Transformation lourde: le projet comme produit de contraintes et d’intérêts croisés – Le cas de la Creative Factory à Renens

La Creative Factory peut être lue comme le résultat d’un système d’interaction entre acteurs, où les choix architecturaux traduisent une mise en relation d’intérêts et de contraintes multiples. 

Ninon Fichet et Anna Chanez

La Creative Factory à Renens naît de la reconversion d’un ancien centre logistique implanté en bordure directe des voies ferrées, au sein d’un territoire industriel en mutation à l’ouest de Lausanne. Le projet transforme ce bâtiment en immeuble multifonctionnel intégrant logements et activités, entouré d’un parc urbain.

Ce type de transformation s’inscrit dans un contexte général où la rénovation du bâti existant constitue une alternative à la démolition, en réponse aux enjeux contemporains de densification et de réutilisation. S’inscrivant pleinement dans cette dynamique, le projet émane directement d’une volonté politique locale portée par la municipalité de Renens. Il réunit ainsi une diversité d’acteurs (architectes, maître d’ouvrage, entreprise générale et autorités) dont les objectifs et contraintes diffèrent, et dont la collaboration participe à sa mise en œuvre.

«La Creative Factory comme exemple pour lancer d’autres projets de transformation.»

Extrait entretien, 22.04.2026, Reto Sulzer, responsable adjoint du bureau d’architectes Bauart.

Dans ce cadre, on peut se demander comment les intérêts et les contraintes des différents acteurs interviennent dans la définition d’un projet de transformation lourde.

La Creative Factory peut ainsi être lue comme le résultat d’un système d’interactions entre acteurs guidé par les architectes, où les choix architecturaux traduisent une mise en relation d’intérêts et de contraintes multiples, dont les effets peuvent être observés dans l’organisation des espaces et les usages qu’ils permettent.

Façade principale, photographie, mai 2026, N. Fichet.

Dès les premières phases, le projet s’inscrit dans une dynamique collective où différents acteurs sont associés à la définition du programme et de sa faisabilité. Ce programme, comporte un cahier des charges sortant des standards habituels. Il est composé de multiples ateliers, d’un espace restauration, d’un centre de formation et d’une partie de logements dont la seule et unique typologie est celle du loft, ce que l’on ne trouve pas dans le quartier alentour.

Le maître d’ouvrage, Madame Agnès Haulbert, acquiert la parcelle et mandate le bureau Bauart, avec lequel elle entretient une relation de travail déjà établie, afin de développer une étude de faisabilité et un concept architectural. L’entreprise générale, Implénia, est intégrée en parallèle pour contrôler les coûts et garantir la viabilité économique de l’opération. Les autorités communales, enfin, soutiennent rapidement le projet, y voyant une opportunité d’amélioration de l’image du territoire.

Un projet défini par les acteurs, leurs intérêts et les contraintes 

Chaque acteur poursuit ainsi des objectifs spécifiques. Le maître d’ouvrage cherche avant tout à assurer le coût de l’opération qui s’avère à peine rentable, notamment grâce à la valorisation des surfaces développées telles que les ateliers, et à la production de logements. 

«Faire du neuf offrait moins de surface, les voies CFF imposaient leurs contraintes et le réemploi augmentait les coûts. Le parti était donc risqué, mais soutenu par Renens.»

Extrait entretien, 30.04.2026, Agnès Haulbert, Senior Director Real Estate, Patrimonium.

Le bureau d’architectes voit dans le projet l’opportunité de réaliser un exemple de transformation lourde et de réemploi, capable de mettre en valeur l’existant et les qualités structurelles du bâtiment. L’entreprise générale s’inscrit dans une logique d’optimisation des coûts, tout en utilisant le projet comme vitrine de son savoir-faire et de son image. 

   «Ce projet de transformation lourde avec réaffectation est rare, la Creative Factory est donc une vitrine pour nous.» 

Extrait entretien, 22.04.2026, Antoine Karbowski, Chef de projet senior, Implenia.

Enfin, les autorités communales soutiennent l’opération comme un exemple de transformation lourde et de réemploi valorisant l’image verte de la commune et participant à la requalification du territoire. Ces différents intérêts s’articulent avec plusieurs contraintes réglementaires, programmatiques et contextuelles qui influencent directement la définition du projet.

Par conséquent, le projet ne peut être compris ni comme un geste architectural autonome, ni comme une simple réponse technique, mais comme le résultat d’un système d’interactions entre acteurs, intérêts et contraintes, qui participent conjointement à sa forme et à son organisation. 

Certains éléments du projet, comme le parc urbain ou la morphologie du bâtiment et son organisation intérieure, traduisent particulièrement cette logique d’interaction.

Le parc urbain : un accord gagnant-gagnant 

Le parc urbain constitue un premier exemple. Dans le cadre du plan d’affectation communal, les autorités souhaitent créer une rue-jardin le long de la route du Chêne, faisant du parc semi-public une composante importante de cette stratégie territoriale.

Pour la commune, cet espace participe ainsi à l’amélioration de l’image du quartier tout en permettant la création d’un espace vert accessible sans devoir en assurer directement le financement ou l’entretien.

Pour le maître d’ouvrage, la réalisation de cet espace vert représente d’abord une contrainte liée aux attentes des autorités et au soutien politique nécessaire au développement du projet. Cependant, cette obligation devient également l’occasion de répondre à ses propres intérêts. Le choix d’un parc relativement peu aménagé permet de limiter les coûts d’aménagement et d’entretien, tout en évitant une appropriation trop importante par des usagers extérieurs susceptible de générer des nuisances pour les futurs habitants. L’espace reste ainsi ouvert au public, mais son caractère sobre et peu équipé oriente implicitement les usages vers des occupations temporaires plutôt qu’intensives.

Le parc illustre ainsi une logique de donnant-donnant, où les intérêts de la commune et ceux du maître d’ouvrage convergent dans une même réponse spatiale.

Composer avec la forme et les contraintes 

La morphologie du bâtiment et son organisation intérieure révèlent également cette superposition d’intérêts et de contraintes. 

La première contrainte est ainsi liée à la forme du bâtiment : ce volume industriel présente une grande profondeur. Cela conduit à la création d’une rue intérieure traversante, pensée à la fois comme une réponse fonctionnelle et comme un élément du projet architectural. De plus, la structure existante est définie par une grande trame structurelle. Celle-ci a directement influencé la création de lofts. 

Intérieur des lofts et trame structurelle, photographie, 2026, Y.André.

Ces derniers mettent en scène l’espace intérieur via sa propre réaffectation, à travers ses porteurs mis à nu. Entièrement libéré d’un bout à l’autre, le volume simule un appartement traversant bien qu’il ne s’organise qu’en façade ; l’autre bout est constitué d’une pièce habillée de bois, dont la fenêtre s’ouvre sur la distribution intérieure, qualifiée ici de «rue intérieure». 

Ces éléments servent simultanément les ambitions des architectes et les intérêts financiers du maître d’ouvrage. Pour le bureau d’architectes, la création de ces lofts offre l’opportunité de mettre en évidence la trame et la structure du bâtiment existant, renforçant ainsi l’expression et l’identité architecturale du projet. 

Parallèlement, ces typologies atypiques, rares dans les environs, sont destinées à un type précis de ménage (entre 1 et 2 personnes). Elles répondent aux objectifs de rentabilité du propriétaire, lui permettant de générer une valorisation locative importante. 

À ces contraintes physiques s’ajoutent des exigences réglementaires et politiques. Les ordonnances de l’OPAM1 liées à la proximité des voies ferrées, imposent la concentration des logements du côté du parc et des activités du côté des rails. Pour résoudre cette équation, la rue intérieure s’avère stratégique : elle justifie l’implantation des commerces face aux voies en garantissant leur accessibilité et leur attractivité depuis l’intérieur du bâtiment. À cela s’ajoute la volonté des autorités de maintenir une répartition équilibrée du programme, avec environ 45% de logements et 55% de surfaces commerciales, ce qui influence directement la configuration générale du projet. 

Ces deux exemples montrent que les choix architecturaux résultent de cette collaboration.

Rue intérieure et trame structurelle, photographie, mars 2026, A. Chanez.

L’architecture comme espace de négociation 

À travers la Creative Factory, la transformation lourde apparaît ainsi comme un processus où la forme architecturale met en évidence la manière dont l’architecture devient le support d’un équilibre entre ambitions économiques, image institutionnelle, intentions architecturales et réalités techniques.

Les habitants : les nouveaux acteurs ? 

Une fois la phase de transformation achevée, le projet architectural s’ouvre à de nouveaux acteurs : les habitants et les usagers du bâtiment. Par leurs pratiques quotidiennes et leurs modes d’appropriation, ils participent désormais à définir les usages réels des espaces conçus en amont.

Comme le restaurant dont le futur occupant a pu collaborer à la fois avec le maître d’ouvrage et l’architecte afin d’optimiser sa surface en l’organisant au mieux selon ses besoins. Ou encore celui de la rue intérieure, pensée comme un espace collectif favorisant les rencontres et la cohabitation.

Celle-ci verra sa fonction véritable déterminée moins par les intentions initiales du projet que par la manière dont ses usagers choisiront, ou non, de l’investir au quotidien.

Sources

DONNÉES CADASTRALES, consulté sur Canton de Vaud [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://www.rdppf.vd.ch/por- tail.aspx?egrid=CH514529837682 [consulté le 23.04.2026]. 

Entretien A. KARBOWSKI, entreprise générale, Implenia Suisse SA, Crissier, 22.04.2026. 

Entretien R. SULZER, architectes, Bauart Architectes et urbaniste SA, Neuchâtel, 22.04.2026. 

Entretien B. OSANGO, concierge Creative Factory, 06.05.2026. 

Entretien Patrick LANDOLT et Agnès HAULBERT, maitre d’ouvrage, Patrimonium Asset Management AG, 30.04.2026. 

Entretien B. BIÉLER, directeur SDOL, 04.05.2026. 

CHANTIERS MAGAZINE, Creative Factory, Renens – Lofts en stock, Chantiers magazine [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://www.chantiersmagazine.ch/reportages/creative-factory-renens-lofts-en- stock/ [consulté le 23.04.2026]. 

VILLE DE RENENS, Plans et règlements d’urbanisme. Ville de Renens [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://www.re- nens.ch/urbaine/urbanisme/plans-et-reglements/ [consulté le 23.04.2026]. 

PRIX SIA, Creative Factory Renens, Prix SIA 2026 [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://2026.prixsia.ch/fr/pro- jects/1459/Creative-Factory-Renens [consulté le 23.04.2026]. 

DONNÉES CADASTRALES, consulté sur confédération suisse [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://map.geo.admin.ch/#/map?lang=fr&center=2534856.7,1153683.12&z=10&to- pic=ech&layers=&bgLayer=ch.swiss- topo.pixelkarte-farbe&featureInfo=default&catalogNodes=ech,457,527,687 [consulté le 23.04.2026]. 

  1. Ordonnance sur la protection contre les accidents majeurs. Réglementation fédérale visant à protéger la population et l’environnement des conséquences graves (catastrophes, incendie, pollution) pouvant résulter d’accidents industriels ou techniques.

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