Catégorie : JMA – Printemps 2026

  • Habiter le patrimoine: ouvrir plutôt que figer ?

    Habiter le patrimoine: ouvrir plutôt que figer ?

    Entre crise du logement et sauvegarde du patrimoine, le nouveau complexe des Jardins du Château à Crissier, incarne la complexité de densifier les sites historiques. Face à une virulente opposition citoyenne, ce projet de logements modérés a choisi la voie de l’ouverture et du compromis. Mais entre les promesses du concours d’architecture et la réalité, l’œuvre finale interroge: le patrimoine doit-il se figer pour exister, ou s’ouvrir au risque de se transformer?

    Sarah Bakkali Tahiri et Inês Futuro Gomes

    Héritage et polémique: construire dans un site sensible

    Le projet des Jardins du Château à Crissier s’inscrit dans un contexte de forte tension entre préservation patrimoniale et densification urbaine. Porté par la commune de Crissier et mené jusqu’à son aboutissement en août 2025, le projet prévoyait la construction de deux immeubles comprenant 44 appartements de 2,5 à 5,5 pièces, ainsi qu’un parking souterrain, en complément de la création de logements à l’intérieur du château. Implanté sur le terrain des jardins du château, ce programme a suscité une vive controverse. Au-delà de simples critiques, l’opposition s’est structurée autour d’un référendum porté par un collectif citoyen déterminé à empêcher la réalisation du projet. Les opposants considéraient que les nouvelles constructions porteraient atteinte à la visibilité et à la valeur patrimoniale du château ainsi qu’à ses jardins historiques. Cette controverse révèle l’opposition entre la volonté de préserver un site considéré comme emblématique du patrimoine local et la nécessité de répondre à la pénurie de logements ainsi qu’au manque de terrains disponibles pour la construction dans la région. Pourtant, le projet propose une relecture du lieu en l’ouvrant, tant physiquement que symboliquement, à travers la mise en place de cheminements semi-publics et une mise en relation avec le paysage environnant. Une transition déjà visible dans le quotidien des habitants, comme le souligne une passante : «Avant, il y avait juste le château pour les mariages. Maintenant, les gens passent dans le site.»

    Une réponse politique et sociale du logement

    Par ailleurs, la dimension sociale du projet, à travers la mise à disposition de logements à loyers modérés, met en évidence un décalage entre les critiques formulées et les enjeux réels du territoire, marqué par une forte demande en logements. Une habitante nous confirmait ce sentiment, disant qu’elle en «avait vraiment besoin».

    Cette dimension renforce la pertinence du projet, qui dépasse la simple question esthétique et patrimoniale pour s’inscrire dans une réflexion plus large sur le rôle de l’architecture dans la société. Le terrain faisant partie d’un nombre restreint de zones constructibles dans la commune, cela met en évidence une tension entre une réponse aux problèmes d’habitabilité et de bien-être des habitants, et une volonté de conservation trop extrême, une vision figée du patrimoine

    Stratégies d’implantation: compacité et ouverture

    L’implantation repose sur une stratégie de compacité, permettant de limiter l’emprise au sol tout en libérant des espaces extérieurs, généreux. Ce choix s’accompagne d’un travail précis sur les orientations et les distances entre bâtiments, favorisant à la fois les vues/échappées, la lumière et la qualité d’usage. Malgré cette volonté, la volumétrie des bâtiments demeure cependant assez imposante au premier abord.

    Une matérialité au service du contexte?

    Une volonté de dialogue avec le contexte est perceptible à travers le choix du bois, rappelant la matérialité intérieure du château ainsi que celle de certaines maisons alentour, les toitures à pans et les orientations. En revanche, l’usage d’un bois très foncé comme revêtement de façades, justifié par une volonté de créer un contraste avec la verdure, d’après les architectes, accentue fortement la présence des bâtiments et renforce leur impact visuel dans le site.

    Une différence entre le projet présenté au concours et celui finalement réalisé peut également être constatée. La façade représentée dans les documents de projet apparaît beaucoup plus claire et se fond davantage dans le contexte du quartier. L’architecte explique ce changement de couleur ainsi: «[…] pour le concours on était sur une image politiquement correcte, mais par la suite nous avions envie de proposer une couleur qui patinerait bien avec le temps, un peu foncée […]».

    Cette évolution de matérialité, intervenue au moment de l’exécution du projet, pose alors la question de l’honnêteté des documents de concours, de la communication au public et de l’écart entre l’image projetée et la réalité construite. L’architecte doit-il/elle anticiper tous les choix du projet pour convaincre, ou le fait d’omettre/faire évoluer certains éléments permet-il ensuite de développer un meilleur projet? Ici, ce changement de matérialité renforce clairement la présence du nouveau bâtiment sur le site.

    Faut-il des oppositions pour faire un bon projet?

    Une volonté des associations Crissier Patrimoine et Sauvegardons Crissier était de rouvrir le jardin du château avec l’aménagement d’un parc public incluant notamment un terrain de jeux ainsi qu’un chemin menant au parc Montassé. Le jardin, qui constitue un site emblématique de la commune de Crissier, notamment de sa partie villageoise, n’était ni visible ni accessible, encore moins pour les personnes extérieures à la commune.

    L’aménagement extérieur du projet devient donc un élément clé, créant une relation entre le quartier, le château et le nord du site.

    avant - après

    La création d’un espace public et d’un chemin vers le château permet une revalorisation du patrimoine grâce à une promenade qui le rend accessible à la découverte. Comme nous l’a dit une habitante, l’accès au site, anciennement un champ, n’était pas autorisé, et le château n’était accessible que ponctuellement lors d’événements tels que les mariages.

    Cependant, l’entrée du site, constituée par le passage vers le parking souterrain, le parking à vélos et l’entrée des logements, ainsi que la place de jeux plus loin, située entre des logements dont les fenêtres donnent directement dessus, donne à cet espace un caractère plus intime.

    Cela mène alors à se demander si le site est réellement ouvert à tout public et si l’autorisation d’y circuler et d’utiliser ses aménagements est suffisamment claire. Un élément qu’il est encore difficile de juger, le projet étant récent. Il faudra voir avec le temps si cet espace devient réellement une continuité de l’espace public du village, contrairement aux premières impressions ressenties à l’entrée du site.

    Une réponse aux associations d’opposition est également apportée à travers la création de cette place de jeux, qui reste cependant assez générique et peu aménagée. Une habitante relève notamment l’inconvénient lié au revêtement en gravier, expliquant qu’elle rentre chez elle «avec des cailloux dans ses chaussures». On constate ainsi un investissement plus limité dans la qualité de l’espace extérieur malgré son importance centrale dans le projet.

    Parcours paysager des jardins du château

    Vue d’ensemble depuis l’accès principal, montrant l’implantation du projet dans son contexte bâti et paysager.

    Un traitement soigné du local vélos et poubelles, implanté face aux habitations pour assurer la transition vers le jardin.

    Prolongement du parcours à travers des extérieurs soignés, reliant le projet directement au parc Montassé situé en arrière-plan.

    Aménagement d’un terrain de jeux entre le nouveau projet et les dépendances du château, répondant aux attentes des riverains pour la valorisation des espaces extérieurs.

    Séquence finale vers le château, montrant l’appropriation quotidienne et vivante des dépendances par les résidents le long du chemin en gravier.

    On perçoit donc clairement le compromis réalisé afin de prendre en compte les enjeux liés à l’extérieur. Les oppositions peuvent/ont pu paraître lourdes à certains moments. Cependant, ce projet montre que malgré le ralentissement du processus et le fait que les deux bâtiments aient tout de même été construits, une plus grande attention a été portée aux espaces extérieurs. Cela confirme, dans ce cas, l’importance d’avoir des avis contrastés et critiques afin de produire un projet plus travaillé et plus complet.

    Malgré ses défauts, le projet ouvre une parcelle auparavant fermée, peu accessible et largement invisibilisée, facilitant ainsi l’accès et la découverte du château. Il remet en question une vision figée du patrimoine, sans prendre en compte le contexte de construction et les besoins réels du quartier. Ce projet, construit en partie à travers des compromis, montre néanmoins que ceux-ci peuvent parfois apparaître davantage comme un poids que comme une force pour créer des espaces extérieurs pleinement qualitatifs.

  • Malley-Central: morceler le volume pour produire de la ville 

    À Malley-Central, la densification ne se joue pas seulement en hauteur: elle se négocie dans l’épaisseur des volumes, des contraintes économiques et des ambitions urbaines. 

    Romain Granger et Nicolas Grunauer 

    De prime abord, Malley-Central semble être une opération tout à fait classique de densification contemporaine. Des tours, des logements, des bureaux, un nouveau parvis et une architecture maîtrisée prenant place sur une ancienne friche industrielle de l’Ouest lausannois. Notre première lecture du projet se limitait alors à cette image: celle d’un ensemble rationnel, inscrit dans les logiques actuelles de développement urbain autour des infrastructures ferroviaires. 

    Les entretiens menés lors de nos recherches ont toutefois déplacé progressivement notre regard. Derrière l’image d’un projet maîtrisé se révèle un ensemble beaucoup plus complexe de négociations, de contraintes et de prises de position architecturales. Le projet ne se résume plus uniquement à des tours construites à proximité d’une gare; il devient le produit d’un rapport de force entre planification urbaine, logiques économiques, ambitions architecturales et usages quotidiens. 

    Le quartier de Malley-Central constitue aujourd’hui l’un des principaux territoires de densification de l’Ouest lausannois. Le site, ancienne zone industrielle, marquée par la présence du gazomètre, des abattoirs et de nombreuses infrastructures techniques, fait depuis plusieurs années l’objet d’une profonde transformation urbaine. C’est dans ce contexte que les CFF organisent en 2018 un concours visant à développer les parcelles situées au sud de la gare de Prilly-Malley. Le projet s’inscrit alors dans une stratégie plus large de valorisation foncière et de densification autour des gares, devenue caractéristique des grandes opérations urbaines contemporaines. 

    Pour Pont12, l’horizon se redresse 

    À la suite du concours, Pont12 s’inscrit dans une logique de densification qui influence directement la forme architecturale du projet. Lors de notre entretien, Guy Nicollier, associé fondateur de Pont12, critique d’ailleurs la manière dont les plans d’affectation produisent aujourd’hui des volumes extrêmement compacts: «toutes ces tours […] c’est chaque fois des cubes». Derrière cette remarque se dessine une critique plus large des mécanismes actuels de production de la ville. Les gabarits définis par les plans d’urbanisme, combinés à la volonté des maîtres d’ouvrage d’exploiter au maximum les surfaces constructibles, tendent à produire des bâtiments massifs, optimisés et souvent relativement génériques. Cette logique du plan carré permet alors, sur la hauteur, d’amortir le rapport surface de plancher cumulée/surface de façade. Ainsi le plan à base carrée devient la forme la plus rentable. 

    C’est précisément face à cette contrainte que Pont12 développe sa stratégie architecturale, consistant principalement à créer un lien direct à la parcelle tout en donnant une échelle plus humaine au projet. Plutôt que d’occuper le volume autorisé comme un seul bloc homogène, le bureau choisit de fragmenter le projet. Une rue est créée entre les bâtiments, les hauteurs varient, les volumes se découpent et les matérialités se différencient. Cette volonté de «morceler» le volume devient l’un des principaux outils du projet pour réduire l’échelle perçue et produire une architecture plus contextualisée – ici elle fait directement écho au passé industriel de cette parcelle de l’Ouest Lausannois.  

    Cette contextualisation intègre également le travail des façades ainsi que des matériaux. La tour, tournée vers le parvis de la gare, développe une expression minérale tandis qu’un second volume du projet se sert de la brique comme d’une référence au passé industriel du site. Cette stratégie pose tout de même une question. L’usage de la brique, du métal ou d’un vocabulaire ouvrier est devenu un langage presque systématique dans de nombreuses opérations contemporaines de reconversion urbaine s’inscrivant sur ces anciennes friches industrielles. Il est donc légitime de se poser la question suivante: ces références produisent-elles encore un véritable ancrage contextuel ou participent-elles à la fabrication d’une nouvelle esthétique standardisée de la reconversion industrielle ? C’est ce que nous observons déjà à Hambourg avec le projet HafenCity, ou encore à Winterthur avec la projection de ce quartier de Lokstadt.

    Ces références produisent-elles encore un véritable ancrage contextuel ou participent-elles à la fabrication d’une nouvelle esthétique standardisée de la reconversion industrielle ?

    Cette ambiguïté se ressent dans l’ensemble du projet. Malley-Central cherche à se distinguer des formes génériques de densification. Les programmes se lisent en façade, les volumes se décalent, les loggias offrent des logements qui se prolongent vers l’extérieur et les rez-de-chaussée participent à la construction d’un espace public plus ouvert. Ces éléments viennent détoner de la profonde inscription du projet dans un système de production fortement rationalisé. Les dimensions des logements, les trames structurelles, les contraintes économiques et les logiques d’optimisation demeurent omniprésentes. 

    Le projet comme partition collective 

    Les entretiens réalisés avec l’architecte ont également permis de comprendre que cette architecture résulte d’une négociation constante entre plusieurs acteurs. Le projet ne dépend pas uniquement de la volonté de l’architecte, mais d’un équilibre complexe entre maître d’ouvrage, entreprise générale, planification urbaine et exigences financières. Guy Nicollier décrit d’ailleurs la défense de la qualité architecturale comme un véritable «combat». Rejoignant ainsi la critique que Rudy Ricciotti adresse à la standardisation de l’architecture contemporaine. Derrière l’image d’un bâtiment terminé se cache donc un long processus d’arbitrages, de compromis et de résistances invisibles. 

    Ce bras de fer se ressent particulièrement dans le traitement des logements. Malgré une trame constructive relativement stricte, Pont12 se prête au jeu de l’introduction de diversité typologique à travers les orientations, les logements d’angle ou encore les loggias conçues comme de véritables prolongements du logement vers l’extérieur. Cet exercice cherche à dépasser une simple logique quantitative du logement, avec pour objectif de produire des situations d’habiter plus riches. La question reste toutefois ouverte: cette diversité suffit-elle réellement à compenser la forte rationalité du système général?

    Le projet possède également une dimension urbaine importante. Les différents dispositifs mis en place comme le traitement des espaces extérieurs, l’activation des rez-de-chaussée, des parcours piétonniers qui prolongent la logique de la gare vers le tissu environnant, cherchent à enrichir et former une continuité de l’espace public autour de la gare, créant des liaisons différentes autour du quartier en mutation. Malley-Central ne fonctionne pas comme une pièce autonome, proposant ainsi des seuils, des passages, des rez-de-chaussée perméables et jouant un rôle de nœud au cœur de Malley. Pourtant, cette urbanité reste encore difficile à mesurer pleinement. Une partie des espaces publics est récente, certains commerces ne sont pas installés et les usages continuent d’évoluer. 

    C’est peut-être là que réside la principale limite du projet, mais aussi son intérêt critique. Malley-Central démontre qu’il est encore possible, dans un contexte fortement contraint, de produire une architecture attentive à son contexte, à ses usages et à son échelle. Toutefois, le projet montre également les limites de cette ambition. Le morcellement des volumes, le travail des façades ou les références matérielles ne suffisent pas à eux seuls à garantir une véritable urbanité. Celle-ci dépend finalement autant des usages futurs, des appropriations habitantes et du temps que de la seule qualité architecturale du projet. 

    La tour vue d’en bas

    Notes


    1.Deutsch, Corinne. 2024. Pénurie de logements : luttons de manière efficace ! Uspi vaud. [En ligne] 25 sep 2024. https://uspi-vaud.ch/articles-de-presse/penurie-logements-vaud-2024 .

    2.Herisau, Grenchen. 2026. Usine à gaz de Malley. Wikipédia. [En ligne] 10 mai 2026. https://fr.wikipedia.org/wiki/Usine_%C3%A0_gaz_de_Malley.

    3.La côte. 2016. Prilly: le destin des tours de Malley-Gare au cœur d’une âpre bataille. La côte. [En ligne] 21 Nov 2016. https://www.lacote.ch/vaud/la-cote/prilly-le-destin-des-tours-de-malley-gare-au-coeur-dune-apre-bataille-603803 .