 18.1% des postes ont été détruits, d’après une enquête menée auprès 1’100 entreprises adhérentes». Le STCC n’est ainsi pas le seul centre des congrès à traverser des difficultés économiques. C’est une baisse de rentabilité généralisée se fait sentir depuis plusieurs années. Alors comment faire face à cette crise? Quelle stratégie l’EPFL veut-elle maintenant adopter? Quel type de clients faut-il aller chercher? Le centre doit-il ouvrir ses portes à des clients qui s’écartent du cadre académique de l’EPFL ou, au contraire, assumer pleinement sa vocation académique au prix de pertes financières? En réalité, les ambitions ne semblent pas avoir changé depuis l’ouverture du centre. Il est toujours d’actualité que le centre ne puisse accueillir que des évènements en lien avec la portée académique du campus. Cette décision implique de fermer les portes à un grand nombre d’investisseurs et donc d’assumer que le centre ne soit pas rentable. Comme le souligne Diego Frank, «il faut dire que chaque centre des congrès n’est pas profitable. Ils sont très grands, ils nécessitent de beaucoup de staff, beaucoup de technologies, et les investisseurs le savent. Un centre des congrès doit être profitable techniquement, car les centres de congrès sont un multiplicateur pour attirer des gens qui viennent voir des conférences et qui par la suite, remplissent les hôtels, les restaurants, vont acheter dans les commerces. C’est donc ça aussi la stratégie».

    À l’heure actuelle, le cristal tend davantage à rayonner ponctuellement qu’à scintiller en permanence. Par ailleurs, l’EPFL exige du centre une rentabilité plus importante. Un paradoxe émerge. Combiner une hausse de la rentabilité et le maintien des ambitions académiques de l’EPFL devient un réel défi.

    Le SwissTech Convention Center, un centre synchronisé aux fuseaux horaires du monde entier.


    À qui appartient le joyau?

    La modularité, idée centrale du projet permet une grande flexibilité d’usage et d’opportunités évènementielles. Mais à qui profite cette modularité? Qui occupe réellement ces espaces? Si le Swiss Tech semble très transparent du fait de ses grandes façades vitrées, pourtant, celles-ci masquent une forme d’opacité d’usage. Les espaces les plus fréquentés par les étudiants, professeurs, chercheurs ou visiteurs sont ceux qui entourent le STCC. Les commerces, l’hôtel, les résidences étudiantes attirent des flux massifs d’étudiants, chercheurs ou professeurs. Si nous pouvions dessiner des centaines de parcours qui se croisent tous les jours à son alentour, il se pourrait bien que presque toutes contourneraient le Swiss tech qui ne leur ouvre que rarement ses portes. Devant l’inoccupation de certains espaces, nous pouvons nous demander pourquoi ne pas le rendre plus perméable à ceux qui fréquentent le site au quotidien. La transparence est requestionnée. 

    Les grandes façades vitrées masquent une forme d’opacité d’usage

    Ne serait-il pas l’heure d’ouvrir l’imaginaire et de proposer de nouvelles occupations pour faire vivre le bâtiment en exploitant toutes ses capacités? Il est l’heure de remembrer les attendus d’un centre qui vit sous différents fuseaux horaires et non pas à l’échelle d’un campus. Comment rendre ce cristal moins opaque? Entre la philosophie de l’EPFL qui reste inchangée et tous les possibles qu’offre ce lieu, il est peut-être temps de ne plus freiner le développement de ce joyau technologique, capable d’élargir considérablement son rayonnement. Diego Frank souligne le potentiel du lieu qui pourrait s’ouvrir à plus de programmes. «Parfois, je pense qu’on doit penser out of the box et pour le moment, nous sommes très classiques, on fait des conférences et événements scientifiques et médicaux, mais je pense qu’il y énormément de potentiel avec l’e-sports, avec le domaine des IA et surtout avec les 15 000 étudiants de l’EPFL juste à côté de nous. Nous avons du potentiel pour faire plus ici». Une foule d’événements est possible. Pourrions-nous imaginer une réelle mixité d’usages combinant occupations éphémères et permanentes? Le STCC ne pourrait-il pas accueillir les chercheurs de l’Innovation Park? Accueillir des occupations plus pérennes, des programmations mixtes, des espaces partagés plus que des événements privés ponctuels? Pourquoi ne pas accueillir les Polymanga? Des spectacles de danse, des chorales, des pièces de théâtre? Laissons s’exprimer notre imagination pour rendre ce cristal moins opaque mais plus scintillant.

    Entre silences et paroles, un centre qui connait le vide autant que la vie.


    Notes

    1 Patrick Aebischer cité dans le livre the SwissTech Convention Center EPFL Quartier Nord,École Polytechnique Fédérale de Lausanne », éditions Favre SA, Lausanne, 2014

    2 Jean Luc Rochat, responsable Région Suisse Romande

    3 Patrick Aebischer cité dans le livre the SwissTech Convention Center EPFL Quartier Nord,École Polytechnique Fédérale de Lausanne », éditions Favre SA, Lausanne, 2014

    4 Cérémonie de remise des diplômes

    5 « Le SwissTech Convention Center passera aux mains de la Confédération ». Le Temps, 29.06.2022

    6 Patrick Aebischer cité dans le livre the SwissTech Convention Center EPFL Quartier Nord,École Polytechnique Fédérale de Lausanne », éditions Favre SA, Lausanne, 2014

    7 Martin Kull, CEO et propriétaire

    8 Vermeylen Margot, « Evénementiel : pour la reprise, rendez-vous à la rentrée ». Le Monde, 03.07.2021

  • L’Unithèque s’agrandit

    L’Unithèque s’agrandit

    Entre dialogue et décalage: l’extension de l’Unithèque à l’épreuve de son modèle


    Mathias Rouiller et Meg Varone


    Un héritage à prolonger 

    Située au cœur du campus de Dorigny, l’Unithèque représente un emblème dans le paysage universitaire de Lausanne. Conçue par Guido Cocchi en 1983, elle incarne un geste architectural fort, mêlant paysage – avec sa vue panoramique sur le lac et les alpes – et volumétrie – avec son implantation en amphithéâtre dans la topographie de la parcelle.

    Avec l’essor démographique de l’Arc lémanique et l’augmentation du nombre d’étudiants à l’UNIL, une extension devenait indispensable pour répondre aux besoins des utilisateurs. Pour se faire, l’État de Vaud et l’UNIL prévoient de construire une extension visant à multiplier par deux la capacité du bâtiment existant. Lors du concours, certains architectes ont choisi de respecter l’extension proposée par Cocchi, en s’inscrivant à l’arrière du bâtiment existant. D’autres, en revanche, ont pris le parti du détachement, abordant le projet comme une occasion d’introduire une nouvelle architecture.

    Lauréat du concours, le bureau Fruehauf, Henry & Viladoms (FHV) relève ce défi en proposant une intervention qui prolonge l’esprit du bâtiment, en s’implantant à l’arrière tout en apportant des réponses actuelles aux exigences contemporaines. Cet article propose d’en analyser les concepts à travers quatre axes de lecture : implantation, typologies, échelles et atmosphères.

    Aménagement provisoire lors de l’ouverture du 26 mai 2025.


    Entre effacement et mise en scène

    L’extension de l’Unithèque s’inscrit dans une démarche attentive à la logique d’implantation du bâtiment original conçu par Guido Cocchi. À l’époque, l’architecte prévoyait que la bibliothèque puisse s’agrandir dans le temps. Il rejetait l’idée d’une prolongation du bâtiment en arc de cercle, estimant qu’elle créerait des parcours excessivement longs et peu fonctionnels. Il proposait au contraire un agrandissement à l’arrière, dans le prolongement naturel de la pente.

    Le projet respecte cette vision en implantant le nouveau volume en retrait et dans la continuité de la topographie. Loin de détourner l’attention de la façade lacustre emblématique, il préserve son rôle principal dans le dispositif du campus. L’extension reprend la volumétrie en éventail du bâtiment existant, lui permettant de s’intégrer dans l’ensemble sans chercher à rivaliser formellement.

    Le nouveau geste architectural reste conséquent mais presque invisible depuis les espaces publics

    Le nouveau geste architectural reste conséquent mais presque invisible depuis les espaces publics principaux, dans une volonté affirmée de ne pas perturber le caractère paysager du site. En plan comme en coupe, le bâtiment devient un seul corps continu, articulé autour de la pente, où les deux parties se rejoignent. Cette intégration topographique rend la transition fluide entre l’existant et le nouveau, tout en prolongeant l’esprit de discrétion défendu par Cocchi.

    En haut l’Unithèque telle que conçue par l’architecte Cocchi, en bas le chantier de l’extension à l’arrière du bâtiment.

    Terrasses, transitions et clarifications spatiales

    Le plan de l’extension s’inscrit dans la continuité du schéma en éventail développé par Cocchi, dont la géométrie répondait déjà à une logique de rationalisme structurel et d’optimisation des vues. Ce choix permet non seulement une résonance formelle à l’existant, mais il prolonge aussi l’organisation extérieure en terrasses, véritable enjeu typologique du projet initial.

    L’espace se développe à partir d’un nouveau parcours qui débute dès l’entrée principale et guide l’usager à travers une succession de plateaux organisés en cascade. Cette nouvelle circulation intérieure offre une transition fluide vers l’extension tout en mettant en scène la pente naturelle du terrain.

    Le lien entre les deux bâtiments n’est pas seulement structurel ou fonctionnel: il devient perceptible par des jeux d’ouvertures notamment sur le plateau reliant existant et extension et par la mise en scène d’un balcon intérieur créant un dialogue visuel entre les niveaux supérieurs. Ce système contribue à maintenir une certaine cohérence typologique, sans renoncer à une réinterprétation contemporaine des logiques d’usage.

    La proposition d’agrandissement de Cocchi qui s’inscrivait à l’arrière de l’existant

    Projet lauréat du bureau Fruehauf, Henry & Viladoms (FHV), plan du plateau d’étage, 2017


    Entre bibliothèque de proximité et geste institutionnel

    L’architecture de Cocchi adopte une échelle modeste où les portées sont limitées. L’espace y est dense, feutré, à taille humaine, renforçant le caractère accessible du lieu. L’extension s’inscrit dans une autre logique. Si elle reprend la structure en terrasses, elle adopte une échelle plus institutionnelle. Les grandes portées, la hauteur des volumes, la dissimulation des éléments techniques évoquent davantage l’univers muséal que celui d’une bibliothèque et la filiation avec le nouveau MCBA  semble équivoque. L’absence de vue sur le lac, compensée par la générosité des volumes intérieurs, révèle une volonté de créer une forme de monumentalité intérieure.

    Les grandes portées, la hauteur des volumes, la dissimulation des éléments techniques évoquent davantage l’univers muséal que celui d’une bibliothèque

    La suppression du campanile initialement prévu a recentré le projet sur une volumétrie plus contenue. Ce retrait contribue paradoxalement à renforcer la cohérence d’échelle avec l’ensemble existant, tout en évitant une surenchère formelle. À la place, pour marquer le nouvel accès au bâtiment, un portique d’entrée a été aménagé. Il vient remplacer l’entrée initiale, désormais trop petite et inadaptée à l’échelle du nouvel ensemble.

    Initialement estimée à CHF 71 millions, la facture finale de l’extension de l’Unithèque pourrait atteindre 98,2 millions de francs, suite à trois crédits supplémentaires accordés par le Conseil d’État vaudois. Les raisons de cette hausse tiennent à des imprévus géologiques, à des coûts de construction sous-évalués, mais aussi à des choix qualitatifs: augmentation du recours au bois, amélioration du traitement de l’air pour les collections patrimoniales, et extension du champ photovoltaïque initialement prévu.

    L’ambiance domestique de l’ancienne bibliothèque.

    La monumentalité du nouveau projet avec ses portées de plus de 30 mètres.


    Du domestique au public

    Dans le bâtiment original, l’ambiance est chaleureuse : moquette orange, détails en bois, lumière diffuse. Cocchi rend visible la technique de l’édifice, dans une logique presque didactique, où l’étudiant comprend l’espace qu’il occupe comme si le bâtiment était un livre ouvert qu’il peut consulter (Nadja Maillard, 2013).

    A l’inverse, l’extension adopte une matérialité plus brutale marquée par la dominance du béton, des teintes neutres et un systèmes technique dissimulé. Selon les architectes, quelques éléments en bois viennent nuancer cette atmosphère: les mains courantes, le mobilier et le plafond du desk. Néanmoins, leur présence reste très ponctuelle. Ce choix, arrivé tardivement pendant l’exécution, répond autant à des contraintes budgétaires qu’à une volonté d’instaurer une ambiance chaleureuse à l’ensemble très minéral du projet. On assiste alors à une forme de non-choix dans l’expression de la matérialité, qui révèle une atmosphère faite de compromis, ni réellement affirmée ni vraiment contextuelle. Peut-on encore y reconnaître l’esprit de l’UNIL?

    D’un lieu chaleureux et convivial, on passe à un d’espace monumental et glacial.

    L’utilisation du métal dans les étagères, mise en place pour des raisons de délai et de conservation des ouvrages, reprend certes la matérialité des rayonnages du bâtiment initial. Pourtant, la perception générale diffère: d’un lieu chaleureux et convivial, on passe à un d’espace monumental et glacial.


    Une continuité interprétée

    L’extension de l’Unithèque ne s’inscrit ni d’une rupture radicale, ni d’une imitation servile. Elle s’inscrit dans un dialogue critique avec l’existant, prolongeant certaines intentions fondatrices, ancrage topographique, géométrie en éventail ou encore une organisation en terrasses, tout en assumant une nouvelle matérialité, une échelle amplifiée et une atmosphère résolument institutionnelle.

    Plutôt qu’un prolongement littéral, le projet propose une relecture contemporaine des besoins universitaires: accueillir un plus grand nombre d’usagers, intégrer des fonctions complémentaires, répondre à des normes techniques plus complexes. Il incarne une vision ambitieuse de l’espace académique. Toutefois, cette ambition soulève des interrogations.

    Est-il nécessaire de déployer un tel dispositif spatial pour répondre aux usages ordinaires d’une bibliothèque? Une telle monumentalité est-elle justifiée, ou risque-t-elle de créer une distance symbolique entre l’architecture et ses usagers?

    La lumière, la clarté des volumes et la fluidité des parcours offrent un cadre de travail à la fois impressionnant et serein.

    Cela dit, la visite in situ nuance ces réserves. Ce que l’on pouvait craindre d’étouffant ou de démesuré à la lecture des plans, se révèle, dans l’expérience sensible de l’espace, étonnamment accueillant. La lumière, la clarté des volumes et la fluidité des parcours offrent un cadre de travail à la fois impressionnant et serein. On s’y projette aisément comme étudiant, porté par une spatialité généreuse, silencieuse et maîtrisée.

    Reste à savoir ce qu’en diront les véritables usagers : les étudiants eux-mêmes, lorsque l’ensemble du bâtiment, extension et rénovation comprise, sera pleinement accessible et pourra être vécu au quotidien. C’est sans doute là que se jouera, en définitive, le véritable verdict architectural qui a débuté en mai dernier par l’ouverture partielle de l’espace.

    Sources

    BAUMANN, Adrian, 2023. Le chantier de l’Unithèque se dévoile. BCUL [en ligne]. 30 août 2023. Disponible à l’adresse : https://www.bcu-lausanne.ch/la-vie-a-la-bcul/le-chantier-de-l-unitheque-se-devoile/

    BONARD, Clément et ATS, 2024. Université de Lausanne : Nouvelle hausse des coûts des travaux de la « banane » . 24 Heures [en ligne]. 19 janvier 2024.
    Disponible à l’adresse : https://www.24heures.ch/universite-de-lausanne-nouvelle-hausse-des-couts-des-travaux-de-la-banane-689069861067

    Espazium Competitions, 2015. Extension du bâtiment Unithèque à Dorigny, une nouvelle bibliothèque pour l’Université de Lausanne. [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://competitions.espazium.ch/fr/concours/decides/extension-unitheque-dorigny-nouvelle-bibliotheque-universite-lausanne

    MAILLARD, Nadja, 2013. L’Université de Lausanne à Dorigny.
    ISBN 978-2-88474-280-1

    Céline Fontannaz, La bibliothèque universitaire lausannoise va s’agrandir à Dorigny. rts.ch [en ligne]. 2 février 2015. Disponible à l’adresse : https://www.rts.ch/info/regions/vaud/6508792-la-bibliotheque-universitaire-lausannoise-va-sagrandir-a-dorigny.html

    RTS. 2024. La facture de l’agrandissement de la « Banane » ne cesse de gonfler. rts.ch [en ligne]. 19 janvier 2024. Disponible à l’adresse : https://www.rts.ch/info/regions/vaud/14637745-la-facture-de-lagrandissement-de-la-banane-ne-cesse-de-gonfler.html

    Cedric van der Poel, 2016. Le poids de l’histoire. [en ligne]. 30 mars 2016.Disponible à l’adresse : https://www.espazium.ch/fr/actualites/le-poids-de-lhistoire

  • Symbiose ou conflit sous la toiture de Kengo Kuma

    Symbiose ou conflit sous la toiture de Kengo Kuma


    Pensé pour rapprocher les mondes de l’art, de la science et de la vie universitaire, le bâtiment « Under One Roof » n’a jamais trouvé comment les faire cohabiter.

    Thibault Koulmey et Alexandre Tâche

    Inauguré en 2016, le bâtiment Under One Roof sur le campus de l’EPFL devait incarner une nouvelle étape dans l’évolution du campus, passer d’un site universitaire fermé à un lieu d’échange ouvert. Après le Rolex Learning Center ou le Swisstech Convention Center, l’EPFL a poursuivi cette stratégie en lançant un concours international sur invitation, destiné à attirer des agences de renommées. L’ambition ne concernait pas uniquement la forme, mais aussi les usages: faire du campus un pôle visible d’expositions et d’activités liées aux arts et à la recherche.

    Façade donnant sur la cour (Photo: Tâche Alexandre)

    C’est dans ce contexte qu’a été choisi le projet de l’architecte japonais Kengo Kuma, dont la proposition consistait en une structure élancée en bois, s’insérant dans la topographie. Le bâtiment regroupe trois programmes: un café/restaurant, un espace d’exposition artistique, et un autre consacré à la recherche scientifique. Mais derrière cette ambition affichée, le projet Under One Roof est né d’un contexte politique et institutionnel plus complexe. Dès ses origines, le bâtiment portait l’empreinte de Patrick Aebischer, président de l’EPFL à l’époque, qui souhaitait positionner le campus comme un lieu d’avant-garde pour l’art. Ce projet était notamment lié à un partenariat avec la Fondation Gandur, qui espérait exposer ses collections dans le nouveau bâtiment.

    Le projet déjà en construction a dû être reconfiguré, perdant ainsi une partie de sa cohérence initiale.

    Ce partenariat a pourtant rapidement tourné à la crise. La Fondation Gandur, souhaitant jouer un rôle central dans la gouvernance du lieu. Les conflits autour de la direction artistique, du financement et des conditions d’exposition ont conduit à une rupture brutale entre les deux parties en 2017. Le projet déjà en construction a dû être reconfiguré, perdant ainsi une partie de sa cohérence initiale. Comme l’ont révélé plusieurs enquêtes journalistiques (RTS, 2015–2018), les bases institutionnelles du projet étaient instables dès le départ. Malgré ce contexte, le bâtiment a ouvert ses portes avec plusieurs expositions notables. Parmi elles, Noir c’est noir, une exposition marquante autour de la couleur noire dans les arts et les sciences, organisée en collaboration avec divers laboratoires de l’EPFL. Ces initiatives ont montré la richesse potentielle d’un dialogue entre disciplines artistiques et scientifiques. Pourtant, cette dynamique n’a pas suffi à stabiliser le programme.

    Toiture entrée Nord (Photo: Thibault Koulmey)

    Le bâtiment se distingue par sa toiture en ardoise, ses matériaux sobres et ses lignes élancées. Il s’insère avec délicatesse dans la pente, créant un dialogue avec le reste du site. Plusieurs usagers soulignent son caractère singulier: «Il est vraiment différent des autres bâtiments du campus», note un étudiant en master de microtechnique. «Il a une ambiance japonaise, je le recommande à des visiteurs.» Mais derrière cette légèreté apparente, l’architecture a été contrainte par des exigences muséographiques. Le bâtiment a été conçu selon une logique de «white box», un principe muséal qui impose des espaces fermés, sans ouverture, pour garantir la neutralité des conditions d’exposition.

    Cela explique en partie la fermeture physique du bâtiment, pourtant pensé au départ comme traversant et ouvert. «Des modifications dans le projet initial ont rendu ce bâtiment très fermé», constate Cyril Veillon. L’entrée nord depuis l’Esplanade, bien qu’emblématique, est aujourd’hui peu utilisée, et les volumes intérieurs apparaissent difficilement lisibles pour les usagers. Ce sentiment est partagé par les étudiants. «Le bâtiment a l’air fermé sur lui-même. La façade sans vitre nous invite plus à le longer qu’à entrer dedans», commente le même étudiant. «Ce n’est pas un endroit où on va étudier, c’est juste pour traverser.»

    L’EPFL poursuivait un objectif clair: faire du campus un espace ouvert aux arts et à l’innovation scientifique, en mettant en valeur ses laboratoires par le biais d’expositions. Le projet de Kuma, fluide et modulable, semblait bien répondre à cette ambition. Mais la crise avec la Fondation Gandur a déstabilisé ce programme.

    Façade sud, Montreux Jazz Café (Alexandre Tâche)

    Cyril Veillon nous explique que les trois fonctions (restaurant, expositions artistiques, expositions scientifiques) ont coexisté, mais sans créer de synergies réelles. À l’exception de quelques événements partagés, les usages sont restés fragmentés. L’équipe de programmation, peu intégrée à la vie du campus, n’a pas réussi à créer un lien fort avec les étudiants et chercheurs. Cette absence de stratégie unifiée a nui à l’identité du lieu. «J’ai visité une expo une fois tous les six mois», nous dit l’étudiant interrogé. «C’est plus un endroit que je longe».

    «Le bâtiment est resté passablement muet. Il n’a pas réussi à attirer les usagers du campus.»

    Cyril Veillon

    Si la pandémie de Covid-19 a ralenti les débuts du bâtiment, la programmation perçue comme élitiste, le cloisonnement des fonctions, le manque de visibilité dans les circuits étudiants, n’ont pas aidé au développement du projet dans le campus. 

    Cyril Veillon le reconnaît: «Le bâtiment est resté passablement muet. Il n’a pas réussi à attirer les usagers du campus.» La décision de fermer les espaces d’exposition à l’été 2025 acte l’échec du programme initial. Seul le restaurant restera ouvert. Cette situation interroge: pourquoi un bâtiment aussi bien situé, aussi soigné architecturalement, n’a-t-il pas trouvé son public? Comment expliquer un tel écart entre l’intention et la réalité?

    «Peut-être qu’on pourrait y faire des espaces de travail?»

    Un étudiant

    Le bâtiment de Kengo Kuma ne manque pas de qualités. Il s’inscrit dans le site avec justesse, suit la pente, crée une place là où il n’y avait qu’un vide. Il s’intègre harmonieusement dans le campus, avec une présence discrète mais forte. En ce sens, il est très différent des autres bâtiments emblématiques du campus, souvent plus monumentaux. Mais l’histoire de ce projet révèle une instabilité dès le début. Il a été porté par une volonté personnelle forte, celle de l’ancien président Aebischer, puis fragilisé par un scandale autour de la gouvernance et du rôle de la Fondation Gandur. Ce défaut d’ancrage initial se retrouve dans la difficulté qu’a eue le bâtiment à s’adresser à ses usagers.

    Façade est, donnant sur place, vue comme assez fermée (Thibault Koulmey)

    Aujourd’hui, il est là. Construit, peu utilisé, mais encore riche de possibilités. Comme le propose l’étudiant interroge: «Peut-être qu’on pourrait y faire des espaces de travail?» Une idée simple, mais concrète. Le lieu pourrait devenir un espace hybride, accessible, adaptable. Under One Roof mérite mieux qu’un abandon silencieux. Il mérite une deuxième chance. Il appartient maintenant à l’EPFL, c’est à ses usagers de lui redonner un rôle.

    Notes

    Sources :

    Interview avec Cyril Veillon / Directeur Archizoom
    Interview avec un étudiants en microtechnique à l’EPFL (Rémi)

    Photographies :
     Thibault Koulmey
    Alexandre Tâche

    Jodidio, Philip. Under One Roof: EPFL ArtLab in Lausanne by Kengo Kuma. Munich ; New York : Prestel, 2019. 176 p. ISBN 978-3-7913-5805-5.

    Articles en ligne

    RTS. Le divorce est consommé entre la Fondation Gandur et l’EPFL [en ligne]. 18 octobre 2018. Disponible à l’adresse : https://www.rts.ch/info/suisse/9849255-le-divorce-est-consomme-entre-la-fondation-gandur-et-lepfl.html

    RTS. Pose de la première pierre du projet « Under One Roof » à l’EPFL [en ligne]. 11 novembre 2014. Disponible à l’adresse : https://www.rts.ch/info/regions/vaud/6565711-pose-de-la-premiere-pierre-du-projet-under-one-roof-a-lepfl.html

    RTS. L’embarrassant contrat de l’EPFL avec la Fondation Gandur pour l’art [en ligne]. 3 février 2016. Disponible à l’adresse : https://www.rts.ch/info/suisse/7667231-lembarrassant-contrat-de-lepfl-avec-la-fondation-gandur-pour-lart.html

    ARQUITECTURA VIVA. Experimental Pavilions in EPFL [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://arquitecturaviva.com/works/experimental-pavilions-in-epfl

    ESPAZIUM. Le spectacle du savoir [en ligne]. 2 février 2017. Disponible à l’adresse : https://www.espazium.ch/fr/actualites/le-spectacle-du-savoir

    ESPAZIUM. L’art de la simplicité [en ligne]. 27 février 2017. Disponible à l’adresse : https://www.espazium.ch/fr/actualites/lart-de-la-simplicite

    RTS. ArtLab, un bâtiment dédié à la science et à la culture inauguré à l’EPFL [en ligne]. 14 novembre 2016. Disponible à l’adresse : https://www.rts.ch/info/regions/vaud/8139550-artlab-un-batiment-dedie-a-la-science-et-a-la-culture-inaugure-a-lepfl.html

  • Le Vortex, une masse attirée par le centre ?

    Le Vortex, une masse attirée par le centre ?

    Le Vortex se veut une réponse emblématique à la densification universitaire et à la crise du logement étudiant. Mais derrière l’ambition affichée et la puissance du geste architectural se cache un projet aux limites évidentes, tant sur le plan de l’aménagement urbain que de la qualité des espaces paysagers.

    Izadora Botelho et Tulay Basagac

    Un village en spirale

    Cet immeuble destiné au logement étudiant, est né d’une décision politique visant à soutenir la candidature de Lausanne pour accueillir les Jeux Olympiques de la Jeunesse (JOJ) 2020. Il devait loger 1 700 athlètes avant d’être transféré à l’université de Lausanne pour un usage à long terme. Dürig, l’architecte en charge de ce projet, avait pour objectif principal de créer une architecture favorisant la cohabitation entre les habitants. Il parle de village-rue et cite dans le livre Le Vortex: l’architecture du cercle: « Certains villages sont organisés autour d’une place ou d’une église, et d’autres se forment le long d’un chemin de deux kilomètres, qui est aussi une spirale ».

    La volonté architecturale était d’ordre typologique et non volumétrique.

    L’architecte laisse entendre que la volonté architecturale était d’ordre typologique et non volumétrique. Il développe ainsi un projet de bâtiment à cour et coursives ciruclaires, des dispositifs qui, par leur forment, invitent à habiter un centre. Le concept est renforcé par l’appelation « Vortex » : ce therme évoque une architecture centripète et dynamique, qui aspire les flux humains ver un centre attractif, comme un point de convergence sociale.

    Historiquement, les villages construits en cercle favorisent l’égalité et la centralité dans la manière de vivre. Cette disposition encourage l’inclusion, la communication et la visibilité mutuelle. La cour, quant à elle, offre un espace semi-public propixe aux rencontres dans un cadre sécurisé. Socialement, ces aménagements renforcent le sentiment de communauté.

    Cependant, regrouper un village en cercle touche un aspect fondamental de l’architecture : celui de délimiter, de créer un «dedans» et un «dehors». Cette forme est souvent été utilisée comme une mesure défensive, une manière de se protéger des dangers extérieurs. Elle crée une proximité à l’intérieur des remparts, mais induit également une séparation vis-à-vis de la ville environnante.

    Dans le projet du Vortex, nous allons analyser comment ces dispositifs architecturaux, visant à orienter la vie sociale vers le noyau central, sont vécus par les usagers, et comment le bâtiment interagit avec son environnement.

    Les limites du concept 

    Nous sommes allés sur place pour comprendre comment se vit le Vortex. Les entretiens avec les habitants et les commerçants nous ont permis d’évaluer si le projet, qui vise à animer un village le long d’un chemin, est réalisable grâce aux dispositifs architecturaux imaginés par Dürig. 

    «On fait de la résistance, on fait pousser quelques plantes devant notre local»

    Un commerçant

    Nous avons remarqué que le bâtiment actuel, avec ses coursives extérieures, semble parfaitement adapté pour accueillir des étudiants à long terme. Ces derniers apprécient généralement les lieux calmes, tout en favorisant les échanges. Malgré certaines réserves concernant le manque d’intimité causé par le passage sur les coursives, les étudiants interrogés ont généralement exprimé une perception positive. Ils ont souligné la qualité architecurale du bâti, la bonne isolation phonique, ainsi que l’utilité sociale des coursives. 

    Les utilisateurs du vortex expriment une satisfaction générale quant à la localisation privilégiée du site, bien que la place centrale soit négligée. Lorsqu’ils sont interrogés sur l’usage de la cour et la vie sociale au sein du bâtiment, les habitants soulignent une absence de qualité paysagère et de dynamisme collectif au sein de la résidence.

    Bien que le Vortex soit apprécié par un grand nombre d’étudiants, l’usage de son aménagment urbain soulève néanmoins quelques questions. Par son geste architectural fort et l’ambition portée par sa forme emblématique, le Vortex répont certes à la crise du logement étudiant, mais révèle également les limites évidentes imposées par cette géométrie  imposante.

    Vue aérienne du Vortex, ©Fernando Guerra | FG+SG

    Une forme emblématique, mais peu contextuelle

    Cet objet circulaire, remarquable d’un point de vue visuel, crée une rupture nette avec le tissu urbain environnant. Agissant comme une forme d’autorité, cet anneau de 130 mètres de diamètre évoque un village fortifié, replié sur lui-même. Sa monumentalité concave rompt tout dialogue avec le campus universitaire, la ville voisine ainsi que les espaces naturels alentour, comme la forêt.

    «We don’t really know our neighbors»

    Un étudiant étranger

    Initialement pensés pour animer le projet et générer une dynamique urbaine en lien avec le voisinage, l’idée des commerces en rez-de-chaussée est également un moyen de rencontre pour les étudiants. Toutefois, ces espaces, accessibles depuis la cour centrale, ne sont pas véritablement mis en valeur. Les trois entrées du bâtiment, assez discrètes et peu aménagées, n’invitent pas le public dans ce complexe de manière à enrichir les commerces. 

    Le bâtiment semble s’auto-suffire, mais cette absence d’ouverture à l’extérieur, cette fermeture sur lui-même, contribue malheureusement au non-fonctionnement de ces espaces commerciaux en limitant leur attractivité, comme en témoigne la fermeture de la terrasse située en toiture. Cette centralité et cette fermeture de son aménagement illustrent un projet sans communication directe avec les usagers. 

    Le bâtiment manque d’articulations fines avec les espaces publics ainsi qu’avec les abords immédiats. Au sein du bâtiment, des seuils, des transitions ainsi que des lieux de rencontre ou de travail aux étages, où les étudiants peuvent s’approprier les espaces, pourraient créer une interaction avec les usagers internes et externes, faisant du Vortex un véritable morceau de ville. Ces remarques nous rappellent l’intention de Dürig, telle que formulée dans l’ouvrage Le Vortex Architecture du cercle: « Nous avons plutôt cherché à trouver une architecture permettant de faire cohabiter les gens. » 

    Une cour centrale surdimensionnée… mais sous-exploitée

    Le cœur même du Vortex, cette immense cour intérieure, reflète les limites d’un espace mal aménagé et difficilement appropriable. Pensée comme un espace communautaire, cette cour généreuse, aux dimensions quasi urbaines, crée une échelle disproportionnée qui tend à intimider plutôt qu’à inviter les usagers à s’y installer. Le manque d’aménagements adaptés, l’absence de plantations structurantes ou de zones ombragées contribuent à faire de ce lieu un espace minimaliste, presque stérile, dont l’usage et l’appropriation par les étudiants demeurent difficiles. 

    Dans le contexte paysager, le Vortex semble se refermer sur lui-même. Il ne tisse aucun véritable lien avec son environnement et tourne le dos à la ville. Tout paraît se jouer à l’intérieur du bâtiment ou ailleurs sur le campus. Ce manque d’ouverture se fait ressentir dans l’usage du lieu: la cour reste vide, ou en tout cas, elle ne contribue pas autant qu’on pourrait l’espérer à une vie communautaire étudiante. 

    La place centrale, qui historiquement servait d’espace d’expression démocratique, de marché, de fête ou de protestation,  reste en marge de la vie sociale du Vortex.  Ce «forum vivant», qui devait être le point de rencontre central des étudiants, ressemble malheureusement plus à un symbole qu’à un espace réellement actif et unificateur.  

    Rendu image 3D du projet  (Courtesy of Dürig AG)

    Photo de la cour du Vortex, avril 2025 (Izadora Botelho)

    Une cour habitée?

    Si l’espace central est vide, pourquoi ne pas envisager de renouer avec l’histoire agricole du site pour lui redonner vie ? 

    En aménageant des jardins sauvages, en laissant pousser des herbes hautes et en permettant aux animaux de vagabonder librement, on pourrait atténuer la rigidité du lieu et recentrer l’attention des usagers sur l’espace collectif, afin de favoriser les interactions sociales.

    Cour intérieure ambiance prairie, montage personnel (Tulay Basagac)

    Notes


    Lieux: Lausanne

    Date de construction: 2017-2019

    Architecte responsable du concept architecturalprojet: Jean-Pierre Dürig (Dürig AG)

    Architecte responsable de la conception détaillée du projet: Itten + Brechbühl SA

    Partenariat: public-privé

    Maitres d’ouvrages: Caisse de pension de l’Etat de Vaud

    Couts: 156 millions

    Surface au sol : 36’700 mètres carrés

    Hauteur : 29 mètres

    941 chambres  

    2400 mètres d’espace partagés : restaurants, café, garderie, magasins et salles de réunions modulables.  

    Diamètre extérieur 137 mètreS  

    Diamètre intérieur 105 mètres  

    Rampe 2,8 km avec 1% d’inclinaison

    Bibliographie


    Jodidio, P. (s.d.). Le Vortex : Architecture du cercle. Rizzoli Electa.

    Itten+Brechbühl. (s.d.). Vortex. Archiswiss. https://archiswiss.ch/architecture/vortex-ittenbrechbuhl/

    ArchDaily. (2015, novembre 1). Durig AG designs student housing for University of Lausanne. https://www.archdaily.com/769453/durig-ag-designs-student-housing-for-university-of-lausanne/55934ca3e58ece2fb50002c4-durig-ag-designs-student-housing-for-university-of-lausanne-image?next_project=no

    ArchDaily. (2020, juin 11). Vortex Student Housing / DURIG AG + Itten+Brechbühl. https://www.archdaily.com/941502/vortex-student-housing-durig-ag-plus-itten-plus-brechbuhl/5ee18861b35765c6d80002bc-vortex-student-housing-durig-ag-plus-itten-plus-brechbuhl-plan?next_project=no

    CPEV – Centre de promotion des études (2020, octobre). Vortex [Livret de présentation]. https://www.cpev.ch/sites/default/files/files-document/2020-10/CPEV_Vortex_livret_oct2020.pdf

    Université de Lausanne. (s.d.). Vortex : Se loger sur le campus. https://www.unil.ch/unil/en/home/menuinst/travailler/welcome-centre/vortex-se-loger-sur-le-campus.html

  • Journal de bord – Anthropole

    Journal de bord – Anthropole

    En l’an 1987, après trois ans de construction, l’Anthropole voit le jour. Magnifique vaisseau de béton conçu par Mario Bevilaqua, Jacques Dumas et Jean-Luc Thibaud, qui voulaient, par cet objet, créer une « machine à échanges ». Ce lieu aura servi pendant de longues années.

    Benoît Boegli et Zohra Geinoz

    2049_03_17
    Départ en mission
    Le capitaine Alex March Fourc nous a appelés pour une mission, celle-ci consiste à explorer l’Anthropole¹. En ce jour du 17 Mars, nous arrivons face à une impressionnante masse. Cette forme nous évoque un sentiment d’agressivité. La coque, avec sa géométrie à redents, semble être là pour défendre le mécanisme intérieur.

    Lorsque nous franchissons la grande porte de verre qui se replie à l’intérieur de sa masse, un sentiment d’immensité s’installe. La prédominance du béton nous paraît austère. Un réseau de tuyaux bleus parcourt le plafond, il semble alimenter une machine. Le lieu paraît vivant.
    Photo porte, 2049_03_17

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    Rencontre avec le lieu
    Cela fait maintenant quelques jours que nous parcourons la station. Nos premières interactions avec la population qui y réside sont minimes. Nous avons l’impression de leur paraître invisibles. C’est à l’heure des repas que le monde s’active. En dehors de ces moments-là, ils reprennent leur quartier et nous nous retrouvons seuls. Quelques externes, venus de Géopolis ou d’Internef², utilisent ponctuellement les lieux mais retournent très rapidement chez eux.

    Nous ne savons pas encore très bien où nous nous trouvons. Nous errons à travers de rampes, d’escaliers, de passerelles: des éléments qui se mélangent et qui brouillent notre orientation.
    Photo interstice, 2049_03_24
    2049_03_28
    Labyrinthe
    Nous descendons pour remonter et montons pour redescendre. Une rampe grimpe, nous l’empruntons. Nous pensons être au rez-de-chaussée supérieur. Des vitrines, des bruits de caisses enregistreuses, des affiches recouvrent les murs. Le plafond est plus bas ici, comme si la gravité s’accentuait. 

    Puis les escaliers, deux en demi-cercle. Nous choisissons l’un d’eux, il nous mène à un palier, puis au niveau supérieur et s’arrêtent brusquement.

    D’ici, deux autres escaliers, centraux et plus monumentaux. L’un en spirale et l’autre en croix, nous choisissons le premier, celui qui nous fait face. Nous comprenons peu à peu que l’escalier est une double hélice. Les deux volées parallèles, qui ne se rencontrent jamais, nous confirment que même les escaliers sont imaginés pour nous désorienter. C’est comme si l’architecture nous refusait les rencontres spontanées³.

    La lumière zénithale située au sommet des escaliers nous entraîne au dernier niveau, le plus lumineux jusqu’ici, les autres étages étant quelque peu sombres. Un immense couloir s’étire; des angles en béton, inclinés à 45°, rompent systématiquement la perspective et se déroulent comme l’intérieur d’un squelette⁴.

    L’architecture du lieu ne semble pas conçue pour faciliter nos déplacements. Elle nous perturbe; notre perception de l’espace est biaisée, nos sens sont brouillés.
    Photo escalier, 2049_03_28

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    Les salles de travail 
    Nous remarquons des modules de travail filant sur toute la périphérie de l’enveloppe. Un couloir étroit sépare une deuxième ceinture de modules, qui se répètent à l’intérieur du plan. Ces derniers sont particulièrement exigus, ne bénéficient d’aucune fenêtre et sont tournés vers l’intérieur. L’extérieur est effacé. Nous nous questionnons sur la viabilité de ces espaces.

    La configuration du plan génère des géométries de salles variables, toutes soumises à une volonté formelle. Comme si l’architecte avait sculpté une idée plutôt que pensé un usage.
    Photo plan, 2049_03_28

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    Rencontre avec un usager

    L’espace devait alors être éclairé artificiellement tout au long de la journée, peu importe les saisons.

    Nous avons discuté pour la première fois avec un résident.  Comme nous, à son arrivée, il était désorienté. Il avait du mal à se repérer au milieu des couloirs et des numérotations de salles quelque peu complexes. Parfois, il lui arrivait de partir dans la mauvaise direction, comme tout est quasi symétrique ici. Et même après plusieurs années à bord, il lui arrivait encore de se tromper d’escalier. Il le définissait comme «un labyrinthe, sans vraiment en être un, un endroit dans lequel tu es toujours perdu tout en sachant plus ou moins où tu es»⁵.

    Il nous raconte aussi qu’à mesure qu’il avançait dans les couloirs, il constatait la fragmentation répétitive des espaces. Partout, des petites salles. L’aménagement de ces dernières, dicté par la forme globale, plus que par ceux qui y vivent. Il se demandait si la conception des plans n’aurait pas pu être pensée plus simplement et pour les usagers.

    Lorsqu’il parcourait les couloirs, nous dit-il, il sentait constamment la lourde ambiance du lieu s’imposer à lui, sombre et constante. L’espace devait alors être éclairé artificiellement tout au long de la journée, peu importe les saisons.

    À ses mots, nous comprenons que quelque chose l’intriguait ici: L’esthétique⁶ du lieu, qui, malgré le temps restait belle et intacte.
    Photo couloir, 2049_04_02

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    Orientation au sein du lieu
    Cela fait quelques temps que nous voyageons, nous sommes familiarisés avec les lieux. Nous avons nos points de repère, que ce soit la signalétique colorée ou les formes des escaliers. Nous avançons désormais sereinement.

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    Galerie marchande 
    Dans la partie inférieure, quelques commerces y sont installés. On y trouve le nécessaire pour le voyage. L’un des vendeurs nous a expliqué que les choses ont bien changé, et que cela ne fonctionne plus comme à l’époque. Les résidents ne restent plus à bord en permanence et, souvent ils repartent vers d’autres stations environnantes. 

    Tout comme le premier résident que nous avons vu, il raconte son expérience ici, ses premiers souvenirs à bord, et notamment comment il s’est perdu au milieu de ce «labyrinthe»⁷.

    Lui qui est là depuis de longues années déjà, trouve également que le lieu a été pensé d’une drôle de façon, avec beaucoup d’espaces inutilisés, dans lesquels il ne se passe presque rien.
    Photo galeries marchandes, 2049_12_20

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    Machinerie
    Aujourd’hui, nous avons fait la rencontre de la personne qui s’occupe de la machinerie. Il nous a raconté le fonctionnement du lieu. Malgré ses nombreuses années d’utilisation, l’Anthropole a été très bien entretenu. La majorité des pièces sont d’origine et fonctionnent encore. L’éclairage a dû être changé il y a quelques années. Les anciens tubes néon ont été remplacés par un équipement plus optimal⁸. Les prochaines interventions prévues concernent le changement des monoblocs de ventilation. La structure interne n’a subi aucun choc contrairement à sa coque qui, elle connaît quelques infiltrations. En bref, sa mécanique fonctionne bien, mais par sa taille et ses traces du temps, l’objet est particulièrement énergivore⁹.

    l’Anthropole a été très bien entretenu. La majorité des pièces sont d’origine et fonctionnent encore.

    Maintenance 
    C’est à ce niveau-là également, que nous avons discuté avec l’homme en charge de l’entretien de la station. Un homme attachant, qui a appris à connaître ce lieu et qui le chérit tant. Avant d’arriver ici, il a fait quelques années ailleurs, et depuis qu’il a posé pied à bord, il n’a jamais souhaité changer d’endroit. Il se sent si bien entre ces murs, qu’il parcourt chaque jour. Ces murs, placardés d’affiches de propagande diverses¹⁰, dont il est seul à devoir se débarrasser.
    Pour que chacun se sente aussi bien que lui, il a décidé d’aménager les interstices inutilisés pour que les résidents puissent y séjourner de manière un peu plus intime et plus tranquille que dans les espaces communs. À sa manière, il prend aussi soin du lieu que des gens qui y vivent.
    Photo affiches, 2049_12_28

    Notes d’observations_
    1. Analyse psycho-spatiale; science du futur basé sur la psychologie de l’espace       pour vérifier l’habitabilité d’un lieu.

    2. Exemple de stations qui gravitent à proximité d’Anthropole.

    3. Sentiment contraire à la volonté des architectes de créer une «machine à échanges», mentionné dans l’ouvrage «du BFSH2 à l’Anthropole»

    4. Observations basées sur les plans de la station.

    5. citation tiré de notre première rencontre avec un usager.

    6. L’Anthropole, immense et labyrinthique, nous évoque une esthétique sublime technologique, sensation de vertiges et de perte de repères.

    7. citation tiré de notre rencontre avec le marchand.

    8. Rénovations mentionnés lors de l’échange avec l’homme en charge de la machinerie.

    9. informations sur la consommation des différents bâtiments de l’UNIL tiré du document «EMPD Centrale de chauffe - UNIL»

    10. Affichage autorisé au deux premiers niveaux de l’Anthropole, débarrassé une fois par semaine par le concierge.
  • Topographie critique des usages : Le Rolex Learning Center, 15 ans plus tard.

    Topographie critique des usages : Le Rolex Learning Center, 15 ans plus tard.

    Depuis son ouverture en 2010, le Rolex Learning Center, œuvre emblématique du bureau japonais SANAA, alimente un récit flatteur: celui d’un manifeste spatial libre et visionnaire pour le campus de l’EPFL. Quinze ans plus tard, l’icône est toujours là — mais qu’en est-il de son usage réel ?

    Pierre-Loïc Carron et Loïc Perrin

    Plutôt que d’ajouter une lecture formelle de plus, cette critique se place du côté des usagers, de ceux qui arpentent au quotidien ses pentes et ses creux. Les ambitions des architectes résistent-elles à l’épreuve du temps? Le bâtiment, sous ses courbes parfaites, révèle-t-il des fragilités ou des qualités inattendues? C’est à travers sa topographie vécue que nous avons tenté de répondre.

    Entrée du Rolex Learning Center, photographie © Pierre-Loïc Carron, 2025

    Le Rolex Learning Center est l’œuvre du bureau d’architecture japonais SANAA, fondé par Kazuyo Sejima et Ryue Nishizawa. Lauréats du Pritzker Prize en 2010, les deux architectes ont construit une œuvre marquée par la continuité des plans, la transparence, la légèreté, et une volonté constante d’éviter les hiérarchies spatiales. La même année, Kazuyo Sejima était commissaire de la 12e Biennale d’architecture de Venise, placée sous le titre People meet in Architecture1. Cette édition, marquante, posait les bases d’une architecture conçue comme «champ de relations» plutôt que comme objet figé — un espace où les corps se croisent, cohabitent, improvisent dans de larges espaces ouverts. Le Rolex Learning Center, inauguré à Lausanne cette même année, peut être lu comme une traduction concrète de cette position théorique.

    Situé au cœur du campus de l’EPFL, le bâtiment n’est pas une bibliothèque au sens classique, mais un paysage construit: un vaste plan continu, sans cloisonnement, qui se déploie en vagues successives, percées de patios, de seuils flous. Le sol y est en pente constante, sans angle droit, appelant à la déambulation autant qu’au repos. On y trouve une médiathèque, des espaces de travail, des lieux de rencontre, un café — mais la programmation, diluée dans un espace sans séparation, laisse place à l’invention.

    Photographie argentique © Pierre-Loïc Carron

    Espace de travail Rolex Learning Center, photographie © Pierre-Loïc Carron, 2025

    Cette ouverture formelle se traduit dans les usages. Lors de notre visite sur place, nous avons pu observer une grande variété de pratiques, certaines attendues, d’autres plus inattendues: des étudiants y travaillent, dorment, déjeunent sur les pentes. Des sans-abris y passent parfois la nuit. Ces usages hybrides, non prescrits, révèlent la porosité du Rolex Learning Center — sa capacité à accueillir sans filtrer, à être investi sans mode d’emploi.

    Un paradoxe: malgré ses volumes généreux, le bâtiment offre une capacité de travail insuffisante

    Le premier constat est paradoxal : malgré ses volumes généreux, le bâtiment offre une capacité de travail insuffisante, surtout lors des périodes de révision. « Si on n’arrive pas super tôt, on est sûr de ne pas avoir de place », confie une étudiante2. En parallèle, de vastes zones restent sous-utilisées, faute d’aménagement, d’accès à l’électricité ou de signalisation claire. Le bibliothécaire précise que «les livres peuvent uniquement être placés sur les zones planes», ce qui limite la densité des rayonnages et concentre les usages dans quelques zones. Le transport des chariots se complique aussi à cause des pentes, les ascenseurs étant «peu visibles ou mal adaptés»3. Autrement dit, l’esthétique continue du sol devient une entrave logistique.

    Cette contrainte se retrouve ailleurs. Le choix initial d’un sol en béton ciré a été abandonné au profit de la moquette, plus absorbante : un geste acoustique révélateur. Le bâtiment a dû être corrigé pour répondre à son propre écho. Cette nécessité d’ajustement se retrouve à une autre échelle : dans sa gestion quotidienne. Le responsable concierge parle d’un «très gros bateau», difficile à manœuvrer4. La forme fluide, la surface continue, la multiplicité des usages imposent une organisation et une maintenance lourdes, révélant les limites pratiques d’un bâtiment pensé comme paysage.

    Photographie argentique © Pierre-Loïc Carron

    Entrée du Rolex Learning Center, photographie © Pierre-Loïc Carron, 2025

    Pourtant, malgré ces contraintes, le Rolex Learning Center continue d’exercer une forme de fascination. Sa topographie douce, ses pentes continues, sa lumière diffuse composent un paysage intérieur unique. Des étudiants y trouvent une liberté rare : «on peut s’y asseoir n’importe où, même se coucher dans les pentes, c’est agréable», rapporte une usagère5. Le bâtiment permet une appropriation souple, hors des cadres traditionnels de la bibliothèque universitaire. On y travaille, on s’y repose, on y discute, parfois on y mange. Cette liberté d’usage, même si elle désoriente certains, constitue l’un de ses atouts les plus durables.

    Mais cette liberté a un prix : elle exige des ajustements. À défaut d’intervenir sur l’architecture elle-même, il serait possible d’améliorer l’usage par des dispositifs légers. Le bibliothécaire évoque la possibilité d’aménager certaines pentes sous forme de terrasses, d’y ajouter des prises électriques, et de renforcer la signalétique pour fluidifier les parcours6. Le concierge, quant à lui, souligne les effets secondaires d’un bâtiment pensé comme une œuvre continue: «il fonctionne, mais au prix d’un effort logistique constant»7. En somme, il ne s’agit pas de corriger le Rolex, mais de le soigner — comme on entretient un grand jardin public.

    «Il fonctionne, mais au prix d’un effort logistique constant»

    Le concierge

    Peut-être est-ce là le véritable enjeu d’un tel bâtiment: ne pas le figer dans une image iconique, mais l’accepter comme un espace vivant, traversé, éprouvé, modifié. Le Rolex Learning Center ne demande pas d’être préservé, mais accompagné. Ce n’est pas une forme à contempler, mais un milieu à habiter. Sa topographie, comme ses usages, appelle une lecture continue, une critique active, une attention partagée. C’est à cette condition qu’il pourra continuer à incarner ce qu’il prétend être : un lieu d’apprentissage — et d’expérience.

    Notes

    [1] Sejima, K., & Nishizawa, R. (2010). People meet in architecture. 12th International Architecture Exhibition. Venise : La Biennale di Venezia.

    [2]  Entretien avec une usagère du Rolex Learning Center, avril 2025.

    [3]  Entretien du bibliothécaire du Rolex Learning Center, avril 2025.

    [4] Entretien avec le responsable concierge du Rolex Learning Center, avril 2025.

    [5] Entretien avec une usagère du Rolex Learning Center, avril 2025.

    [6] Entretien du bibliothécaire du Rolex Learning Center, avril 2025.

    [7] Entretien avec le responsable concierge du Rolex Learning Center, avril 2025.

  • Campus RTS : édifice transparent au service de l’information

    Campus RTS : édifice transparent au service de l’information

    Après une décennie de projet et de réalisation tout en intégrant plusieurs étapes majeures de transformation, le nouveau campus de la RTS touche bientôt à sa fin.  Comment et pourquoi a-t-il évolué ?

    Kathleen Bernasconi et Tom Narjoud

    La SSR (Société suisse de radiodiffusion et télévision) lance en 2014 une procédure de mandats d’étude parallèles pour la construction du futur édifice du grand média public suisse de la RTS. Le bâtiment est situé au cœur du campus UNIL-EPFL, à l’est du Rolex Learning Center. 

    Désigné lauréat en 2015, le bureau belge Kersten Geers David Van Severen (KGDVS) est responsable du projet. Deux années plus tard, le projet se gèle complètement suite à l’initiative No Billag1 qui remet directement en cause la mission du média public. 

    A la suite d’une redéfinition stratégique de la SSR et de nouvelles priorisations, le projet du campus reprend vie et on observe des modifications au projet. Les mots d’ordre maintenus  sont transparence et flexibilité.  Effectivement, le projet prend une grande importance sur le désir d’ouvrir le bâtiment et d’accueillir le public. Comment ce discours se retranscrit-il architecturalement au sein du chantier, ouvert en 2020 et qui se terminera en 2026?

    Du savoir à l’écran: la rencontre entre éducation et information

    © Office Kersten Geers David Van Severen (KGDVS)

    Au moment du lancement du mandat d’étude parallèle, Gilles Marchand, ancien directeur de la RTS, et Patrick Aebischer, ancien président de l’EPFL, exposent leur intention de faire du nouveau campus RTS un bâtiment pluridisciplinaire, incarnant l’idée de mettre le savoir au service du public.

    L’emplacement stratégique du campus RTS, à proximité de l’UNIL et de l’EPFL, permet une collaboration bénéfique entre les domaines scientifiques et les médias. La recherche universitaire est implantée au sein d’une plateforme médiatique. Selon le chef de projet auprès de la SSR, Marc Bueler2, «Il y a le savoir et l’enseignement du côté de l’EPFL et de l’UNIL. Et nous, finalement, dans les médias, on est un partenaire pour raconter des histoires, porter ce savoir, et être aussi challengé.» Ce choix s’inscrit dans une démarche «visionnaire», où l’interaction avec le milieu académique devient un pilier du média moderne : aujourd’hui, la question du fact-checking est au cœur de la diffusion d’informations. «On n’est pas juste des porte-parole […], mais on devient un acteur de relais pour toute cette complexité sociétale», ajoute Marc Bueler.

    Cette collaboration est réfléchie non seulement pour les contenus produits, mais aussi pour les formats et les modes de diffusion. Par exemple, l’Initiative for Media Innovation (IMI), un laboratoire commun entre l’EPFL et la RTS, se consacre à l’intégration de technologies de pointe dans le journalisme. Cette proximité permet à la RTS de s’adapter plus rapidement aux évolutions technologiques, tout en offrant aux étudiants un espace d’apprentissage au cœur même de la production médiatique.

    Transparence architecturale et médiatique

    © Office Kersten Geers David Van Severen (KGDVS)

    Dès la procédure de MEP du Campus RTS, la transparence est un pilier fondamental du projet, autant dans son concept architectural que dans sa valeur sociétale. Elle s’inscrit dans une volonté de rendre visible le processus de création médiatique. Marc Bueler nous dit :  «Après, il y a aussi une symbolique, la transparence fait partie du service public, de donner de la visibilité à nos activités. Ça commence par le foyer, et d’exposer ce qu’on fait. Le média n’est plus un élément où on fait les choses en coulisses, où on est un petit peu replié sur soi-même. On a un devoir d’ouverture, de transparence.» 

    Au rez-de-chaussée du bâtiment se trouve un vaste espace vitré, conçu pour accueillir le public de manière attractive. Cette esplanade intérieure, baignée de lumière naturelle, est le point de rencontre central entre la RTS et ses visiteurs. L’espace est pensé pour permettre aux invités de découvrir les coulisses de la production médiatique en direct, sans barrières physiques ni symboliques. Effectivement, on peut observer les activités au sein des studios et régies vitrés, directement connectés au foyer. Les plateaux de tournage, qui sont des boîtes fermées, sont également accessibles à travers des sas. À l’étage, le «Champ» représente un espace de travail innovant et totalement ouvert. Ce vaste plateau, dépourvu de cloisons rigides, est pensé pour optimiser la collaboration des usagers et la circulation des idées. Marc Bueler décrit cet espace comme un lieu de «visibilité au travail», permettant une interaction constante entre les différentes équipes.

    L’architecture au service de l’évolution des médias

    © Office Kersten Geers David Van Severen (KGDVS)

    Le bâtiment de la RTS ne se contente pas d’héberger des bureaux ou des studios, il a été pensé comme un outil de travail évolutif, capable de s’adapter aux changements constants du monde des médias. Marc Bueler explique même que «Le bâtiment est capable de répondre aux demandes et aux évolutions constantes des modes de production, c’est une qualité que le projet a su relever». De l’organisation spatiale jusqu’à l’infrastructure technique, tout a été conçu pour permettre des reconfigurations rapides, anticiper les changements de formats, d’équipes ou de technologies.

    Le bâtiment a été pensé comme un outil de travail évolutif, capable de s’adapter aux changements constants du monde des médias

    Autour des noyaux de circulation des quatre émergences, les architectes ont imaginé des espaces libres, facilement modulables. L’architecte en charge du projet, Antonios Prokos3 le décrit ainsi : «Un des thèmes forts du projet, c’est la flexibilité et la transformation. Le projet a changé de fond en comble plusieurs fois.» Des studios peuvent être agrandis en supprimant des cloisons, ou divisés pour accueillir plusieurs petites unités. Lors de la visite de chantier, Antonios Prokos nous montre des studios presque finalisés où le matériel est si coûteux que déplacer les cloisons étaient en effet moins onéreux que de changer l’équipement médiatique. 

    À la suite de l’initiative No Billag et de diverses séquences de repriorisations stratégiques de la SSR, qui a fortement secoué la SSR, le projet a été modifié et a subi des ajustements majeurs, notamment avec l’intégration du pôle Actualité. Des mezzanines ont été ajoutées, les affectations ont été révisées, et certaines zones ont été reconverties, parfois même en pleine construction. Même le «Tarmac», situé au rez-de-chaussée et destiné à accueillir les camions de production, est conçu de manière à pouvoir être converti un jour en studios ou en bureaux.


    Questions d’usage

    L’approche d’ouverture conçue dans ce projet du campus RTS répond, selon nous, intelligemment aux désirs de représentation des valeurs du média. Cependant, ce concept de visibilité, très présent dans le projet, peut soulever certaines questions. Les collaborateurs·trices du «champ» seront-ils pleinement satisfaits d’un open space aux places volantes ou demanderont-ils des cloisons supplémentaires ? Marc Bueler souligne : «C’est un vrai défi pour l’entreprise et nos organisations que de travailler dans des espaces de travail dynamiques. Chacun·e trouvera son port d’attache avec sa rédaction et ses collègues, c’est prévu. Mais c’est vrai que c’est un changement qu’il faut préparer et accompagner. C’est ce que nous faisons en ce moment avec des zones « tests » dans nos bâtiments actuels à Genève et Lausanne. Au final, nous sommes certains que cela favorisera les échanges et la collaboration des équipes et au final nos contenus pour le public». Cependant, le principe de visibilité du travail cité par Marc Bueler n’induirait-il pas un possible manque d’intimité pour les travailleurs ? Seul le temps et l’usage des employé·es nous le dira.

    Notes

    1. Initiative populaire « Oui à la suppression des redevances radio et télévision (suppression des redevances Billag) » rejetée en votation populaire le 4 mars 2018
    https://www.rts.ch/info/suisse/9167284-linitiative-no-billag-sur-la-fin-de-la-redevance-soumise-en-votation.html

    2. Entretien datant du vendredi 16 mai avec Marc Bueler, un ancien journaliste, chef de projet global pour le Campus RTS depuis 2017

    3.  Visite du chantier datant du vendredi 2 mai avec Antonios Prokos, architecte et chef du projet Campus RTS chez Office KGDVS