Il est des quartiers que l’on traverse sans les voir, et d’autres qui semblent vouloir vous retenir. Arbora appartient à cette seconde catégorie. Alors que nous montons sur la bute depuis la route de Prilly, quelque chose change autour de nous. On plonge dans un univers de verdure parsemé de bâtiment. Une végétation encore jeune, mais foisonnante.
Adrien Bugnon et Florian Schibler
Là où s’étendaient autrefois des terres agricoles s’élève aujourd’hui un quartier d’habitation. Mais là où trop souvent les anciennes surfaces arables sont recouvertes de bitume, ici elle fut l’impulsion pour un projet d’un genre nouveau. Arbora semble avoir été bâti non pas contre le paysage, mais à partir de lui. On peut y voir une sorte d’hommage à ce cadeau de la terre. Un cadeau qui se révélera empoisonné.
Cours de l’ilot des Chênes
Les promoteurs du projet avaient voulu en faire un quartier référence, un lieu où la biodiversité serait une ossature et, on l’espère, pas uniquement un argument de vente. Et il faut reconnaître qu’en pénétrant dans Arbora, le visiteur éprouve d’abord cette sensation rare: celle d’entrer dans un jardin habité plutôt que dans un lotissement. Les bâtiments apparaissent entre les arbres comme des blocs entouré de buisson. Les chemins serpentent avec une douceur le long des pentes.
«Le but, c’était vraiment de faire un quartier dans un parc, un parc à habiter si je puis dire»
John-Alexandre Favre, architecte paysagiste1.
Les espaces verts relient les immeubles comme un lierre grimpant. Rien n’y est totalement isolé. Des percées nous mettent en relation de cours en cours. Les bâtiments, pourtant dessinés par des mains différentes, semblent parler une langue commune au travers du bois, tantôt discret, tantôt affirmé.
Et puis il y a cette ferme
Elle trône au centre du quartier, surplombant la route. Pour le moment cachée derrière de haute barrière de chantier, elle est en train de faire peau neuve, sous l’impulsion du bureau Tribu Architecture, pour devenir la maison de ce quartier. Elle accueillera une crèche, des lieux de rencontres et même un petit marché. Au fil de nos balades et discussions avec les habitants, nous nous sommes rendus compte que le quartier était déjà bien vivant et que cette ferme saura trouver sa place au cœur de cette communauté. On vient de loin et on a directement été acceptés au sein de la vie du quartier, nous dit avec enthousiasme un passant que nous croisons lors de nos déambulations.2
Pourtant, sous cette harmonie végétale, quelques fissures apparaissent à qui observe attentivement.
La nature omniprésente du quartier porte en elle une contradiction. Sous l’impulsion des labels, de nombreuses essences indigènes sont plantées. Ce qui peut sembler positif, se révélera être une terrible épée de Damoclès. Car l’époque change plus vite que les certifications. Le climat se réchauffe et nos pauvres essences indigènes peinent à suivre. C’est pour cela que les architectes paysagistes s’interrogent: pourquoi vouloir reconstituer les paysage d’hier, s’ils sont condamnés par la chaleur de demain?
«Maintenant on essaie de s’orienter vers des espèces qui sont plus acclimatées. On reste sur le continent européen, mais peut-être un peu plus des pays de l’Est ou ceux du Sud.»
John-Alexandre Favre, architecte paysagiste.3
Arbora est ainsi à la fois un exemple de la force des labels pour promouvoir une architecture et les contradictions qu’ils font naitre quand ils ne sont pas adaptés aux nouvelles réalités.
Valoriser la pluie
Reprenons notre balade entre les bois et arrêtons-nous un instant devant cette noue qui longe la route. Ici, même l’eau raconte l’histoire du lieu. Sous les jardins demeurent les traces silencieuses des pesticides d’autrefois, le cadeau empoisonné des terres arables.
Une des noues du site
Les décennies d’exploitation du sol ont laissé une pollution qui aujourd’hui condamne le quartier à ne pas pouvoir laisser les eaux s’infiltrer librement vers les nappes phréatiques. Les noues, au travers des différentes, guident la pluie vers des bassins de rétention et des cuves qui permettent aux habitants d’arroser leurs potagers avec.
Mais puisque nous sommes là, devant un de ces potagers du quartier, parlons-en. Ils sont l’une des réussites de ce quartier. Ils ont tous trouvé preneurs, il en manque même, au point de revoir la planification des prochaines interventions pour en ajouter. L’association légume perché les aident à gérer leur potager en phyto zéro et à terme, il y aura même une possibilité de revente de la production via une sorte de petit marché dans la ferme maison de quartier.
Potager de l’ilot des Pommiers
A côté des jardiniers en herbe penchés sur des tomates, jouent de nombreux enfants dans les places de jeu qu’on trouve entre les blocs. Selon les témoignages recueillis, des personnes venant de l’extérieur font le déplacement pour en faire profiter leurs bambins.
La place de jeu
Mais toute utopie révèle tôt ou tard ses angles morts
Au centre du quartier, une route traverse l’ensemble. Telle une cicatrice au milieu d’un harmonieux visage, la route et son trafic défigure le quartier et trouble la quiétude qui y règne. Nous faisant en quelque sorte sortir de la quiétude de cette idylle verte. La route qui traverse le quartier est vraiment le point noir du lieu, peste une habitante avec qui nous faisons quelques pas.4
Certaines cours y perdent leur intimité. Celle des Pommiers notamment, ouverte sur une station-service, semble moins protégée que les autres. Là où d’autres donnent le sentiment d’un refuge presque domestique, celle-ci demeure exposée au vacarme et aux lumières du dehors. L’illusion du «parc habité» s’y dissipe.
Rue de la Baumettaz
L’architecture elle-même connaît quelques fausses notes. Les deux bâtiments centraux du site, construit en isolation périphérique et crépi dénotent pour nous. L’un où le bois et présent harmonieusement au niveau des balcons et loggias, mais où les longues façades crépies n’ont pas eu droit à un travail de jeu avec les horizontales. Même constat pour le second, avec ici le reproche que le bois utilisé dans le même cadre des balcons et loggias détonne beaucoup plus par rapport à l’ensemble du quartier. Ici le bois parait beaucoup plus orangé, voire plastique, alors que dans l’entier du quartier le bois se fait plus neutre, dans des tons naturel ou grisé.
Les demeures de ce parc
Cependant, en nous promenant sur les petits chemins du quartier, nous ne pouvons pas ignorer que les autres interventions architecturales se sont faites avec une grande délicatesse. Bien qu’elles soient différentes visuellement et architecturalement les unes des autres, une certaine unité les lie. On se sent dans un quartier uni, sans avoir l’impression de passer d’un projet immobilier à l’autre.
Dans chaque bâtiment, on retrouve le bois dans les revêtements de façades ou dans les aménagement extérieur, interprété de différentes manières, mais le lien entre chacun se faire naturellement en déambulant entre les bâtiments.
L’horizontalité semble également un élément d’importance: elle s’exprime soit par le marquage entre étages des têtes de dalles, par le marquage de la ligne des linteaux de fenêtres, ou encore par des typologies d’appartements s’exprimant différemment en fonction des étages.
Si Arbora se révèle d’abord comme un paysage, il se découvre ensuite comme une collection d’architectures, chacune racontant à sa manière une histoire différente.
L’agencement du bâti s’organise toujours autour de cours aménagés où nous trouvons les jardins potagers et les places de jeux, liant une fois de plus chaque ouvrage avec ses voisins. Ces espaces sont de lieux de rencontre pour les habitants à une échelle un peu plus intime et dont la privacité des rez-de-chaussée est garantie par des belles haies, un écho au haies bocagère d’autre fois.
Mais à présent, quittons les chemins ombragés et les jardins. Poussons les portes des demeures dispersées dans la verdure. Car si Arbora se révèle d’abord comme un paysage, il se découvre ensuite comme une collection d’architectures, chacune racontant à sa manière une histoire différente.

Le tout premier que nous seront amené à visiter est le B1, un long bâtiment à coursive. Sa façade se distingue immédiatement de celles de ses voisins. Quelque chose dans son rythme, dans sa répétition ordonnée, évoque quelque chose venu d’ailleurs. Les architectes nous expliquent avoir cherché à réinterpréter les row houses anglo-saxonnes, ces rangées de maisons de briques qui bordent les rues de certaines villes britanniques.
Cours de l’ilot des Saules
La référence pourrait sembler lointaine sous le ciel vaudois. Pourtant, en connaissant un peu plus l’histoire du site, nous apprenons qu’en plus de la ferme, une briqueterie occupait une partie de la parcelle jusqu’en 1997.
À l’intérieur, le bâtiment déploie une série de logements en duplex. Les espaces s’organisent autour d’escaliers qui relient les différents niveaux. Offrant sans nul doute, une variété typologique au site. Au rez-de-chaussée, de petits jardins privatifs prolongent les logements vers l’extérieur. Délimités par des haies foisonnantes que nous avons vu plutôt.
La façade a été réfléchie dans l’optique de pouvoir être facilement identifiable depuis l’extérieur tout, via l’alternance des matérialités, brisé la monotonie d’une façade classique.
«Ce sont des petites maisonnettes qui sont aussi qui ont leur propre identité et qui sont reconnaissables par leurs parements, en bois ou briques.»
Vincent Zollinger, Ferrari Architectes5
Lorsque que nous ressortons du B1, un autre bâtiment attire notre attention. Le B12 se dresse devant nous. Large et imposant, il forme une véritable muraille entre la route le reste du quartier. Au même titre que le B9, il protège ce jardin habité du vacarme incessant des voitures.
On découvre qu’il s’agit d’une résidence-service. C’est-à-dire un bâtiment intergénérationnel construit et imaginer autour des séniors. On y trouve des espaces communs pour favoriser les échanges et les rencontres avec les familles qui vivent ici sous le même toit.
Dans son socle prennent place des services de soins, un café, des salles polyvalentes, des espaces d’activité physique. Le bâtiment semble avoir été conçu pour la continuité de la vie sociale. Intégrant les personnages âgés dans le tissu social du quartier.
La fin de la promenade
Alors que notre promenade touche à sa fin et que nous retrouvons l’ancienne ferme qui veille sur Arbora, un constat s’impose à nous. Ce quartier n’est ni une réussite, ni un échec. Il s’agit avant tout d’une ambition.
L’ambition de repenser notre façon de bâtir. De remettre le paysage au centre de l’urbanisme, remettre la vie parmi les blocs d’habitations. Celle des enfants qui courent et joue, mais également celle qui pousse et grandit dans la terre.
Pourtant, Arbora nous rappelle également qu’aucune utopie ne se construit sans contradictions. Les labels qui guident les plantations peinent parfois à anticiper le climat de demain. Les anciennes pollutions agricoles continuent de dicter la gestion de l’eau. La route qui traverse le quartier rompt par moments le charme du parc habité.
En quittant les lieux, une dernière image demeure: celle d’un quartier qui tente de réconcilier la ville avec ce qu’elle remplace. Entre les arbres nouvellement plantés et les souvenirs enfouis sous la terre, Arbora raconte l’histoire d’une campagne devenue ville sans avoir tout à fait renoncé à son âme. Espérons que cette idylle verte et ses futurs descendants puissent être accessibles à toutes les bourses.

Bassin de rétention au sud est du site
Notes
1 Entretien du 11 mai 2026 avec John-Alexandre Favre, architecte paysagiste du bureau Atelier du Paysage
2 Entretien du 2 avril 2026 avec un habitant du quartier
3 Entretien du 11 mai 2026 avec John-Alexandre Favre, architecte paysagiste du bureau Atelier du Paysage
4 Entretien du 2 avril 2026 avec une habitante du quartier
5 Entretien du 21 mai 2026 avec Vincent Zollinger, architecte EPFL associé chez Ferrari Architectes

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