Par cet article, nous explorons les limites des promesses vendues par les promotrices-eurs de cette construction d’envergure. Les belles images produites reflètent-elle la réalité ?
Noa Jaunin et Salomé Selva
Un lundi midi ensoleillé, en se promenant entre les immeubles du projet «Côté Gare» à Bussigny on remarque quelque chose d’étrange. Dans la cour, personne. Sur les coursives, personne. Autour des commerces, personne! Alors bien que lundi midi ne soit pas le moment où les rues sont les plus animées, nous nous attendions tout de même à croiser quelques personnes qui mangent au soleil, la pause cigarette d’un-e employée-é d’à côté, ou juste un passage à vélo pour aller manger.

Figure 1 (gauche): cours intérieure, photo personnelle – Figure 2 (droite): cours intérieure «prairie», image de synthèse, issue de l’entreprise totale HRS
Il faut dire qu’avant de passer par là, nous avions vu des images de synthèse des conceptrices-eurs du quartier qui faisaient rêver. Entre les images de synthèses publiées par l’entreprise totale HRS et celles mises en avant par le site du quartier Coté Gare (site vitrine de mise en location des appartements), nous ne manquons pas de relever que ces images de promotions sont purement commerciales. Les espaces entre les bâtiments semblent généreux grâce à la perspective et au grand angle, à la lumière et la désaturation ainsi qu’à la vie ajoutée par les personnages. Ces images se veulent douces pour inviter les utilisatrices-eurs dans un quartier agréable à vivre. Nous nous rendons vite compte que ces intentions ne sont pas autant garanties dans la réalité.
Ce projet du bureau CCHE, lauréat d’un MEP de 2017, de 471 logements, arcades et surfaces commerciales est mis en avant par sa promesse de créer des rencontres, un cadre de vie idéal et agréable. Implanté contre la voie ferrée de la gare de Bussigny, le parking de 441 places met à distance et protège les logements du bruit et du risque OPAM1 liés aux rails CFF.

Figure 3: Plan d’enquête de 2017, par CCHE, annotations personnelles
Premières impressions
«Vivre la vue, vivre la collectivité et vivre de plain pied»; voici la description des trois strates du projet par le bureau pluridisciplinaire CCHE. Si la vue est garantie sans aucun doute pour les derniers niveaux, on s’est penchées sur les notions de collectivité et de rez-de-chaussée, mentionnées par les architectes.
La «collectivité», selon CCHE, se retrouve sur la coursive surélevée représentant le niveau intermédiaire qui offre un parcours, depuis la rue, dans les airs entre les cinq bâtiments, appartenant à Anlagestiftung Turidomus et Basler Leben SA. Cette fameuse coursive, témoin d’une volonté de balade architecturale ne ressemble pas à ce à quoi on pourrait s’attendre. Rien qui traîne, pas de vélos, pas de végétation débordante, pas de vie. Cette collectivité mise en avant ne nous semble pas convaincante car elle se veut fédératrice et propice aux rencontres, or ce n’est pas ce que l’on ne constate ni ne ressent sur place. Mais où sont les avantages de la coursive, d’habitude si vivante et bénéfique, comme dans la coopérative Zwicky Süd (2016) à Zürich?

Figure 4: Coursive habitée à Zwicky Süd – Figure 5 et 6: Coursive inhabitée à Côté Gare, photos personnelles
Cette balade architecturale est un élément de projet génial, qui peut aussi faire penser au projet 8 House à Copenhague, de 2010, du bureau BIG. Ce projet propose un vrai chemin offrant une coursive partagée, mais aussi un espace extérieur pour chaque logement comme à Zwicky Süd, qui en a probablement été influencée 6 ans plus tard. Le jardin extérieur offre un espace de transition entre le collectif et le privé, tout en préservant l’intimité des habitantes-ts. Les rencontres peuvent se faire au gré des usagères-ers avec leur voisinage tout en protégeant leur intimité, ce qui n’est pas tout à fait réussi à Côté Gare.

Figure 7 : Coursive habitée, espace de transition, 8 House
Coordination et typologie VS intimité
On doute d’autant plus de la réussite de créer des rencontres entre habitantes-ts quand on voit tous les stores fermés et terrasses ou balcons barricadés. On se demande alors ce qui se passe dans le bâtiment; et c’est en se penchant sur deux des bâtiments qu’on trouve des hypothèses. Bien que le plan complet (master plan) ait été conçu par CCHE, deux immeubles au sud de la parcelle (M-06 et M-08, voir Figure 3) ont été délégués aux bureaux Favre et Guth et Atelier Simplon.
Le bureau genevois Favre et Guth, nomme leur contribution au projet «Les Fèvres», et ont déjà collaboré avec CCHE à plusieurs reprises, notamment pour le quartier de l’Étang à Genève, autre quartier à forte densité.
2ème prix du MEP de Bussigny, jbmn et associés à Atelier Simplon, l’atelier franco-suisse met au centre de leur pratique l’usage, l’utilisateur et surtout la typologie selon nos premières lectures. Mais alors pourquoi les résidentes-ts s’enferment-ils, alors qu’ils vivent dans des appartements conçus par des bureaux qui sont d’habitudes si concentrés sur la qualité des espaces? La réponse: ils n’ont pas tout conçu eux-mêmes. En effet, les architectes ont dû concevoir des typologies à l’intérieur d’une coquille de bâtiment déjà projetée par CCHE.
«La volumétrie dont nous avons héritée sont des barres très profondes. Les typologies que nous avons dû développer ont dû s’adapter à cette contrainte principale.»
Atelier Simplon2

Figure 8: plan redessiné d’un appartement type du bâtiment M-06
Le long de la coursive, qui n’est pas habitée, ni décorée, sans aucun objet au sol, les stores sont fermés. Avec les chambres le long de la coursive, difficile de ne pas en arriver là. Même les bacs de fleurs posés contre la façade empêchent de sortir sur la coursive directement. Les bacs de fleurs, le long de la coursive, servent à mettre à distance le voisinage par rapport à l’intimité de la chambre. On se demande pourquoi l’appartement ne pourrait-il pas bénéficier d’un accès à la coursive et profiter pleinement d’un logement traversant? Depuis la cuisine par exemple, pour profiter d’un deuxième prolongement extérieur. Ceci appuierait davantage la notion de collectivité, et la volonté de provoquer des rencontres qui tient à cœur dans la description de CCHE. Le bel avantage d’un espace extérieur privé ou partagé est perdu sur cette coursive. Est-ce une voie de fuite, empêchant toute chose d’y être installée? De nouveau, la référence à la 8 house de BIG se heurte à la limite de l’intimité et du collectif.
Figure 9: stores fermés sur coursive et barricade des rez de jardins, vidéo personnelle
Confort
On comprend donc que la coordination entre de nombreux acteurs a peut-être été compliquée, et créé des malentendus dans les volontés pour ce projet, ce qui peut expliquer les promesses non tenues. Les conséquences se font sentir sur le confort des habitantes-ts; on en parlait avant: les problèmes d’intimité créés par l’envie de provoquer des rencontres, le confort thermique, amené par un label Minergie-P qui sert d’argument fort pour la «durabilité» du projet, ou encore le confort lumineux, appuyé par des études solaires qui s’avèrent un peu trompeuses.
En discutant avec un habitant sur place, il nous parle de sa terrasse, qu’il a enfermée avec une légère palissade, «afin de moins être dérangé par le passage des gens et d’avoir plus d’intimité». Et il est loin d’être le seul: partout les stores, terrasses ou balcons sont fermés aux regards extérieurs.

Figure 10: Rez-de-chaussée barricadés, photo personnelle
La densité de la parcelle peut être à l’origine de cette gêne; certaines fenêtres sont devant un passage ou proche d’une autre façade.

Figure 11: Proximité et vis-à-vis, photo personnelle
Rez-de-chaussée, les oubliés du soleil hivernal?
Comme la balade architecturale ou la volonté de créer des espaces réunissant les personnes, certaines intentions de projet semblent ne pas être arrivées au bout.
On constate notamment les apports lumineux désavantageux au rez-de-chaussée, alors que CCHE assure une étude de la lumière dans les logements, par le schéma en Figure 12. Sans plans fournis par CCHE, il nous est difficile d’étudier les typologies des bâtiments M-04 et M-10 le long de la voie ferrée et leur apport solaire. Cependant, nous pouvons supposer que les appartements du rez-de-chaussée soient des duplex mono-orientés dû à la position du parking qui se trouve juste derrière. Peut-être que les analyses solaires n’ont pas été faites sur les immeubles M-06 et M-08, de Favre & Guth et Atelier Simplon?
À midi, en mars, les bâtiments M-06 et M-08 de 6 niveaux le long du chemin de la Mochettaz projettent déjà une ombre sur une partie des rez-de-chaussée à l’intérieur de la cour, Figure 11. Bien que les appartements du rez-de-chaussée soient des duplex, nous restons sceptiques sur les qualités solaires apportées dans ces typologies pourtant qualitatives sur le papier.

Figure 12 : Ombrage sur le rez, photo personnelle prise à midi en mars
«[…] l’hiver nous avons très peu de soleil direct. L’été, cela va un peu mieux.»
Un habitant du rez-de-chaussée3

Figure 13 : schéma de l’apport solaire de CCHE
Plus de promesses
Comme pour l’apport solaire, ce même habitant nous confie qu’en hiver il fait froid dans l’appartement. Selon lui, le label Minergie-P ne lui permettrait pas d’augmenter le chauffage à sa guise. Ce label est aussi l’occasion pour le projet de mettre en avant une facette de durabilité. Ce dernier est nommé comme un «pilier» du concept, sur le site des architectes. Beaucoup de moyens sont mis en œuvre afin d’assurer une bonne qualité de ce lieu de vie, des sondes géothermiques, panneaux photovoltaïques ou encore un monitoring des techniques du bâtiment. Toutes ces techniques assurent une labellisation Minergie-P et révèlent une faible consommation du bâtiment, ce qui est un bon pas vers la durabilité. Cependant, rien qu’un simple coup d’œil au détail de mur nous laisse voir une belle couche d’EPS (isolant de polystyrène expansé) sur toutes les façades et des murs en béton armé. On ne peut évidemment pas demander de faire attention à tout, mais une mise en avant des prouesses du bâtiment semble cacher d’autres incohérences selon nous, même si ce label ne prend pas en compte l’énergie grise.
Conclusion
Malgré les avis reçus sur cet ensemble, nous tentons d’analyser les qualités promises par les architectes en les confrontant à la réalité vécue par les utilisatrices-eurs et habitante-ts du quartier.
De l’intimité au collectif, en passant par les «rencontres provoquées», ces cinq bâtiments sortis de terre en 2024 nous montrent de belles intentions de projet qui, selon nous, n’aboutissent que difficilement à nos attentes. Néanmoins ce quartier est relativement récent, il faut laisser le temps aux habitantes-ts de s’approprier les lieux. Bien que quelques-une-s se soient déjà baricadée-es derrières leurs stores, la vie de quartier semble pointer le bout de son nez grâce aux infrastructures proposées: coiffeur, fitness, restaurant.
Nous attendons encore avec impatience le résultat des qualités paysagères mises en avant par les images de synthèses. Laissons d’abord le temps à la nature de prendre sa place avant de porter un regard critique sur le sujet. La «prairie» mise en avant sur les images de synthèse aura-t-elle une chance de voir le jour? La coursive sera-t-elle animée par la vie de quartier?
Notes
- OPAM: Ordonnance sur la Protection contre les Accidents Majeurs
- Extrait d’une interview avec les architectes de l’Atelier Simplon
- Extrait d’un entretien avec un habitant du quartier

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