Habiter le patrimoine : ouvrir plutôt que figer ?

Entre crise du logement et sauvegarde du patrimoine, le nouveau complexe des Jardins du Château à Crissier, incarne la complexité de densifier les sites historiques. Face à une virulente opposition citoyenne, ce projet de logements modérés a choisi la voie de l’ouverture et du compromis. Mais entre les promesses du concours d’architecture et la réalité, l’œuvre finale interroge : le patrimoine doit-il se figer pour exister, ou s’ouvrir au risque de se transformer ?

Sarah Bakkali Tahiri et Inês Futuro Gomes

Héritage et polémique : construire dans un site sensible

Le projet des Jardins du Château à Crissier s’inscrit dans un contexte de forte tension entre préservation patrimoniale et densification urbaine. Porté par la commune de Crissier et mené jusqu’à son aboutissement en août 2025, le projet prévoyait la construction de deux immeubles comprenant 44 appartements de 2,5 à 5,5 pièces, ainsi qu’un parking souterrain, en complément de la création de logements à l’intérieur du château. Implanté sur le terrain des jardins du château, ce programme a suscité une vive controverse. Au-delà de simples critiques, l’opposition s’est structurée autour d’un référendum porté par un collectif citoyen déterminé à empêcher la réalisation du projet. Les opposants considéraient que les nouvelles constructions porteraient atteinte à la visibilité et à la valeur patrimoniale du château ainsi qu’à ses jardins historiques. Cette controverse révèle l’opposition entre la volonté de préserver un site considéré comme emblématique du patrimoine local et la nécessité de répondre à la pénurie de logements ainsi qu’au manque de terrains disponibles pour la construction dans la région. Pourtant, le projet propose une relecture du lieu en l’ouvrant, tant physiquement que symboliquement, à travers la mise en place de cheminements semi-publics et une mise en relation avec le paysage environnant. Une transition déjà visible dans le quotidien des habitants, comme le souligne une passante : « Avant, il y avait juste le château pour les mariages. Maintenant, les gens passent dans le site. »

Une réponse politique et sociale du logement

Par ailleurs, la dimension sociale du projet, à travers la mise à disposition de logements à loyers modérés, met en évidence un décalage entre les critiques formulées et les enjeux réels du territoire, marqué par une forte demande en logements. Une habitante nous confirmait ce sentiment, disant qu’elle en « avait vraiment besoin ».

Cette dimension renforce la pertinence du projet, qui dépasse la simple question esthétique et patrimoniale pour s’inscrire dans une réflexion plus large sur le rôle de l’architecture dans la société. Le terrain faisant partie d’un nombre restreint de terrains constructibles dans la commune, cela met en évidence une tension entre une réponse aux problèmes d’habitabilité et de bien-être des habitants, et une volonté de conservation trop extrême, une vision figée du patrimoine

Stratégies d’implantation : compacité et ouverture

L’implantation repose sur une stratégie de compacité, permettant de limiter l’emprise au sol tout en libérant des espaces extérieurs, généreux. Ce choix s’accompagne d’un travail précis sur les orientations et les distances entre bâtiments, favorisant à la fois les vues/échappées, la lumière et la qualité d’usage. Malgré cette volonté, la volumétrie des bâtiments demeure cependant assez imposante au premier abord.

Une matérialité au service du contexte ?

Une volonté de dialogue avec le contexte est perceptible à travers le choix du bois, rappelant la matérialité intérieure du château ainsi que celle de certaines maisons alentour, les toitures à pans et les orientations. En revanche, l’usage d’un bois très foncé comme revêtement de façades, justifié par une volonté de créer un contraste avec la verdure, d’après les architectes, accentue fortement la présence des bâtiments et renforce leur impact visuel dans le site.

Une différence entre le projet présenté au concours et celui finalement réalisé peut également être constatée. La façade représentée dans les documents de projet apparaît beaucoup plus claire et se fond davantage dans le contexte du quartier. L’architecte explique ce changement de couleur ainsi: «[…] pour le concours on était sur une image politiquement correcte, mais par la suite nous avions envie de proposer une couleur qui patinerait bien avec le temps, un peu foncée […] ».

Cette évolution de matérialité, intervenue au moment de l’exécution du projet, pose alors la question de l’honnêteté des documents de concours, de la communication au public et de l’écart entre l’image projetée et la réalité construite. L’architecte doit-il anticiper tous les choix du projet pour convaincre, ou le fait d’omettre/faire évoluer certains éléments permet-il ensuite de développer un meilleur projet ? Ici, ce changement de matérialité renforce clairement la présence du nouveau bâtiment sur le site.

Faut-il des oppositions pour faire un bon projet ?

Une volonté des associations Crissier Patrimoine et Sauvegardons Crissier était de rouvrir le jardin du château avec l’aménagement d’un parc public incluant notamment un terrain de jeux ainsi qu’un chemin menant au parc Montassé. Le jardin, qui constitue un site emblématique de la commune de Crissier, notamment de sa partie villageoise, n’était ni visible ni accessible, encore moins pour les personnes extérieures à la commune.

L’aménagement extérieur du projet devient donc un élément clé, créant une relation entre le quartier, le château et le nord du site.

avant - après

La création d’un espace public et d’un chemin vers le château permet une revalorisation du patrimoine grâce à une promenade qui le rend accessible à la découverte. Comme nous l’a dit une habitante, l’accès au site, anciennement un champ, n’était pas autorisé, et le château n’était accessible que ponctuellement lors d’événements tels que les mariages.

Cependant, l’entrée du site, constituée par le passage vers le parking souterrain, le parking à vélos et l’entrée des logements, ainsi que la place de jeux plus loin, située entre des logements dont les fenêtres donnent directement dessus, donne à cet espace un caractère plus intime.

Cela mène alors à se demander si le site est réellement ouvert à tout public et si l’autorisation d’y circuler et d’utiliser ses aménagements est suffisamment claire. Un élément qu’il est encore difficile de juger, le projet étant récent. Il faudra voir avec le temps si cet espace devient réellement une continuité de l’espace public du village, contrairement aux premières impressions ressenties à l’entrée du site.

Une réponse aux associations d’opposition est également apportée à travers la création de cette place de jeux, qui reste cependant assez générique et peu aménagée. Une habitante relève notamment l’inconvénient lié au revêtement en gravier, expliquant qu’elle rentre chez elle « avec des cailloux dans ses chaussures ». On constate ainsi un investissement plus limité dans la qualité de l’espace extérieur malgré son importance centrale dans le projet.

Parcours paysager des jardins du château

Vue d’ensemble depuis l’accès principal, montrant l’implantation du projet dans son contexte bâti et paysager.

Un traitement soigné du local vélos et poubelles, implanté face aux habitations pour assurer la transition vers le jardin.

Prolongement du parcours à travers des extérieurs soignés, reliant le projet directement au parc Montassé situé en arrière-plan.

Aménagement d’un terrain de jeux entre le nouveau projet et les dépendances du château, répondant aux attentes des riverains pour la valorisation des espaces extérieurs.

Séquence finale vers le château, montrant l’appropriation quotidienne et vivante des dépendances par les résidents le long du chemin en gravier.

On perçoit donc clairement le compromis réalisé afin de prendre en compte les enjeux liés à l’extérieur. Les oppositions peuvent/ont pu paraître lourdes à certains moments. Cependant, ce projet montre que malgré le ralentissement du processus et le fait que les deux bâtiments aient tout de même été construits, une plus grande attention a été portée aux espaces extérieurs. Cela confirme, dans ce cas, l’importance d’avoir des avis contrastés et critiques afin de produire un projet plus travaillé et plus complet.

Malgré ses défauts, le projet ouvre une parcelle auparavant fermée, peu accessible et largement invisibilisée, facilitant ainsi l’accès et la découverte du château. Il remet en question une vision figée du patrimoine, sans prendre en compte le contexte de construction et les besoins réels du quartier. Ce projet, construit en partie à travers des compromis, montre néanmoins que ceux-ci peuvent parfois apparaître davantage comme un poids que comme une force pour créer des espaces extérieurs pleinement qualitatifs.

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