Entre identité formelle assumée et rigueur programmatique : Le Campus Santé de Jan Kinsbergen à Chavannes-près-Renens

Le nouveau Campus Santé de Chavannes-près-Renens, projet issu d’un concours remporté par l’agence qui porte le nom de l’architecte zurichois Jan Kinsbergen, s’inscrit dans un territoire urbain sujet à une profonde transformation. Implanté au cœur de l’Ouest lausannois, en relation immédiate avec l’UNIL et l’EPFL, ce projet répond à un besoin concret de relocaliser et d’étendre les infrastructures de formation en santé, devenues limitées sur le site hospitalier du CHUV. Le campus regroupera, à terme, plusieurs institutions majeures au sein d’un nouveau quartier pensé comme un écosystème académique urbain. Mêlant enseignement, logements étudiants, espaces publics et équipements collectifs, le projet ambitionne de dépasser la simple construction d’un campus universitaire et de créer un quartier articulé autour de la formation, de la recherche et des usages quotidiens. 

Une composition urbaine organisée autour du vide

Le quartier développe une stratégie d’implantation particulièrement lisible, où les espaces extérieurs occupent un rôle central dans la composition urbaine. Au cœur du dispositif se déploie un vaste parc public de près de 3,5 hectares, véritable structure fédératrice autour de laquelle viennent s’organiser les différents bâtiments du Campus Santé. Cette composition reprend l’image du « banquet », formulée comme devise du projet lauréat du concours : le parc devient la table commune autour de laquelle prennent place les différentes institutions du site. Les bâtiments, chacun doté d’une géométrie spécifique — cercle pour le centre de simulation clinique, croix pour les logements étudiants, volumes orthogonaux pour les espaces d’enseignement — traduisent une relation directe entre forme et fonction. Malgré cette diversité typologique, l’ensemble conserve une forte cohérence architecturale grâce à une matérialité sobre, industrielle et répétitive.

Maquette présentée lors du concours, 2016, © Jan Kinsbergen

Cette manière de concevoir le projet rappelle certaines réflexions développées par Colin Rowe dans la théorie de la Collage City (1978). L’urbaniste y critiquait les grands ensembles modernistes conçus comme des objets autonomes isolés dans l’espace, et défendait au contraire une ville fondée sur les relations entre les vides, les parcours et les espaces collectifs. Dans cette vision, ce ne sont plus les bâtiments eux-mêmes qui constituent l’élément principal de la composition urbaine, mais les espaces publics capables de créer des situations de rencontre, d’appropriation et de coexistence. Le Campus Santé semble s’inscrire dans cette logique : les bâtiments peuvent être perçus comme les limites construites d’un grand paysage commun plutôt que comme des objets architecturaux autonomes. Dans ce cadre, l’importance accordée au parc dépasse ainsi largement la simple fonction d’aménagement extérieur ; il devient le véritable support de la vie collective du quartier.

Collage City by Colin Row et Fred Koetter, 1975

L’incertitude de l’espace public

Conçu par le Studio Vulkan, cet espace public développe d’ailleurs une philosophie singulière. Loin de chercher à accumuler les dispositifs récréatifs classiques — terrains multisports, places de jeux ou équipements spectaculaires — le parc privilégie des ambiances plus calmes dédiées à la contemplation, au repos et aux rencontres spontanées. « Nous avons le doux rêve de favoriser la mixité d’usage », explique Emmanuel Ventura, architecte cantonal. Derrière cette ambition se pose toutefois la question fondamentale de l’appropriation : les différentes populations du quartier — étudiants, habitants, chercheurs ou visiteurs — parviendront-

elles réellement à partager cet espace commun ? Et comment réagir en cas d’échec, de dégradation ou d’abandon ? Le projet semble assumer cette part d’incertitude inhérente à toute fabrication urbaine. Cette volonté de « construire la nature » prend enfin une dimension particulière sur ce terrain constitué exclusivement de moraines glaciaires du Rhône, où la végétation peine à s’implanter naturellement. Le paysage devient alors une construction artificielle assumée, accueillant néanmoins près de 300 arbres, des prairies fleuries et de larges cheminements, l’ensemble étant sublimé par la « Fontaine de Jouvence », installation monumentale de l’artiste suisse Fabian Marti.

Une nature artificialisée

Le rapport au sol et la qualité des espaces extérieurs constituent un autre point d’attention du projet. Le campus s’implante sur ce terrain de manière plutôt autonome, en cherchant à exploiter le plein potentiel du sol. Le sol est composé d’une fine couche de terre végétale qui recouvre un sol très pauvre, en raison de l’ancienne moraine glaciaire, quasiment stérile, qui en constitue le socle. Aucune végétation de qualité n’a pu se développer jusque-là. La stratégie paysagère proposée repose par conséquent sur une fabrication du vivant. Comme l’explique l’architecte cantonal E. Ventura « On va construire la nature ». En effet, des poches de terre seront aménagées afin de permettre la plantation de plus de 300 arbres. Cette notion de « fabrication la nature » se révèle paradoxale. Tandis que le projet cherche à offrir une image de parc naturel et ouvert, celui-ci est en réalité un dispositif technique, fabriqué et artificialisé.

Des façades régulières et démontables : vers une stratégique environnementale et climatique

Marquée par des bandeaux et des fenêtres organisées de manière très régulière, la composition des façades se caractérise par des lignes horizontales très marquées qui renforcent l’unité visuelle du campus. Selon E. Ventura, l’idée est de développer un langage architectural répétitif, technique et industriel. Par la standardisation des éléments de façade, le projet cherche à homogénéiser le caractère de l’ensemble. Toutefois, cette esthétique rationnelle a suscité certaines réticences, notamment auprès des autorités communales qui ont reproché ce côté rationnel et peu convivial. 

Image présentée lors du concours, 2016, © Jan Kinsbergen

Cependant, cette volonté de rationalité ne repose pas uniquement sur des choix esthétiques. Elle traduit également une volonté écologique forte. En effet, les bâtiments sont conçus de manière à être facilement démontables, grâce à des éléments préfabriqués et standardisés. La stratégie privilégie la longévité des éléments, leur potentiel de réemploi ainsi qu’une logique de légèreté structurelle. Les façades métalliques, les cadres de fenêtres ou encore les installations techniques sont laissées visibles et facilement accessibles. 

« Si vous voulez enlever des éléments de façade, vous venez avec la machine, vous les retirez, puis vous les empilez. C’est un Lego total. »

E. Ventura 

Ces logiques constructives dites « low-tech » constituent les principales ambitions de durabilité du projet. L’objectif était de minimiser la matière utilisée et de faciliter une future déconstruction ou transformation du bâtiment.

Cependant, l’expression des façades présentée en 2016 a fortement évolué depuis. En effet, lors de la phase de concours, on pouvait percevoir sur les images une enveloppe extrêmement lisse, pure, quasiment abstraite, composée de lignes fines et de cadres de fenêtres presque invisibles. 

Vue du campus depuis la route cantonale, image présentée en 2025, © Jan Kinsbergen

Tandis que l’image ci-dessus, publiée en septembre 2025, présente une réalité bien différente. Les fenêtres sont désormais subdivisées, certaines parties deviennent ouvrantes, les cadres sont davantage marqués et des rideaux ont été disposés derrière les vitrages. La toiture est également concernée par une évolution notable, puisqu’elle est passée d’un simple élément technique en béton à un espace habitable. De plus, des panneaux solaires ont été disposés sous forme de pergola afin de permettre l’autonomie énergétique du bâtiment.

Ainsi, la façade idéalisée présentée lors du concours laisse désormais place à une architecture plus expressive. Celle-ci témoigne de l’évolution d’une intention formelle vers une réalité technique et environnementale bien affirmée. La question du concours dépasse en réalité la seule question du respect de l’image initiale, mais vise également à interroger la nécessité de certaines adaptations et évolutions quant aux intentions fondatrices.

Bien qu’adjugé il y a dix ans, le projet de Jan Kinsbergen propose une architecture actuelle et cohérente. Ce projet répond avec précision aux enjeux du site et à son programme, tout en respectant les ambitions de développement du site. Les volumétries simples et assumées s’inscrivent de manière fine dans un quartier en plein développement. Ce projet avance une vision de durabilité forte, basée sur la préfabrication, la démontabilité et la réduction maximale de la quantité de béton. 

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