Catégorie : JMA – Printemps 2025

Articles rédigés dans le cadre du Joint Master Architecture – Fribourg au semestre de printemps 2025

  • Écoquartiers : une écologie de façade ?

    Écoquartiers : une écologie de façade ?

    Le nouveau quartier en Dorigny se présente comme un «écoquartier», durable et innovant. Mais quels critères se cachent réellement derrière ce terme?

    Mickael Grosso et Sylvain Jaquenoud

    Vue de la place pricnipale du quartier et du futur restaurant, © Sylvain Jaquenoud

    Le quartier de Dorigny, anciennement appelé quartier Horizon, est l’un des plus grands projets d’aménagement entrepris ces dernières années dans la région. Initialement conçu autour d’un simple centre commercial, le site n’exploitait pas pleinement son potentiel stratégique au cœur de la commune de Chavannes-près-Renens. Pour répondre aux enjeux de développement, un concours d’architecture a été lancé afin d’élaborer un Masterplan pour un quartier à affectations mixtes, combinant logements, commerces et bureaux. Le bureau bernois Rudolf Rast a remporté ce concours avec un projet ambitieux intégrant notamment une tour de 60 mètres, pensée comme un repère visuel fort et une porte d’entrée symbolique à la ville. Cependant, cette tour emblématique n’a finalement jamais vu le jour, en raison de contraintes techniques, économiques et politiques1. Le projet a été adapté, conservant l’idée d’un quartier vivant et multifonctionnel, mais sans cet élément vertical qui devait initialement le marquer.

    Parler de ce projet peut sembler intimidant, la taille du projet et son nombre d’intervenants n’aide pas à trouver le bon angle à questionner ou critiquer. Pourtant, les questionnements ne manquent pas lors de la visite sur place. Pourquoi une telle densité bâtie? Pourquoi les matériaux en façade sont-ils si différents? Quelles qualités ont les appartements? etc. Les discussions avec le bureau d’architecture, la société immobilière et l’entreprise gérant l’exploitation n’ont pas soulevées de réelles problématiques. Tout le monde a l’air satisfait de ce projet et même une discussion avec un habitant confirme cet avis.

    Pourtant quelques sujets peuvent être intéressants à approfondir. L’autoroute qui borde le quartier est une réelle problématique qui dépasse même l’échelle de ce quartier2. Ce tronçon est une épine pour le développement des projets aux alentours et scinde actuellement le site en deux. La passerelle qui devrait se construire prochainement (elle aussi pourrait être un sujet de discussion tant elle pose problème) résout partiellement cette scission. Les discussions autour de cette autoroute tournent en rond et l’idée de remplacer cette voie rapide par une route cantonale à deux vois ou même une voie à mobilité douce semble être pour l’instant une utopie. L’autoroute est la propriété de la confédération et le prix à payer pour ces travaux retient ces changements. On connaît la longueur et la difficulté de ce genre de discussions et le projet du quartier en Dorigny a du assumer la proximité avec une voie rapide. Des barres de logements servent de mur anti-bruit pour le reste du quartier, ce qui affirme durablement ce tronçon d’autoroute. Mais peut-on en vouloir aux acteurs de ce projet de l’avoir réalisé ainsi ?

    Un autre sujet semble intéressant à interroger: les écoquartiers. On entend ce terme depuis bien des années pour les nouveaux quartiers, sans trop questionner son utilisation, certainement abusive. Il est peut-être légitime de discuter les critères liés au certificats établis comme Minergie ou autres. Mais peut-on réellement qualifier de «durable» un quartier construit sur un immense parking souterrain couvrant toute la parcelle, nécessitant une consommation massive de béton, l’un des matériaux les plus énergivores et émetteurs de CO2 ? L’utilisation de technologies performantes pour l’exploitation énergétique, même basées sur des énergies renouvelables, suffit-elle à compenser l’impact environnemental initial très lourd lié à la construction ?

    Des critères pertinents ?

    Sur site, le quartier En Dorigny (anciennement quartier Horizon) présenté comme un écoquartier novateur semble peu« écologique ». Le complexe est construit sur un immense parking couvrant la quasi totalité de la parcelle. Les beaux parterres arborés des différents espaces extérieurs peuvent faire oublier ce monde souterrain mais les entrées parking et les différentes bouches d’aération nous rattrape vite. Le terme écoquartier n’étant pas protégé en Suisse, il serait intéressant de vérifier si l’utilisation de ce nom n’est pas abusive. En France le gouvernement a créer une liste de 20 critères3 à respecter pour obtenir le label écoquartier. Cette liste peut donner une idée et des arguments pour juger ce projet.

    image aérienne des travaux importants de terrassement, © Orllati

    Sobriété

    Sur le plan de la sobriété, le projet affiche un bilan mitigé. Dès la phase de chantier, l’ensemble de la parcelle a été terrassé, supprimant presque toute surface de pleine terre au profit notamment d’un vaste parking souterrain. Cette artificialisation nuit à la biodiversité et au fonctionnement écologique du sol. Toutefois, cet impact est à nuancer : avec environ 3 000 habitants attendus, le quartier atteint une forte densité qui limite l’étalement urbain et optimise l’usage du foncier — un point en faveur d’une sobriété territoriale.

    Les bâtiments sont intégralement réalisés en béton coulé sur place, sans recours à des matériaux biosourcés, géosourcés ou issus du réemploi.

    En revanche, la construction elle-même manque clairement de sobriété matérielle. Les bâtiments sont intégralement réalisés en béton coulé sur place, sans recours à des matériaux biosourcés, géosourcés ou issus du réemploi, à l’exception d’un bâtiment doté de façades en bois. Ce choix accentue l’empreinte carbone du projet.

    Du côté de l’exploitation, les performances sont plus convaincantes. Les bâtiments répondent aux normes actuelles et, selon le label Greenproperty, atteindraient un niveau équivalent à Minergie. Les toitures végétalisées et les panneaux photovoltaïques contribuent à une certaine autonomie énergétique, renforcée par un système de gestion intelligente de l’énergie.

    Mais est-ce assez pour parler d’«écoquartier» ?

    Inclusion

    Le quartier comprend près de 900 logements, avec une diversité de typologies allant du studio au 5,5 pièces, ce qui permet de répondre aux besoins d’une population variée en termes de composition familiale. Cette mixité de formats est un point positif en faveur de l’inclusion. Cependant, aucune mesure spécifique n’a été mise en place pour proposer des logements protégés, adaptés aux personnes âgées ou en situation de handicap, ni de logements en cluster, qui pourraient favoriser des modes d’habitat plus collaboratifs ou intergénérationnels. L’approche reste donc conventionnelle, sans innovation notable en matière d’habitat inclusif.

    Quant aux typologies en elles même, ces dernières, tout comme le projet en globalité finalement, soufflent le froid et le chaud. Certaine typologie traversante, offre une qualité spatiale et lumineuse, spécialement pour les appartements situés le long de l’autoroute. Ceux-ci sont caractérisé par un patio central autour duquel s’organise les appartements, permettant une certaine privacité. D’un autre côté, d’autres typologies, mono-orientées, n’offrent que très peu de luminosité – et que dire de la qualité spatiale. Ces dernières sont mal orientées, avec souvent une ouverture qui se fait uniquement sur patio ou sour cour.

    schéma montrant la différence de typologie et de qualité dans un volume similaire (dessin: Mickael Grosso)

    Sur le plan économique, les loyers pratiqués semblent se situer dans la moyenne du marché, permettant à une diversité de classes sociales d’accéder aux logements. Cette accessibilité relative contribue à une certaine mixité socio-économique, même si elle n’est pas activement favorisée par des mécanismes comme des logements subventionnés ou des quotas sociaux.

    Les logements eux-mêmes sont pensés pour répondre à des attentes classiques: fonctionnels, sans excès. Les premiers retours d’habitants indiquent un bon accueil de cette simplicité, malgré la présence de dispositifs domotiques relativement avancés, qui, dans les faits, semblent peu utilisés, perçus par certains comme des gadgets plus que de réels leviers d’inclusion ou de confort4.

    En résumé, le quartier propose une offre relativement accessible et variée, mais reste dans un modèle standard, sans intégrer de véritables leviers pour favoriser une inclusion plus large qu’elle soit sociale, générationnelle ou fonctionnelle.

    Est-ce assez pour parler d’écoquartier ?

    Création de valeurs

    Pour les critères représentant la création de valeur, le projet atteint pleinement les objectifs. Le quartier est conçu de manière à offrir tous les services et commerces nécessaires à la vie quotidienne des habitants. La densité bâtie est également plus que respectée, critère discutable si on parle de qualité de vie. Le taux de cyclabilité est également un critère et lui aussi est plus qu’atteint mais à quel prix. Les cyclistes et piétons sont rois dans le quartier car les automobiles sont aux sous-sols, grâce à l’immense parking souterrain. Quand on sait le prix énergétique de l’excavation en situation urbaine ou périurbaine, les moyens mis en place pour ce critère sont discutables. La proximité avec les transports publics, que ce soit le métro ou le bus offre une qualité de vie supplémentaire et une alternative à la voiture individuelle

    Mais est-ce assez pour parler d’écoquartier ?

    photo aérienne du site en cours d’achèvement, (Photodrone.pro, Pedro Gutiérrez)

    Résilience

    Le premier point à relever concerne la part du quartier impacté par des nuisances sonores. Pour ce projet, le bruit est un facteur important et le plan de site a été réfléchi pour atténuer les nuisances liées à l’autoroute. Les barres de logements fonctionnent comme mur anti-bruit pour le reste du quartier.

    Le deuxième point concerne le coefficient de pleine terre et de biotope par surface. L’écoquartier analysé est assis sur un parking souterrain, ce coefficient est donc limité. La terre se trouvant sur une dalle en béton est limitée au niveau de l’épaisseur et la qualité de la surface en dépend. Le dernier point à relever serait la surface d’espaces vert par habitants. Là où la densité était positive dans un critère précédent, elle joue un rôle négatif pour celui-ci.

    Mais est-ce assez pour parler d’écoquartier ?

    Marly comme exemple de labellisation

    L’écoquartier de l’ancienne papeterie est le premier écoquartier certifié SEED du canton de Fribourg. Mais que siginfient ces labels?

    Le nouveau quartier de Marly (ecoquartier-marly)

    L’éco-quartier de l’Ancienne Papeterie à Marly, près de Fribourg, est un projet urbain durable certifié SEED et One Planet Living. Développé sur plus de 13 hectares, il accueillera environ 1 000 logements pour 2 300 à 2 500 habitants d’ici fin 2026. Ce quartier allie mixité sociale (étudiants, familles, seniors), commerces, services (crèche, piscine, cabinets médicaux), espaces partagés (potagers, maison de quartier) et mobilité douce (bus fréquents, abonnements offerts, car-sharing électrique, vélos en libre-service). Conçu en trois phases, il met l’accent sur la qualité de vie, la proximité, et le respect de l’environnement grâce à des bâtiments basse consommation, une gestion durable des déchets et la protection de la biodiversité.

    Les différents labels pour des écoquartiers

    En Suisse, plusieurs labels encadrent la conception d’écoquartiers, chacun avec ses priorités. SEED est un label national centré sur la durabilité globale (environnementale, sociale et économique) avec une forte dimension participative. One Planet Living, soutenu par le WWF, propose une approche internationale basée sur 10 principes de durabilité, souvent complémentaire aux autres labels. SNBS Quartiers, développé par la Confédération, offre une évaluation systémique et standardisée des projets, intégrant gouvernance, mobilité et qualité de vie. Minergie-Areal se concentre principalement sur l’efficacité énergétique et le confort des bâtiments à l’échelle du quartier. Enfin, le label 2000-Watt-Site visait à réduire drastiquement la consommation énergétique et les émissions carbone, en ligne avec les objectifs climatiques suisses. Désactivé en 2024, ses principes ont été en partie redéployés dans SNBS Quartiers.

    Le label green property est lié au maître d’ouvrage privé, ce qui permet de le décerner sans intervention d’un expert externe

    Le label concerné par le quartier en Dorigny est le green property. Ce dernier est lié au maître d’ouvrage privé, ce qui permet de le décerner sans intervention d’un expert externe contrairement au labels cités précédemment.

    Conclusion

    Le projet de Dorigny, à Chavannes-près-Renens, illustre bien les tensions entre ambitions durables et réalités de la production urbaine contemporaine. Présenté comme un « écoquartier », il en reprend certains codes : densité maîtrisée, mixité fonctionnelle, bonne accessibilité aux transports publics, espaces extérieurs végétalisés et gestion énergétique performante. Sur ces points, le projet semble répondre aux attentes d’un urbanisme contemporain, compact et orienté vers la mobilité douce.

    Mais à y regarder de plus près, cette labellisation reste largement discutable. La construction repose massivement sur le béton, notamment en raison d’un parking souterrain couvrant l’ensemble de la parcelle, en contradiction avec les principes de sobriété et de préservation du sol. L’inclusion sociale et fonctionnelle est limitée, malgré une certaine diversité de typologies. Et la qualité écologique des aménagements extérieurs est fortement réduite par l’absence de pleine terre.

    Le terme « écoquartier », non protégé en Suisse, est ici utilisé de manière discutable, davantage comme outil de communication et de commercialisation que comme garantie de qualité environnementale. Dorigny est un quartier fonctionnel, dense, bien desservi, mais qui soulève la question suivante : peut-on se revendiquer « écologique » en misant sur des performances techniques, tout en négligeant les fondements mêmes de la sobriété, de l’inclusion et de la résilience ?

    À travers ce projet, c’est toute la nécessité d’une définition plus rigoureuse et plus ambitieuse des écoquartiers en Suisse qui se dessine.

    Notes
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    1. entretien avec le bureau d’architectes Pezzoli & associés, 10.04.25 ↩︎
    2. article du 24heures, “Zizanie dans un projet autoroutier à 1,2 milliard“, Chloé Din ↩︎
    3. “Les 20 indicateurs nationnaux Écoquartiers“, ministère de la transition écologique et de la cohésion des territoires, 2024 ↩︎
    4. entretien avec un habitant du quartier, 24.04.25 ↩︎

  • Le Géopolis

    Le Géopolis

    Une architecture entre rigueur environnementale et inconfort usager.

    Implanté dans le quartier de la Mouline, au Nord du Campus Universitaire de Lausanne (UNIL), le bâtiment Geopolis, longeant l’autoroute E23, marque l’entrée de l’agglomération Lausannoise. Inauguré en octobre 2013, après trois ans de chantier, il ouvre ses portes aux facultés des géosciences et de l’environnement (GSE) mais aussi aux sciences sociales et politiques (SSP).

    Fabio Pozza Pena et Laura Michalak

     Vue du bâtiment depuis la sortie du M1 de l’arrêt Mouline, © Laura Michalak

    Ses débuts mouvementés

    Né d’un concours lancé en 2008, le projet Géopolis a été confié aux architectes Robin Kirschke, du puissant bureau Itten Brechbühl SA, et Marc Werren, de GWJ Architectes SA à Berne. Avec une force de frappe de 400 collaborateurs, Itten Brechbühl dispose alors d’une structure imposante qui lui permet de répondre à des projets d’envergure. 

    À l’origine, il était question de faire une transformation de l’ancienne usine Leu, une entreprise de meubles rembourrés fondée en 1964. Constituée d’une équipe de 58 personnes, l’entreprise va cesser son activité pour cause de difficultés économiques, en 2004. À la fin de cette même année, l’Etat de Vaud se procure la parcelle dans le but de répondre au besoin croissant de l’expansion du campus universitaire de Lausanne1.  À l’origine, il était question de travailler avec le bâtiment existant mais les contraintes techniques et structurelles ont finalement mené à la démolition totale du bâtiment2. Les architectes ont néanmoins tenu à conserver certains éléments tels que la volumétrie ou l’apport de lumière naturelle. Mais le choix de reconstruire sur les anciens gabarits de l’usine n’a t’il pas finalement reporté des contraintes typologiques sur l’ouvrage actuel?

    Implantation de l’ancienne usine Leu, ©UNIL

    Si le bâtiment Géopolis affiche aujourd’hui une certaine stabilité, ses débuts ont été nettement plus chaotiques. Le projet a été réalisé dans le cadre d’un contrat d’entreprise total, sélectionné sur concours, prévoyait un prix forfaitaire couvrant l’intégralité des prestations. Cependant, alors que 98% des travaux étaient réalisés, l’entreprise Baumag, responsable de la construction, dépose le bilan. Cet événement laisse les entreprises et sous-traitants impayés pour la finalisation des travaux. C’est donc l’Etat, garant du projet,  qui devra débloquer un crédit supplémentaire de 12 millions de francs pour les travaux impayés et pour le reste des travaux. La faillite de Baumag est arrivée en 2012 et le décompte final de la subvention fédérale à été versé en 20173.

    Des vides qui structurent l’espace

    La véritable force du bâtiment réside dans ses quatre grands patios, qui inondent l’intérieur de lumière naturelle et créent des espaces intéressants, en dépit de proportions souvent étroites. Leur grande hauteur, presque monumentale, impressionne dès le premier regard. L’organisation du bâtiment s’articule autour de ces patios: les circulations les longent, tandis que les salles de classe et les bureaux s’ouvrent soit sur l’extérieur, soit sur ces cours intérieures sans vue sur l’extérieur.

    Plan étage type (Itten+Brechbühl AG)

    Coupe transversale (Itten+Brechbühl AG)

    Vue sur l’atrium de la bibliothèque depuis le 1er étage (Laura Michalak)

    Plafond au-dessus de l’atrium rythmé par des brises soleil, (Laura Michalak)

    Entre lumière et vis à vis

    Le thème du regard, ou de la vue, s’impose de manière singulière lorsqu’on évoque l’intérieur du bâtiment. Se tenir dans l’un des atriums laisse une impression ambivalente: on est d’abord frappé par la lumière naturelle qui y circule généreusement, essentielle pour les bureaux situés au cœur de la structure. Mais en même temps, cette transparence totale engendre un certain malaise, comme si on se trouvait dans une cour intérieure en prison ou au centre d’un aquarium, exposé à tous les regards des étages supérieurs.

    Cette sensation est particulièrement marquante dans la bibliothèque. L’aménagement actuel donne l’impression que les postes de travail ont été installés par défaut, faute d’espace commun généreux pour travailler. On perçoit que l’atrium n’a pas été pensé initialement pour étudier, ce qui renforce le sentiment d’un lieu à la fois ouvert et oppressant.

    Couloir entre les bureaux donnant sur l’extérieur et les bureaux donnant sur l’atrium (Laura Michalak)

    Dans l’atrium jumelé à la bibliothèque, aménagé en espace de travail (Laura Michalak)

    Le pari écologique

    Le Géopolis étant un des bâtiments les plus récents du site de L’UNIL, il s’inscrit également  dans la démarche «Campus Plus» qui tend à réduire l’impact environnemental des activités universitaires. Mais est-ce vraiment le cas, arrive-il à répondre à sa fonction et aux enjeux écologiques ? Les avis divergent. 

    «Nous avons le choix entre les bruits de couloirs ou les odeurs de renfermé»

    un étudiant

    Avec ses 20’000 m2 de surface utile, le bâtiment remplit globalement le cahier des charges sur le plan fonctionnel. Toutefois, certains choix techniques, notamment en matière de domotique, suscitent des critiques. L’impossibilité d’ouvrir les fenêtres dans certaines salles d’étude, souvent bondées en période d’examens, rend l’atmosphère parfois étouffante et désagréable. Faute de pouvoir aérer naturellement, les étudiants se voient contraints de laisser les portes ouvertes; un compromis qui sacrifie le calme au profit d’un minimum de confort. « Nous avons le choix entre les bruits de couloirs ou les odeurs de renfermé », résume un étudiant, visiblement partagé entre le besoin de concentration et celui de respirer.

    Lors d’un entretien mené par Nadja Maillard, Guido Cocchi, architecte en chef du plan directeur de l’Université de Lausanne à Dorigny, évoque avec une pointe d’humour l’évolution des bâtiments universitaires. Il établit une métaphore saisissante :

    « Les premiers bâtiments de l’Université étaient comme des tasses, alors que le Géopolis sera une bouteille thermos. » Une image parlante pour illustrer les enjeux énergétiques propres à chaque époque.

    Esquisse de Guido Cocchi illustrant les anciens bâtiments de l’unil sous forme de tasses et le Géopolis sous forme d’un thermos.

    Les premières constructions de l’UNIL souffraient en effet de problèmes importants de déperdition thermique, tandis que le bâtiment Géopolis, conçu selon les standards du label MINERGIE-ECO, vise une performance énergétique optimale. Le bâtiment intègre des solutions durables comme une pompe à chaleur utilisant l’eau du Lac Léman et une ventilation à double flux avec récupération de chaleur4. L’enveloppe, elle,  est pensée comme un système fermé, étanche, isolé. Ce qui déplait globalement aux étudiants avec qui nous avons pu discuter.

    L’efficacité au profit du confort ?

    La question de la fenêtre, en architecture, est loin d’être anecdotique. Historiquement, les ouvertures étaient réduites au minimum pour se prémunir des variations climatiques. Aujourd’hui, les avancées technologiques dans le domaine du vitrage permettent de concevoir de larges baies, favorisant l’apport de lumière naturelle, ce qui engendre à son tour la nécessité de dispositifs de protection solaire. C’est précisément l’un des paradoxes du Géopolis : malgré ses généreuses surfaces vitrées, le bâtiment abrite de nombreuses salles de travail, laboratoires et bureaux où l’exposition solaire pose problème. L’accès aux commandes des stores n’étant pas possible depuis les postes de travail, les utilisateurs se retrouvent souvent dans l’impossibilité de réguler l’ensoleillement, ce qui nuit au confort intérieur.

    Malgré ses généreuses surfaces vitrées, le bâtiment abrite de nombreuses salles de travail, laboratoires et bureaux où l’exposition solaire pose problème

    L’évolution du langage architectural est normale et souhaitable, notamment sous l’impulsion des nouvelles exigences écologiques auxquelles les architectes doivent répondre. Cependant, la façade du Géopolis, conçue comme un habillage uniforme alternant vitrages et panneaux en aluminium et d’acier inox, sur l’ensemble de ses faces, semble faire abstraction des différences d’orientation et de contexte propres à chaque façade. Cette homogénéité questionne: peut-on vraiment répondre à des contraintes aussi diverses avec une solution unique ?

    Sa relation au site

    En ce qui concerne les espaces extérieurs, la transition entre l’extérieur et l’intérieur se fait avec l’absence de seuil d’entrée. En quelques mètres seulement, on passe de la route à l’entrée principale, sans véritable transition. L’espace extérieur, largement minéral et exposé, peine à établir un dialogue avec l’intérieur. On se retrouve rapidement pris en étau entre une façade imposante, lisse et peu expressive, et une route. Ce choix contraste fortement avec le reste du campus de l’UNIL, où les bâtiments s’intègrent de manière plus douce et paysagère à leur environnement. Cela donne l’impression d’un bâtiment objet autonome qui ne dialogue presque pas avec son entourage. La connexion entre la cafétéria et sa terrasse manque de clarté car les portes qui sont censées faire le lien sont fermées, cela oblige les étudiants à sortir avec leur plateau par l’entrée principale pour accéder à la terrasse, ce qui nuit à l’usage spontané de cet espace.

    Maintenance de la toiture, © Laura Michalak

    Par ailleurs, Éric Larré, technicien du bâtiment, explique que peu de personnes utilisent les extérieurs comme lieu de travail. En cause : les reflets générés par la façade vitrée rendent difficile l’utilisation d’un ordinateur portable en plein jour. Il attire également l’attention sur un risque méconnu mais réel: en raison de la nature réfléchissante du matériau de façade, laisser un sac trop près (à moins de 30 cm) peut entraîner une surchauffe due à la concentration des rayons solaires. Ce phénomène a déjà provoqué la fissure d’un vitrage, comme l’a constaté M. Lauré lui-même.

    Conclusion

    Dernier-né du campus de l’UNIL, le bâtiment Géopolis s’impose par son gabarit, sa rigueur programmatique et son ambition environnementale. Mais il ne laisse personne indifférent. Si certains saluent ses qualités fonctionnelles, sa lisibilité spatiale et son autonomie sur le site, d’autres critiquent une architecture froide, déconnectée de son contexte paysager, où le climat intérieur manque de confort. Ces contrastes soulèvent une question plus large: qu’attend-on réellement d’une architecture universitaire aujourd’hui? La priorité doit-elle être donnée à la performance énergétique, à la rationalité fonctionnelle, ou au confort quotidien des étudiants et des chercheurs? Ou bien à un équilibre subtil entre tous ces éléments? En ce sens, le Géopolis suscite le débat, et incarne à sa manière les tensions  entre efficacité, durabilité et qualité d’usage.

    Notes

    1.Géopolis, un nouveau bâtiment pour l’UNIL

    2.Le projet Géopolis présenté par ses architectes

    3.Etat de Vaud, rapport de la commission, octroi crédit supplémentaire

    4.Planair,Bâtiment Géopolis à Lausanne

  • Ceci n’est pas une place.

    Ceci n’est pas une place.

    Au début des années 2000, L’EPFL projette de créer une place au centre du campus, qui prendra plus tard le nom de Place Cosandey. Mais qu’entend-on par le mot «place»?


    Loïc Carbonnelle et Jagoda Huguenin

    Du vide au lieu : construire une place publique

    Au début des années 2000, L’EPFL projette de créer une place au centre du campus, qui prendra plus tard le nom de Place Cosandey. Mais qu’entend-on par le mot «place»? Le terme trouve ses origines dans le latin platea, désignant un espace public large, souvent bordé de bâtiments. Dans l’imaginaire collectif, une place est avant tout un lieu de rassemblement, de rencontre, de passage, mais aussi de mémoire et d’usages quotidiens. Pourtant, toutes les places n’incarnent pas cette fonction avec la même intensité. Ainsi, la place Bellevue à Zurich s’anime grâce à l’opéra et aux commerces, tandis que la place Saint-François à Lausanne est ancrée dans une trame médiévale. La place Cosandey, quant à elle, s’est construite par étape, comme par couches successives, et semble à chaque évolution devoir réaffirmer sa légitimité. Peut-on alors encore parler d’une place?

    Peut-on alors encore parler
    d’une place?

    Un champ
    La place Cosandey s’inscrit dans un contexte particulier : elle est située à l’extrémité sud du campus de l’EPFL, en bordure du lac Léman. Elle occupe un site autrefois agricole, longtemps relégué à un entre-deux flou entre route cantonale et parking. Ni place fondatrice ni cœur d’un quartier, elle naît comme jointure entre différentes extensions du campus. Sa position en contrebas la rend périphérique, presque marginale, bien qu’elle ambitionne de devenir un nœud central de circulation et de rencontre. Peut-on, dès lors, transformer un espace sans qualité initiale en lieu public emblématique simplement par la volonté de le nommer « place »?

    Vue de la zone sud campus EPFL en 2008

    Un objet dans le champ

    Entre 2005 et 2010, une série de projets architecturaux majeurs modèlent le sud de l’EPFL1. Le Rolex Learning Center2, emblématique par sa forme fluide, s’impose comme un objet singulier, autonome, posé dans un paysage encore indéfini. L’idée même de construire une « place » autour de cet objet semble en tension avec sa logique propre: le Rolex est pensé pour flotter librement, non pas pour dialoguer frontalement avec un espace urbain défini. Une nouvelle place centralisée est-elle nécessaire si le Rolex occupe déjà ce rôle central d’espace public?

    Vue de la zone sud campus EPFL en 2010, après la construction du Rolex par le bureau SANAA

    Une esplanade végétalisée

    Pour structurer ce vide, le bureau Paysagestion3 imagine une grande esplanade ponctuée d’arbres et de pelouses, dans une trame circulaire. Ce geste paysager, volontairement minimal, ouvre la place à l’appropriation informelle. L’absence de programmes affaiblit fortement sa lisibilité. Les usages se cherchent, les intentions se diluent. La matérialité de l’espace, une grande dalle en béton perforé, visible depuis le ciel comme un tatouage, complique l’entretien et limite les usages possibles. Rapidement, ces perforations sont comblées pour pallier ces contraintes, mais ce correctif engendre de nouveaux problèmes : formation d’îlots de chaleur en été et mauvaise infiltration des eaux. Si l’espace se prête bien pour l’accueil du festival Balélec, il semble davantage pensé pour l’événementiel que pour la vie quotidienne. Mais une place peut-elle exister sans appropriation durable ni usages quotidiens définis?

    Vue de la zone sud campus EPFL en 2012, après l’intervention de PaysageGestion

    Une façade

    Pour renforcer la place, l’idée d’y implanter des pavillons publics émerge. «Il s’agissait de concevoir, sur la Place Cosandey, un ensemble de trois pavillons. L’un destiné à accueillir un espace de démonstration des travaux de l’EPFL, le deuxième dédié au développement de scénographies futuristes pour les musées, et le dernier pour héberger le Montreux Jazz Lab, un espace multimédia d’un genre nouveau»4 (Barraud 2012)
    Mais ce projet est abandonné, remplacé plus tard par un unique bâtiment: le EPFL Pavilions5 de Kengo Kuma. Ce volume, censé réactiver l’espace, agit paradoxalement comme une barrière. Il ferme visuellement l’accès est-ouest, accentue l’axe nord-sud et rompt l’ouverture initiale du site. Si ce bâtiment définit une première façade, il peine à créer une animation sur la place. Une façade peut-elle suffire à donner une identité à un espace si elle ne génère aucun usage en retour?

    Vue de la zone sud campus EPFL en 2017, après la construction du ‘‘ Under One Roof’’ par Kengo Kuma

    Des aménagements

    Le laboratoire ALICE6 propose une série d’interventions ponctuelles, toutes circulaires : un cercle d’entrée, une agora, une butte, un barbecue. Chacun de ces éléments tente de requalifier la place sans la transformer radicalement. Mais si l’agora, une grande estrade offrant une vue dégagée sur le lac Léman, s’avère effectivement appropriée et appréciée, comme le confirment nos entretiens avec les usagers, les autres dispositifs peinent à convaincre. Les bancs, par exemple, trop bas, sont majoritairement investis comme aires de jeu par la garderie voisine. La répétition systématique de la forme circulaire, loin d’unifier l’espace, tend à restreindre les usages et à fragmenter l’ensemble. On finit par tourner en rond. Ces interventions renforcent-elles vraiment la lisibilité de la place, ou illustrent-elles au contraire une tentative désespérée de structurer un vide par la forme seule?

    Vue de la zone sud campus EPFL en 2020, après la construction des aménagements extérieurs du laboratoire ALICE

    Une allée

    Le projet Double Deck7, prévu pour l’été prochain, ajoutera une nouvelle strate à cette composition déjà complexe. En rénovant la Coupole et en reliant la place Cosandey à celle de l’Esplanade, le campus cherche à unifier ses espaces publics. Mais, depuis 2010, chaque nouvelle intervention8 semble répondre à une logique autonome, sans vision d’ensemble claire. Dans le même ordre, la place Cosandey, n’échappe pas à ce destin, et devient ainsi un patchwork d’intentions accumulées. Jusqu’où peut-on superposer des projets successifs sans compromettre l’unité, la cohérence, voire l’identité même, d’un lieu ?

    Vue futuriste de la zone sud campus EPFL après la construction du Double Deck prévu en 2029

    Une place?

    La place Cosandey semble réunir, en apparence, tous les attributs d’une place : une ouverture, des aménagements, des axes de circulation. Pourtant, elle paraît dénuée de ce qui fonde véritablement une place : une nécessité, une pratique quotidienne, une logique spatiale partagée. Le Rolex Learning Center, pensé à l’origine comme un objet autonome posé dans un champ ouvert, aurait-il dû rester isolé, sans tentative de l’intégrer à une place artificiellement construite autour de lui ?

    Ces constats mènent à une interrogation plus fondamentale : fallait-il vraiment créer une nouvelle place sur le campus ?

    L’EPFL dispose déjà de deux espaces publics aux fonctions bien établies. L’Esplanade, au cœur du campus, est située à un croisement de flux. Elle est animée par une cafétéria et bien encadrée par des bâtiments actifs. Elle incarne les qualités classiques d’un espace public réussi. Pourquoi ne pas avoir renforcé ce lieu, dont la vocation est déjà affirmée ?

    Plus au nord, devant le bâtiment d’architecture, une autre place, plus confidentielle, offre un espace d’exposition intégré au tissu du campus. Dans ce contexte, pourquoi avoir construit le pavillon ArtLab, alors qu’un espace d’exposition existait déjà à quelques pas ?

    Ces deux lieux offrent déjà des usages riches et différenciés. Alors, quel programme manquant justifierait l’aménagement d’un nouvel espace d’une telle ampleur ? Tout porte à croire que Balélec, constitue la véritable motivation. Un événement d’une telle importance semble, aux yeux de l’institution, mériter son propre espace.

    Ceci n’est pas une place. Ceci est l’espace du Balélec.

    Notes
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    1. Les Estudiantines, le Sterling Hotel, l’Innovation Park, les deux passages inférieurs, la qualification de la RC1 et le Rolex Learning Center.
    2. Rolex Learning Center, SANAA, concours 2004, construction 2010
    3. Mandat remporté sur concours avec exécution partielle, entreprise générale, en 2012.
    4. Emmanuel Barraud, Un pavillon expérimental, 2012.
    5. Under One Roof, Kengo Kuma, concours 2012, construction 2016.
    6. Laboratoire de la conception de l’espace, ALICE, mandaté pour un projet d’étudiant sous forme de Workshops.
    7. Le projet Double Deck comprend la transformation de l’Esplanade et la rénovation de la Coupole. Dominique Perrault. Travaux prévus en 2025-2029.
    8. Rolex Learning Center 2010, l’EPFL Innovation Park 2014, Swiss Convention Center 2014, Art Lab 2016.

    Sources
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    Entretien avec les usagers de la place
    Entretien avec Pierre Gerster – Chef de service, construction gestion – EPFL
    Entretien avec Vincent Karl Constantin – Chef de projet,
    espaces extérieurs, gestion – EPFL
    Entretien avec Sonia Curnier – Professeure et chercheuse –
    Laboratoire de sociologie urbaine

    Images réalisées par Jagoda Huguenin

  • Semestre Printemps 2025

    Semestre Printemps 2025

    Intervenant·es du cours

    Leo Fabrizio, photographe, Lausanne

    Françoise Fromonot, architecte et critique d’architecture, professeure ENSA Belleville (Paris)

    Anna MacIver-Ek, architecte et enseignante (MacIver-Ek Chevroulet, Zurich)

    Interlocuteurs des sites

    Cyril Veillon, directeur d’Archizoom – EPFL

    Nicolas Meier, architecte spécialiste patrimoine, chercheur et chargé de cours – UNIL

    Sujets abordés

    – Structure des médias liés à l’architecture, l’immobilier, la construction et la culture du bâti (MF)

    – La photographie comme dispositif d’enquête (LF)

    – Pratique de la critique et histoire de la revue Criticat (FF)

    – Évaluation et Système de qualités Davos (MF)

    – La critique par le projet et stratégie du care (AM-E)

    Corpus d’étude

    Campus lausannois UNIL-EPFL